La maîtresse

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LA MAITRESSE

Tout est arrivé d'une manière stupide. Jean-Paul m'avait invité pour Noël dans son chalet à Avoriaz, et comme Monique avait un voyage d'études aux États-Unis, et que je n'avais rien prévu pour ces vacances, j'ai accepté avec joie. La femme de Jean-Paul, Lise, ne devait pas venir non plus, pour des raisons professionnelles. Jean-Paul ne cachait pas qu'il s'accommodait très bien de cet état de fait et m'avait clairement laissé entendre qu'il avait une maîtresse.

Depuis des semaines, le climat était au beau fixe entre Monique et moi, et je crois que notre complicité conjugale était en train de se transformer en une passion. Avant qu'elle ne monte dans son avion, nous nous sommes embrassés longuement. Elle m'a dit simplement : "tu vas me manquer", et je lui ai répondu : "reviens vite".

J'ai pris ensuite le train pour Avoriaz. Une certaine mélancolie m'avait pris. Jean-Paul ne m'était pas très sympathique et j'avais peur de m'ennuyer. Cela aurait pu être pire. Il m'a accueilli très cordialement. Sa maison était confortable et au pied des pistes. Par un soleil radieux, nous avons eu une merveilleuse journée de ski. À l'heure du thé, il m'a parlé de sa femme. Il me l'a décrite comme une personne gentille, mais un peu ennuyeuse. Il avait trouvé en sa maîtresse la fougue et l'aventure qu'il recherchait depuis toujours. Il m'a dit qu'il n'avait pas l'intention de passer la nuit au chalet. Elle l'attendait, dans un de ces immeubles hideux qui ont défiguré la montagne. Je n'étais pas mécontent de cela : j'ai cru me rappeler que Jean-Paul ronflait – nous étions camarades d'internat – et je ne supporte pas les gens qui ronflent.

Nous avons dîné sobrement. J'ai dû supporter la vantardise de Jean-Paul qui n'a cessé de se faire valoir sur le plan professionnel. C'est au moment où il allait partir – instant tant attendu que j'ai vu arriver avec soulagement – qu'il m'a dit :

– Ah ! Au fait, si le téléphone sonne, ne réponds pas. C'est Lise. Je préfère régler ce genre de problèmes à mon retour plutôt que de les compliquer en t'y mêlant.

Il était huit heures et quart. Je me suis assis confortablement dans une de ces masses de daim que Jean-Paul affectionne et j'ai regardé des inepties à la télévision. Puis, exténué, je me suis mis au lit. Ma décision était prise : j'allais consacrer ces vacances aux sports d'hiver et limiter mes relations avec Jean-Paul au minimum que la politesse exige. Sur ces pensées asociales, je m'endormis profondément.

À dix heures et quart, le téléphone a sonné. Je me suis levé en jurant et je me suis dirigé vers l'interrupteur de la salle à manger : l'appareil était en effet situé dans cette pièce. Après avoir allumé, je me suis rappelé les recommandations de Jean-Paul et je suis allé me recoucher ; au septième coup, la sonnerie s'est arrêtée.

J'étais furieux d'avoir été réveillé. Lise ne pouvait-elle pas appeler plus tôt ? Elle voulait certainement savoir si son mari était en train de fricoter. Je me la représentais comme une femme jalouse et possessive. Elle s'était au moins vengée sur moi de l'infidélité de Jean-Paul : je n'arrivais plus à me rendormir.

À onze heures vingt, la sonnerie a retenti à nouveau. Douze fois. Je me suis dit que Lise devait commencer à être inquiète. Qu'elle devait imaginer Jean-Paul dans le lit d'une autre femme. Que cette femme lui demandait : Quand est-ce que tu divorces ? J'imaginais Lise en train de pleurer, la tête enfouie sous l'oreiller. Je l'imaginais prenant des calmants, ou un grand verre de whisky. Ou encore écrivant une lettre de rupture, tentant vainement de se plonger dans le Monde Diplomatique, sortir en claquant la porte pour faire dix fois le tour du pâté de maison, ou pour se rendre dans un cinéma de quartier, ou traîner Boulevard Saint-Germain en cherchant dans les regards de la foule – de la faune – le reflet de sa propre détresse. J'étais en colère contre elle, mais je la comprenais, et je la plaignais. Je me la représentais comme une femme cultivée, intelligente, séduisante, sensible, qui se raccrochait, par on ne sait quel entêtement stupide, à un coq insignifiant et égoïste. J'ai haï Jean-Paul de méconnaître sa chance, de la rendre malheureuse, de la détruire petit à petit, pour finir dans les bras d'une catin. Ces considérations cycliques et interminables m'ont bercé, et je me suis rendormi.

C'est vers deux heures du matin que Lise a appelé de nouveau. Ce fut pénible. Elle n'a renoncé qu'au bout de dix-sept sonneries. Et, dix minutes plus tard, n'y tenant plus, s'accrochant à quelque espoir aveugle, elle a recommencé. Et le téléphone a encore sonné dix-sept fois avant de se taire.

