L'horrible événement

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L’HORRIBLE EVENEMENT

A l'heure où tout un chacun s'interroge, ou aucune des pistes présumées ne semble donner de résultat, il importe que je prenne enfin la plume et révèle les éléments qui sont en ma possession. Car les informations que je possède m'ont permis de reconstituer les tenants et les aboutissements de cette affaire. Que l'on attende, pour me reprocher d'avoir tenu les enquêteurs dans l'ignorance, d'avoir lu ces lignes : on comprendra alors les raisons de mon mutisme. En effet, dans les mois qui ont suivi cet horrible événement, il était vital d'observer un silence rigoureux ; et l'on peut s'estimer heureux que moi seul, James de Saint-Georges, aie été en mesure d'élucider les raisons de cette catastrophe. Car un esprit moins prudent, comme le lecteur va le vérifier, aurait plongé la communauté, par des révélations prématurées, dans un cauchemar comparable à celui que nous avons vécu.

Je ne suis pas un professionnel du récit, et ne sais par où commencer. Les racines du mal plongent si profondément dans notre histoire, qu'il faudrait remonter bien haut dans notre passé pour en décrire toutes les causes. Le lecteur me pardonnera, par conséquent, la narration incomplète à laquelle je m'astreins en faisant débuter ma chronique à la fin de la dernière décennie.

Ces temps troublés étaient propices à l'instauration de la conspiration que je me propose de décrire. Car on peut parler d'une véritable conspiration, unissant dans un même dessein les ennemis de nos valeurs et les serviteurs du Malin. Les progrès de la corruption, la mort de la conscience collective ne pouvaient que servir les noires ambitions de certains individus. Et l'on vit naître une pléthore d'associations prétendument humanitaires, qui n'avaient d'autre but que de constituer, aux dépens de la naïveté publique, un trésor de guerre destiné à financer le noyautage de certaines institutions vitales.

Que ce vaste complot ait échoué, cela tient véritablement du miracle ; mais les événements de ces derniers mois furent le prix à payer pour échapper au joug de cette sinistre confrérie.

Que le lecteur ne s'impatiente pas si, avant que d'entrer dans les détails, je m'attarde dans quelques généralités. Elles lui permettront de mieux comprendre la nature des secousses que nous avons subies. Je lui révèlerai en temps utile les moyens précis dont disposaient ces ennemis de l'humanité, la liste très exacte de leurs noires visées et la chronologie affligeante de leurs agissements. Je lui citerai quelques personnalités populaires et charismatiques, dont le nom fut toujours associé à l'idée de bien public, et qui étaient les suppôts les plus assidus de ce syndicat du crime.

Que le souvenir des atrocités que nous a values notre manque de vigilance soit à jamais gravé dans nos mémoires. Que nous en tirions les leçons qui s'imposent. Que la prudence et la fermeté, fondements éternels de la survie des nations, nous habitent désormais.

Mais venons-en au fait. Si la gestation des crimes qui nous occupent date de ce temps-là, c'est qu'à l'époque, l'esprit du Mal possédait un grand nombre de nos concitoyens. On peut dire qu'en quelque sorte, le Mal atteignait un de ses sommets. Il faut y voir, assurément, un effet des innombrables désillusions que nous avons connues. Car l'homme est un être paradoxal ; et souvent l'on constate que les objets moraux propres à lui redonner l'espoir en des circonstances pénibles – je veux parler de la religion et des utopies – perdent leur crédit au moment où l'on en aurait besoin. C'est dans de telles circonstances que les plus grands massacres se produisent, et ce n'est pas un hasard si l'on a vu commettre les erreurs que l'on sait.

D'aucuns ont prétendu que la presse fut le catalyseur de la crise. Il est vrai que la gangrène qui l'atteignait était immense, mais il semble que la finance fut la véritable courroie de transmission de cette lèpre sociale. En effet, des sources sérieuses attestent qu'un soir de novembre, un homme politique connu, qu'il n'est pas encore opportun de nommer, eut un entretien essentiel avec un haut responsable de la Banque Européenne du Développement et de l'Investissement. A dire vrai, la teneur de leur conversation ne nous est pas connue. Mais il était sans doute déjà question de tisser cette immense toile d'araignée qui a failli nous étouffer.

Nos deux hommes se revirent souvent ; l'un jouissait de multiples relations au sein de la pègre internationale, l'autre était un familier des allées du pouvoir. En quelques mois, un dispositif de contrôle et d'action, invulnérable, fut mis en place.

Mais j'en viens à ce que je crois être ma contribution essentielle à l'établissement de la vérité historique. En effet, une question subsiste : pour qui travaillaient ces deux hommes ? Quels étaient les noirs desseins de ceux qui les employaient ? Je vais y apporter de sérieux éléments de réponse.

Que le lecteur se recueille ; qu'il fasse le vide dans son esprit ; qu'il retienne son souffle ; car il va bientôt prendre conscience de l'ampleur de la menace. Qu'ayant considéré cette menace, il ne cède ni à la panique, ni au désespoir. Car le plus grand danger est écarté. Mais qu'il se comporte en citoyen honnête, responsable ; qu'il fasse preuve de la plus grande fermeté à l'égard de ceux qui ont montré de la complaisance envers les coupables ; qu'enfin, dans un élan de renouveau, et par la voie de la consultation démocratique, il prenne les décisions indispensables pour en finir avec les plus sournois de nos ennemis.

Ces ennemis – ou cet ennemi, car nous n'avons jamais affaire qu'à la même hydre protéiforme – je vais dès à présent en révéler quelques-unes des multiples facettes. On verra qu'aucune strate sociale, aucun échelon du pouvoir n'est épargné.

On comprendra également qu'il est indispensable de poursuivre la lutte, de garder les yeux ouverts. Car l'esprit du Malin rôde encore, à l'affût de notre inattention. Il n'a perdu qu'une bataille, et si aucune mesure n'est prise pour le réduire à néant, il refera bien vite ses forces ; et ce sera de nouveau la terreur et la foudre. Je souhaite que nous nous gardions d'une telle négligence, qui serait le signe de la décadence irrémédiable de notre civilisation et de sa chute prochaine.

Mais assez de discours ! Passons aux faits. Ils seront bien plus convaincants.

Se souvient-on de l'homme intègre qu'était (…)

Manuscrit trouvé sur le bureau de James de Saint-Georges le lendemain de sa disparition.

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