On ne badine pas avec la charcuterie
ON NE BADINE PAS AVEC LA CHARCUTERIE
Les choses se dégradèrent très vite. Robert se rendit compte qu'il ne pouvait pas vivre avec Juliette. Non, ce n'était plus possible : son amour l'étouffait, ses goûts lui étaient hermétiques, sa jalousie l'exaspérait. Tout avait commencé comme un conte de fées. Sans qu'il ne lui eût rien demandé, elle lui avait couru après. Son amour-propre s'était pris au jeu de cette flatterie douceâtre. Ils s'étaient mis en ménage. Mais bien vite, la vie était devenue un enfer.
Juliette lui prodiguait plus que jamais ces marques d'amour qui l'avaient séduit. Mais elles lui étaient désormais insupportables, comme lui était insupportable la mièvrerie hypocrite avec laquelle il s'efforçait d'y répondre.
Il fallait rompre. Robert rompit. Ce fut sanglant. Il retourna dans sa garçonnière de la rue de Seine. Elle le harcela de coups de téléphone. Il fit changer son numéro. Elle arpenta inlassablement le seuil de son immeuble. Il dut se résoudre à déménager.
Il pensait s'être enfin débarrassé de Juliette et avoir retrouvé la vie paisible d'antan. Las ! C'était sans compter avec l'opiniâtreté de son ancienne maîtresse. Car elle avait mis en place un dispositif efficace de quadrillage qui lui permit en moins d'un mois de lui remettre le grappin dessus. Elle lui envoya des lettres pleines d'amertume, recommença à l'appeler au milieu de la nuit pour pleurnicher un quart d'heure au bout du fil, et, dans sa haine, poussa l'importunité jusqu'à venir lui faire des scènes à domicile.
Robert était au comble de la rage. Il comprenait qu'à moins d'un exil lointain, elle ne le laisserait pas en paix. Il n'y avait plus rien à faire, plus qu'à subir. Il lui écrivit une lettre, haineuse et désespérée, la lettre d'un homme qui baisse les bras, d'un homme qui n'attend plus rien et dont l'impuissance recourt à l'humour et à l'outrance. Il lui écrivit une lettre pour lui dire que s'il la revoyait, il la couperait en morceaux. C'était une lettre un peu ridicule, un peu grotesque. Une lettre que peut-être il n'aurait pas dû écrire, car elle lui montrait bien qu'il n'en pouvait plus, et elle ne désirait sans doute que cela. Mais cela le soulageait, et il n'y avait plus que l'excès de langage qui pouvait désormais l'apaiser.
Pourtant, le miracle se produisit. Peut-être comprit-elle enfin, peut-être eut-elle pitié de lui, à moins qu'elle n'eût pris ses menaces à la lettre et qu'elle ne craignît qu'il lui fît violence. En tout cas, quelle qu'en fût la raison, la lettre, contre toute attente, eut un effet. Et Robert n'entendit plus parler de Juliette ; elle le laissait enfin en paix, il était heureux, il était libre ! Il la bénissait presque pour cette miséricorde. Mais il n'était pas complètement rassuré, et tremblait encore de la voir resurgir.
Un mois passa. Un beau jour, on sonna. Il n'attendait personne. Aussitôt, il eut peur. Pourvu que ce ne soit pas elle ! C'est la gorge nouée qu'il ouvrit la porte. Il fut soulagé. Ce n'était que la police.
Ils venaient l'arrêter, mais il était tellement soulagé que cela ne le troubla pas trop. Sans doute une erreur. On aurait bien le temps de régler tout cela. L'essentiel était que Juliette n'était pas revenue.
Il fut surpris, cependant, des précautions que prirent les policiers et de l'hostilité qu'ils lui manifestèrent : ils étaient armés jusqu'aux dents, le fouillèrent plusieurs fois ; l'un des flics lui cracha à la gueule, tandis que l'autre, haineux, le menaçait :
– Espèce de salopard ! Si ça ne tenait qu'à moi...
Le malfaiteur avec lequel ils l'avaient confondu était sûrement un sacré truand. Ils le poussèrent dans un panier à salade qui démarra aussitôt.
À l'entrée du commissariat, une foule houleuse, composée en grande partie de femmes, hurlait sa haine et brandissait des pancartes réclamant la mise à mort du sadique. Quand il sortit du fourgon, la foule se jeta sur lui. Un caillou lui ouvrit l'arcade sourcilière et une valkyrie faillit lui arracher les yeux. Grâce à la protection des policiers, il échappa cependant au lynchage. On le conduisit dans le bureau du commissaire.
Un quotidien était posé sur son bureau. Robert put lire le titre énorme : "Encore un crime du Sadique !". Dans un coin de la pièce, il y avait une poubelle. Une odeur putride s'en dégageait. Quand le commissaire sortit un document d'un dossier pour l'examiner, Robert reconnut son écriture.
– Une preuve irréfutable... Une imprudence extraordinaire, marmonna le commissaire.
Robert comprit. Une coïncidence absurde, impensable.
– Je n'ai pas besoin, je pense, de vous confronter avec votre dernière victime ? Demanda le commissaire.

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