Elle devait être devant sa glace, les traits tirés, les yeux baignés de larmes, bafouée, humiliée, sa misérable existence ne tenant plus qu'à un fil : l'instinct de conservation, anticipant une vie atroce, une solitude intolérable, un chagrin inconsolable, une haine inextirpable ; la gorge nouée, une indicible envie de vomir. Deux cendriers remplis. Des verres sales et des bouteilles vides un peu partout. Pas moyen de trouver un tabac ouvert à cette heure-ci dans cette foutue ville. Elle allume la radio. Un con distille la joie de vivre. Elle l'éteint. Elle se saisit du combiné en pestant contre sa faiblesse. Elle se ravise. Elle ne veut pas entendre ses mensonges. Quelle idée stupide ! Pourquoi serait-il rentré ? Il est dans ses bras, un sourire innocent sur ses lèvres, ou pire. Il lui fait l'amour. Sa pensée est entièrement tournée vers cette autre femme. Il reste un fond de rhum et un peu de vinaigre. Elle ne va tout de même pas boire du vinaigre... d'ailleurs c'est à peine alcoolisé. Il y a bien un cinéma d'art et d'essai qui passe des Bergman vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle feuillette nerveusement le programme. 2h45 : Cris et chuchotements. Si au moins elle avait un amant ! Si au moins elle se faisait des mecs ! Mais elle n'en a pas la moindre envie. Elle n'aime que lui. Elle a refoulé tous ses soupçons, a accepté ses explications les plus fallacieuses, parce qu'elle avait envie de les entendre.

J'ai sagement débranché la prise, j'ai pris un somnifère et je me suis endormi. Dieu sait combien de fois elle a appelé jusqu'à dix heures.

J'ai pris l'habitude de débrancher le téléphone tous les soirs. Je me sentais un peu coupable. J'aurais voulu lui répondre, lui dire d'abandonner Jean-Paul, lui dire de commencer une autre vie, lui dire qu'elle était belle, lui dire qu'elle avait toute la vie devant elle... Mais, après tout, je ne la connaissais pas. Jean-Paul m'avait invité et je me devais de ne pas empiéter sur sa vie privée.

Tous les soirs, avant d'aller rejoindre sa maîtresse, il m'imposait le récit de ses prouesses sexuelles. J'étais gêné de sa grossièreté, de son inconscience. J'avais honte pour lui, et j'avais honte pour Lise.

Je me suis rendu compte que j'étais en train d'élever Lise au rang de mythe. Ce n'était peut-être qu'une sordide pouffiasse. Jean-Paul ne méritait pas mieux. Mais ce raisonnement que je me tenais de manière forcée, mon intuition n'y souscrivait pas. J'avais réussi à me persuader que Lise était bien telle que je l'avais imaginée. Et, dans mes représentations mentales, je ne pouvais m'empêcher de m'attribuer le beau rôle : celui du sauveur, celui du chevalier servant, celui de l'ami fidèle, celui de l'amoureux délaissé qui, à la lueur de l'abjection de son rival, conquiert enfin ses droits. Une question, si absurde, si infondée, si impertinente, ne me quitta plus : aimais-je Lise ?

Je me berçais de douces illusions. Lise m'est apparue, du jour au lendemain, comme aussi méprisable que Jean-Paul. Voici comment : le dernier soir, Jean-Paul a eu l'impudeur de coucher au chalet avec sa maîtresse. Il me l'a présentée : c'est une grosse brune vulgaire. Pendant tout le repas, ils ont échangé des regards concupiscents et j'avais du mal à garder mon sang-froid. Puis, il l'a poussée dans la chambre et ils ont commencé leurs ébats bruyants tandis que je feuilletais "Paris-Match".

Ils furent tirés de leur jouissance par un coup de téléphone. Je me dirigeais vers l'appareil quand il m'a dit :

– Laisse, je le prends !

Il a traversé la salle à manger, vêtu d'un simple slip, et s'est emparé du combiné : c'était Lise !

Alors, j'ai entendu la conversation la plus ahurissante de ma vie. Je m'attendais à une rupture explosive. Il n'en fut rien. Tout s'est passé comme si Lise n'avait jamais appelé. Ils n'ont échangé que des mots d'amour et des banalités. Ils se sont quittés dans les meilleurs termes. Puis il a rejoint l'autre qui se tortillait de désir, et ils ont repris leur coït là où ils l'avaient laissé.

J'avais été victime de mon imagination. Lise n'avait rien de la déesse que je m'étais plu à forger ; soit ses rapports avec Jean-Paul étaient fondés sur une hypocrisie totale, soit ils formaient un couple permissif. Dans les deux cas, cela impliquait que la personnalité de Lise était malsaine et à mille lieues de ce que j'espérais.

Déçu et dégoûté, j'ai pris ma voiture et ai terminé la soirée dans un night-club. J'ai passé la nuit à l'hôtel. Je n'avais plus qu'un désir : revoir Monique.

J'étais en avance d'une heure à l'aéroport ; je frétillais d'impatience. Mon cœur n'a fait qu'un bond quand je l'ai vue sortir de l'avion. Elle était radieuse. Légèrement bronzée, ce qui donnait à sa beauté naturelle une assurance magnifique.

Je l'ai prise dans mes bras, mais elle s'est dégagée. J'ai tenté de l'embrasser sur la bouche mais elle m'a repoussé. Je n'ai pas compris. Pendant le trajet de retour, elle n'a pas desserré les dents. Une sourde angoisse s'est emparée de moi. Avait-elle rencontré l'homme de sa vie, aux États-Unis ?

Quand nous avons franchi le seuil du domicile commun, j'ai senti qu'elle retenait ses larmes... M'aurait-elle cru ?

Elle a simplement dit :

– Je n'aurais pas dû chercher le numéro du chalet de ton copain dans l'annuaire. Dommage.

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