L'exclu

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L’EXCLU

Depuis quelques années, nos rues de Paris se peuplent de vagabonds, mendiants, bohémiens, clochards et malandrins en tous genres, et il n’est plus possible de se déplacer à pied sans croiser quelques malheureux accroupis sur le trottoir, la tête entre les mains devant cette simple inscription à la craie, laconique et culpabilisante : « J’ai faim ». D’autres ont encore la force d’aborder le passant et de lui lancer le traditionnel « t’as pas cent balles ? ».

Comme mes opinions politiques me conduisent à récuser ce type de redistribution des richesses, quand il m’arrive d’être soumis à une telle sollicitation, j’arbore en général mon air le plus renfrogné et accélère le pas d’un air décidé. Le quémandeur comprend en général qu’il s’agit d’un refus catégorique et n’insiste pas.

Pourtant, une fois, je me suis laissé attendrir. Il s’agissait d’un homme d’une quarantaine d’années, dont les vêtements sales et fripés étaient néanmoins bien coupés. Une certaine répugnance à recourir à la charité publique, un certain dégoût d’en être arrivé à cette extrémité, se lisaient sur son visage. La pudeur avec laquelle il formula sa demande excita ma curiosité.

« Pensez qu’il n’y a pas six mois, j’avais, comme vous, un domicile fixe ; comme vous, je jouissais de revenus confortables – qui n’étaient pas le fruit de mon travail mais d’une rente que m’avait léguée une vieille tante – je changeais de chemise tous les trois jours, voyageais en première classe et m’habillais chez Carlton. Je vivais seul dans un petit appartement d’un immeuble bourgeois du seizième arrondissement. Et aujourd’hui, mon costume Carlton est devenu une guenille, et je croupis dans cette rue crasseuse à implorer la charité de petits bourgeois qui ne se sont jamais habillés chez Carlton, n’ont jamais hérité d’une tante richissime et n’ont jamais vécu dans un immeuble cossu du seizième arrondissement.

Quand je repense à ce qui s’est passé, je dois m’avouer que je n’y comprends rien. Pour accéder à mon immeuble, il fallait composer un code sur un clavier qui était à côté de la porte d’entrée. Je m’en souviens comme si c’était hier, le code c’était AC946.

Cela ne marchait pas trop mal et grâce à ce système, de nombreux cambriolages avaient sans doute été évités. Un jour, pourtant, tout s’est détraqué. C’était au début du mois de juillet, en fin d’après-midi. Il faisait une lourde chaleur, une chaleur moite et j’avais un train à prendre, je devais passer chez moi prendre mes bagages et mon argent, faire quelques ablutions et partir peu de temps après. J’étais d’autant plus pressé que j’avais beaucoup transpiré, ma chemise était humide, je sentais mauvais et j’avais envie de prendre un bon bain. Je n’aime pas être pressé, cela me rend nerveux, surtout quand j’ai un train à prendre.

Quand je composai le code, la porte ne s’ouvrit pas. Je crus d’abord à une erreur de ma part, et le composai à nouveau : AC946. La porte resta fermée. Après trois ou quatre tentatives, je dus me rendre à l’évidence : le code ne marchait plus, il s’était détraqué. J’étais enfermé à l’extérieur de chez moi. Mon train devait partir deux heures plus tard.

J’envisageai tout d’abord d’attendre que quelqu’un sortît de mon immeuble pour m’y introduire. Mais je me dis qu’une bonne partie des habitants étaient partis en vacances, et qu’il faudrait attendre longtemps : je risquais de manquer mon train. En outre, en m’engouffrant dans le hall d’entrée à la faveur de la première ouverture de la porte, je risquais de passer pour un rôdeur et cela, je ne le voulais pas.

Heureusement, je connaissais le numéro de téléphone de ma voisine de palier, la mère Bouchard. C’était une grincheuse de plus de soixante-dix ans à qui j’avais rendu quelques menus services par le passé et qui ne quittait presque jamais son appartement : elle serait sûrement là et quoique partiellement impotente accepterait sûrement de venir m’ouvrir.

