L'accident

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L'ACCIDENT

Le sept février, je pris ma voiture pour me rendre au Commissariat à l'Energie Atomique où je travaillais. Il était neuf heures du soir. Je devais relever les données d'un accélérateur linéaire, à la suite d'une expérience importante. Alors que je me trouvais rue Lecourbe (je venais de traverser le boulevard Pasteur), une voiture m'éblouit violemment. Soudain, j'aperçus un piéton à cinquante centimètres de mon pare-chocs.

Le choc eut lieu avant que j'eus le temps de freiner. L'individu bascula sur mon capot, fracassa mon pare-brise, puis alla s'affaisser sur le sol. Je coupai le contact, et me rendis à la cabine téléphonique la plus proche. Je composai le numéro de Police-Secours. La sonnerie retentit trois fois consécutives. Puis on décrocha. Je reconnus "L'Hymne à la Joie" de Beethoven. Une voix féminine me confirma que j'étais bien sur le répondeur téléphonique de Police-Secours, et me pria de patienter quelques instants. Autour du blessé, un attroupement s'était formé. Déjà, quelques âmes altruistes examinaient son état.

L'Hymne à la Joie fut interrompu par la voix d'un policier. Je lui dis que je venais d'écraser un piéton. Il me demanda mon nom, le numéro d'immatriculation de ma voiture, le lieu de l'accident. Je dus sortir de la cabine pour relever le numéro de l'immeuble devant lequel je l'avais renversé. Enfin, il me demanda dans quel arrondissement était la rue Lecourbe. Quand je lui eus répondu, il me dit qu'il allait envoyer une fourgonnette.

En attendant la fourgonnette, je revins sur le lieu de l'accident. Le blessé n'avait pas perdu connaissance et il semblait souffrir. Des ruisselets de sang séchaient sur son visage. Quelqu'un l'avait enveloppé dans une couverture. Une femme médecin lui dispensait des paroles rassurantes.

La fourgonnette de Police-Secours arriva dix minutes après. Une très jolie policière en descendit. Elle me demanda si j'étais la victime. Désignant le blessé, je lui fis comprendre que non. Pendant que l'un de ses collègues auscultait l'homme, elle remplit consciencieusement le formulaire qui devait mentionner mon nom, ma date et lieu de naissance, le numéro de mon permis de conduire, celui de ma carte grise, de mon attestation d'assurance, la marque, le type et l'année de mon véhicule, la date, l'heure et le lieu de l'accident, un croquis de celui-ci et les dégâts de ma voiture.

Ensuite, elle profita de ce que la victime n'avait pas sombré dans l'inconscience pour lui demander son nom, son adresse, sa profession, et le numéro de téléphone de la personne à prévenir :

– Georges Koskas-Glowinski. Photographe... Papiers dans ma poche, répondit-il mollement. Alors, la policière fouilla dans sa poche, s'empara d'un portefeuille en daim, en ôta une carte d'identité, et y puisa les renseignements qui lui manquaient.

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Il était désormais possible de conduire le blessé à l'hôpital Laennec. La policière me demanda si je voulais monter dans le fourgon avec le blessé. Je pourrais éventuellement être intéressé, me dit-elle, par les résultats du premier examen qu'il subirait. Malgré le travail important qui m'attendait au Commissariat à l'Energie Atomique, la curiosité, ainsi peut-être que ses jolis yeux verts, me poussèrent à accepter.

Avec son collègue, elle transporta le blessé sur une civière, à l'intérieur du fourgon. J'y montai à mon tour. Le chauffeur mit sa sirène en marche, et démarra en trombe.

– Accrochez-vous, ça va secouer ! me dit la policière.

Je lui souris.

– Ne vous mettez pas dans un tel état, ajouta-t-elle. Il était en dehors du passage clouté. Vous n'y pouviez rien. Et puis, la nuit, avec ces codes, les piétons, on ne les voit pas. Il n'avait qu'à regarder.

Je lui répondis que j'étais serein. Nous grillâmes un feu rouge. Elle s'adressa à son collègue :

– Tu as pris tes dispositions, pour le pont de Mardi-Gras, toi ?

– Oui, je prends les quatre jours. Je vais aux Ménuires.

– Veinard !

Il y eut une secousse, et la victime émit un râle de douleur.

– Allons ! Calmez-vous, Monsieur, lui dit la policière.