Je ressentis néanmoins un léger agacement quand je constatai que je n’avais pas de monnaie : seulement une pièce de dix francs. L’inconvénient de ces quartiers résidentiels est d’être peu fréquentés, et il était plus rapide de se rendre au café le plus proche que d’attendre le passage d’un quidam. Je me dirigeai vers cet établissement d’un pas fébrile. J’étais anxieux d’en avoir terminé avec ce contretemps.

Le tenancier était une espèce de gros porc joufflu aux moustaches graisseuses et au teint rougeâtre. Il faisait partie de cette race de commerçants radins et acariâtres qui répugnent à vous rendre service et considèrent qu’ils ne sont tenus qu’aux transactions usuelles dont ils tirent leurs revenus. Il refusa de me donner la monnaie de dix francs à moins que je ne prisse une consommation. Je sentis la rage monter en moi et après lui avoir déclaré qu’il perdait un client, que je ne remettrais plus les pieds chez lui et que si je manquais mon train, il allait entendre parler de moi, je me rendis au bar d’en face où je réitérai ma demande d’une voix tremblante.

Une charmante soubrette m’expliqua que pour me donner de la monnaie, il fallait qu’elle ouvrît le tiroir de la caisse enregistreuse ; qu’il n’était possible d’ouvrir ce tiroir que de deux manières : soit en utilisant la clé, mais c’était la patronne qui détenait la clé, et la patronne était absente, soit en encaissant le règlement d’une consommation. Il fallait donc attendre l’arrivée d’un client (le café était vide), à moins que je ne me résolusse à commander un verre… Flairant une fois de plus l’escroquerie, je quittai illico ce lieu public pour tenter ma chance auprès d’un troisième, situé deux rues plus loin, qui s’avéra fermé.

J’allais m’abandonner au désespoir, quand un couple de bons bourgeois vint à passer. Je leur demandai le plus aimablement que je pus s’ils avaient la monnaie d’une pièce de dix francs, mais, soit que je m’exprimasse mal, soit qu’ils fussent excessivement craintifs, ils me soupçonnèrent sans doute de vouloir les détrousser et répondirent évasivement, puis s’éloignèrent le plus vite possible.

D’autres passants se présentèrent, mais leurs réactions furent similaires. Je constatai avec amertume qu’il est vraiment très difficile de faire la monnaie d’une pièce de dix francs à Paris, au début du mois de juillet, en fin d’après-midi, par temps de canicule. L’avarice, la bêtise, la peur et la méchanceté allaient me faire manquer mon train. J’étais au comble de la rage. Je ressentais des démangeaisons dans les mains, j’avais envie de hurler, de casser quelque chose, de faire mal à quelqu’un. Soudain, un objet en métal scintilla sur le trottoir : j’étais sauvé ! C’était une pièce d’un franc !

Ma mauvaise fortune cessait, j’allais enfin pouvoir téléphoner à Madame Bouchard, rentrer chez moi et prendre mon train. Ce fut presque en sautillant de joie que je courus à la plus proche cabine. Vous imaginez la joie que je ressentis en introduisant ma pièce dans la fente. Elle devait pourtant être brève. Dans mon impatience, j’avais omis de vérifier que l’appareil était en bon état. En décrochant le combiné, je découvris que l’écouteur avait été arraché par un vandale. Comble de malchance, je ne fus pas remboursé en raccrochant. Ma fureur devint telle que je ne pus m’empêcher de taper de toutes mes forces sur l’appareil ; je me fis très mal. J’étais au bord des larmes, j’avais les deux mains ensanglantées quand la chute providentielle de ma pièce me décida à poursuivre ma quête désespérée. Imaginez-moi alors sanglant, sanguinolent, ruisselant, haletant, en train de courir d’une cabine à l’autre, mon amertume et ma colère augmentant au fur et à mesure que je les découvrais mutilées ou congestionnées. Enfin, à plus de deux kilomètres de mon domicile, je crois que c’était de l’autre côté de la Seine, je parvins à une cabine en état de marche. Elle était occupée, mais il n’y avait pas de file d’attente. Priant pour que l’homme qui s’y trouvait fût proche de conclure sa conversation, je m’installai de l’autre côté de la vitre, sous son nez, dans une posture expectative pour lui suggérer de se dépêcher.

C’était sans doute une sorte de sadique. Je me souviens encore de ce qu’il racontait. Des inepties, des bêtises. Il était question du temps qu’il faisait, de la rougeole de son neveu, de la recette des champignons confits, de la bougie de la voiture de son cousin, du régime de sa femme… Et plus il voyait mon visage se décomposer, plus il sentait que je n’en pouvais plus, plus il se donnait du mal pour relancer la conversation, pour la faire durer un peu plus, découvrant quelque nouveau sujet insipide et absurde, tandis que son interlocuteur même semblait s’impatienter et anxieux autant que moi de mettre un terme à son babillage exaspérant.

Enfin, après dix minutes insupportables, après avoir épuisé le répertoire de la bavardise gratuite et stérile, il se décida à raccrocher. Il sortit de la cabine en me toisant d’un air narquois et j’eus du mal à me retenir de lui envoyer mon poing dans la gueule.

Ce fut avec une joie mêlée d’angoisse que je composai le numéro de madame Bouchard. Le sort m’avait en effet été si contraire que je redoutais qu’inexplicablement elle fût absente. C’est pourquoi je ressentis un soulagement quand je l’entendis décrocher :

— Allô ?

— Bonjour madame Bouchard. C’est monsieur P… qui vous parle[1].

— Bonjour, Monsieur B. Qu’est-ce qui me vaut…

— Un petit ennui, Madame Bouchard. Un tout petit ennui.

— Ah ?

— J’aimerais que vous me rendiez un petit service, Madame Bouchard.

— Comment cela, quelle sorte de service ?

— Voilà, Madame Bouchard. La porte d’entrée de l’immeuble ne marche plus.

— Comment ? Vous voulez dire qu’elle ne s’ouvre plus ?

— Exactement.

— Comme c’est étrange. Comment cela se fait-il ?

— Je ne sais pas, Madame Bouchard. Le code ne fonctionne plus.

La vieille se tut. Puis, elle reprit :

— C’est étrange, c’est très étrange, que ce code ne fonctionne plus. D’habitude, il marche très bien. Il serait donc en panne ?

— C’est cela même, Madame Bouchard.

Je commençais à m’impatienter.

— Mais, dites-moi, Monsieur P…, qu’attendez-vous de moi, au juste ?

— Je voudrais que vous descendiez pour m’ouvrir. Je suis bloqué à l’extérieur.

— Comme je vous plains. C’est affreux ! Vous êtes sûr que vous avez composé le bon numéro ?

— Oui !

— Voyons… C’est bien AC946, n’est-ce pas ?

— C’est cela même, Madame Bouchard. AC946 !

— Et c’est bien AC946 que vous avez composé ?

— Parfaitement ! AC946 !

Je sentais que je commençais à glapir et à devenir hargneux, mais je ne pouvais m’en empêcher.

— Alors, c’est qu’il doit y avoir une panne, conclut la vieille.

— C’est bien ce que je vous disais ! C’est une panne, il y a sûrement une panne ! Écoutez, Madame Bouchard : J’ai un train à prendre ! Il me reste très peu de temps ! Alors, vous me rendriez un immense service si vous veniez m’ouvrir !

— C’est que… J’ai du mal à me déplacer… Je suis vieille, vous savez, un peu impotente… Je ne sais pas si je pourrais…

— Allons donc, madame Bouchard ! Vous n’êtes pas si décatie que vous le prétendez !

J’avais de plus en plus de mal à contrôler mon langage. Madame Bouchard avait été une grande dame. Elle était devenue une petite vieille très distinguée, d’une distinction qui confinait à la lenteur et à un maniérisme teinté de gâtisme.

— Oh… Vous me flattez, monsieur P… Vous m’êtes très sympathique et je crois que je vais vous rendre ce service que vous me demandez…

— Vite ! Pour l’amour du ciel !