Puis, elle me regarda d'un air complice.

– Pressé comme vous étiez, vous deviez sûrement rejoindre votre maîtresse !

Je lui répondis que je n'allais pas rejoindre ma maîtresse, mais que je me rendais au Commissariat à l'Energie Atomique.

– Si tard ?

– L'Atome est une maîtresse qui n'attend pas.

Nous rîmes. Puis, elle s'adressa au chauffeur :

– Dis-donc, tu ne voudrais pas passer chez Maryse ? Je voudrais récupérer le disque que je lui ai prêté. Elle habite pas très loin d'ici, rue de Vaugirard.

"Reçu", répondit le chauffeur, et nous fîmes demi-tour pour nous rendre chez Maryse. La policière interpréta le regard de cyclope du blessé – l'un de ses yeux était inondé de sang – comme exprimant la perplexité et le doute. Elle s'employa à le rassurer :

– On va vous conduire à l'hôpital, Monsieur. Mais auparavant, il faut que je fasse une petite course. Ça ne vous ennuie pas, que je fasse une petite course ? Je n'en ai pas pour longtemps. Vous allez rester dans le fourgon bien sagement, cinq minutes, sans bouger, car il ne faut surtout pas bouger quand on est blessé, et je vais revenir tout de suite.

Le chauffeur demanda à la policière s'il avait pris la bonne direction.

Elle lui répondit qu'il s'était trompé, et qu'il fallait faire demi-tour. Nous errâmes assez longtemps, car le chauffeur connaissait mal ce quartier dont de nombreuses rues étaient en sens unique. Quand nous arrivâmes chez Maryse, qui habitait une sorte de H.L.M. près de la rue de la Convention, le blessé commençait à saigner abondamment.

– Il faut faire vite, dit la policière. Il ne faudrait tout de même pas qu'il nous claque entre les doigts. Vous venez ?

J'étais surpris ; c'était à moi que la question s'adressait.

– Allez ! Venez donc prendre un verre chez ma copine, ça vous remontera, après un choc pareil, renchérit-elle.

Je lui emboîtai le pas. Nous entrâmes dans le hall de l'immeuble et prîmes l'ascenseur. Maryse habitait au huitième étage. La policière sonna à la porte de l'appartement 812. Une jeune fille en robe de chambre vint nous ouvrir. Elle échangea une bise avec la policière, puis fit de même avec moi. Je fus surpris par tant de familiarité.

– Entrez, les amis de Liliane sont ici chez eux, me dit-elle. Puis, s'adressant à Liliane : je suppose que tu viens récupérer tes disques ? Mais asseyez-vous donc, je vais vous servir un porto.

Nous nous assîmes dans un canapé en skaï. Je sentais la cuisse de Liliane contre la mienne. Maryse prit des verres et une bouteille dans un meuble en formica. Une conversation futile, sans doute, dont le sujet ne me revient pas, s'engagea. Peut-être avait-il été question des disques de Liliane – les vocalises d'un crooner de mauvais goût. Maryse nous resservit plusieurs fois du porto. Soudain, nous entendîmes le klaxon de la fourgonnette.

– Zut ! s'exclama Liliane en riant. Le blessé ! On se sauve.

Nous avalâmes un dernier verre et sortîmes de l'appartement en titubant. Nous nous affalâmes dans l'ascenseur et Liliane eut à peine le temps d'appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée avant de s'effondrer par terre. Quand nous fûmes arrivés en bas, je tentai de la relever. Elle agrippa mon cou et m'attira contre elle en déboutonnant sa jupe de sa main gauche.

Je ne tins pas compte du klaxon qui redoublait. Je sentais son souffle chaud et régulier dans le creux de mon épaule. Je la pénétrais doucement. Cela dura peut-être dix minutes. Elle jouit. Le klaxon s'impatientait.

Quand nous montâmes à nouveau dans la fourgonnette, nous étions ivres et débraillés.

– Eh bien ! Vous en avez mis un temps, dit le chauffeur. On est dans la merde, je crois qu'il vient de clamser.

Liliane et son collègue s'approchèrent du corps et l'examinèrent.

– Affirmatif, il est mort, dit le collègue.

– Quel con ! dit Liliane. Il va nous attirer des ennuis. On n'aura qu'à dire qu'il a été tué sur le coup.

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