— De quoi s’agit-il, au juste ?

J’allais proférer une insulte quand la mémoire lui revint.

— Ah ! Il faut que je descende vous ouvrir. La panne.

Elle se tut, puis reprit :

— Vous savez, je n’aime pas trop sortir de chez moi. Avec toutes ces vieilles dames qui se font assassiner. On est sans défense, à mon âge.

Nouveau silence.

— Imaginez qu’un assassin qui voudrait entrer dans l’immeuble, ne connaissant pas le code, me téléphone en se faisant passer pour vous et en me racontant ce que vous venez de me dire ? Ce serait affreux, n’est-ce pas ?

La vieille peau n’avait pas confiance.

— Mais enfin, madame Bouchard, vous reconnaissez bien ma voix ?

— Vous savez, au téléphone… Et puis, je suis vieille, à mon âge, on est un peu sourd…

— Vous ne me soupçonnez tout de même pas de…

— On ne sait jamais, Monsieur P…, avec tous ces malfrats en liberté, ces repris de justice…

— Mais vous êtes complètement folle !

— Ne soyez pas insolent ! Vous verrez, quand vous aurez mon âge !

Je dus faire un effort pour me calmer. Il ne fallait surtout pas en venir aux mots, mais plutôt tenter de la raisonner. Cette vieille bique avait été intoxiquée par la presse à faits divers et n’osait plus mettre le nez hors de chez elle.

— Dites-vous bien, madame Bouchard, que les assassins ont des moyens bien plus efficaces pour s’introduire dans un immeuble que de téléphoner à ses habitants en prétendant que la porte d’entrée ne fonctionne plus.

— Justement, c’est peut-être une ruse !

Elle ne voulait pas démordre de sa lubie. Je tentai de la convaincre d’aller vérifier elle-même que le code ne fonctionnait plus. Elle me répondit que pour le faire, il fallait ouvrir la porte, et que je risquais de me jeter sur elle. Je lui répondis que j’étais à deux kilomètres de l’immeuble, et qu’elle avait largement le temps de procéder à cette vérification avant que j’arrive. Elle me répondit qu’elle n’était pas forcée de me croire. Je pris conscience de la vanité de mes efforts : elle était butée. Je perdis patience et la couvris d’insultes. Elle me raccrocha au nez.

Je n’avais plus qu’à camper devant chez moi en attendant que la porte s’ouvrît. Mon train était à l’eau. J’achetai un ticket de métro et retournai dans mon quartier pour arpenter le trottoir au bas de mon immeuble. Personne ne sortit – peut-être n’y avait-il plus que madame Bouchard à l’intérieur – et je dus passer la nuit dehors. Au petit matin, comme je n’avais pas de papiers sur moi, je fus emmené par les policiers qui ne voulurent rien croire de mon histoire. Ils me relâchèrent au bout de quatre jours, déguenillé, après m’avoir fiché comme clochard. Pendant ces quatre jours, le gérant de mon immeuble avait décidé de supprimer le code et de le remplacer par un concierge. Il avait déniché une espèce de bouledogue massif, décérébré et hargneux, transfuge de la Légion étrangère et de diverses sociétés de gardiennage, qui ne m’a jamais laissé entrer malgré mes protestations et mes supplications et qui s’est même payé le luxe de me casser un bras. Jusqu’à ces derniers temps, j’ai souvent rôdé près de l’immeuble dans l’espoir de rencontrer Madame Bouchard, mais elle ne sortait jamais, et quand je l’ai enfin rencontrée, il y a un mois, sur le pas de la porte, il était trop tard : elle était dans un cercueil. D’ailleurs, elle ne m’aurait pas été d’un très grand secours : j’ai appris, récemment, en lisant une vieille affiche, que mon appartement avait été vendu aux enchères peu de temps après mon départ forcé.

[1] N.D.L.A. – La malheureux a tenu à ce que son nom ne soit pas divulgué. Je m’explique mal cette prudence, d’autant plus qu’il n’a pas hésité à me livrer le nom de Madame Bouchard qui se reconnaîtra sûrement.

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