La corvée
LA CORVEE
Le Directeur fit appeler Panetti et lui demanda d’un air détaché de contacter Hutch pour étudier avec lui les modalités d’une entente au sujet du marché des pagaies pour bateaux gonflables. Puis il le congédia, prétextant un emploi du temps surchargé.
Panetti ne connaissait rien aux bateaux gonflables, encore moins à leurs pagaies. Il pensait ne pas posséder toutes les données pour négocier avec Hutch sur un pied d’égalité. Hutch avait la réputation d’un requin. Panetti l’avait vu deux ou trois fois et il avait été très intimidé. Panetti sentit qu’il était nécessaire que le Directeur lui donne quelques indications complémentaires sur ses visées stratégiques dans le domaine des pagaies pour bateaux gonflables. Sinon, il serait contraint à l’improvisation. Or, il détestait improviser et ne se sentait aucun talent dans ce domaine. Il avait peur que son ignorance du marché des pagaies pour bateaux gonflables puisse mettre sa firme en difficulté face à Hutch.
Pourtant, le Directeur, qui était un homme très occupé, ne semblait pas considérer que Panetti eût besoin qu’il l’informe plus. Panetti pensa que le Directeur le considérait comme un homme très compétent tant sur le plan de la technique des pagaies pour bateaux gonflables que sur le plan des relations humaines et de la vente. Il ne voulait pas donner l’impression à son Directeur que la confiance qu’il avait placée en lui était excessive. C’est pour ça qu’il n’osa pas demander au Directeur de préciser sa volonté.
Cependant, la perspective de discuter avec Hutch autrement qu’en toute connaissance de cause ne l’enchantait pas. Hutch avait la réputation d’être implacable quand il s’agissait de mettre le doigt sur les points faibles de ses partenaires. Panetti pensa avec horreur qu’il était peut-être l’un des points faibles de son entreprise. Peut-être le Directeur lui avait-il confié cette mission pour le mettre à l’épreuve. Il devait faire preuve d’imagination et d’initiative, ainsi que d’une grande finesse de vues. Mais comme il n’avait pas confiance en sa finesse de vue, Panetti était terrorisé à l’idée de faire preuve d’initiative et d’imagination mal à propos. Mais Panetti eut une idée encore plus effroyable. Cette mission était peut-être un piège. Le directeur lui avait délibérément confié une tâche où la faute professionnelle le guettait à chaque pas, dans l’intention de le remercier à la première occasion.
Mais Panetti se ravisa. Jusqu’ici, ses services avaient été ternes mais irréprochables. Et le Directeur n’avait pas le temps, ni l’envie, de s’intéresser à sa misérable personne ; il avait besoin de quelqu’un pour régler rapidement le dossier des pagaies pour bateaux gonflables. À Panetti de faire ses preuves.
Panetti s’arma de courage, et se dit, sans grande conviction, qu'il allait empaqueter Hutch comme cela s'était rarement vu dans la profession.Il essaya de se persuader, difficilement, qu'il tenait là une occasion unique pour sa carrière. Une occasion unique de parvenir à des postes mieux rémunérés et à de plus hautes responsabilités. Mais il dut s'avouer qu'il n'aspirait pas le moins du monde à de tels postes, et qu'il était prêt à renoncer à toutes les responsabilités si l'on voulait bien le décharger de l'une d'elles: contacter Hutch.
Contacter Hutch! Et d'ailleurs, était si simple? Hutch était certainement, comme le Directeur, un homme très occupé. Il faudrait téléphoner dix, quinze fois avant de le joindre. Dix, quinze petits calvaires.
Et puis, que lui dire? « Bonjour Monsieur Hutch, je suis Monsieur Panetti -Qui ça? -Monsieur Panetti, de la Maison D. --Quelle Maison? --La Maison D., vous savez, les pagaies pour bateaux gonflables...--Ah! C'est vous les pagaies! C'est vous que j'ai rencontré lors du dernier congrès à la Baule? --Non, monsieur, je ne suis pas Monsieur le Directeur, je suis chargé de Mission Rappelez-moi votre nom? --Panetti, Monsieur. --Comment ça? Il y a de la friture sur la ligne. Panetti, Monsieur, P,A,N,E,T,T,I (Quelle humiliation!) --Ah! Panetti! Quel drôle de nom! Ecoutez, mon vieux, je n'ai pas de temps à perdre. Alors voyez ça avec ma secrétaire --Bien, monsieur. --Allô? Ici la secrétaire de Monsieur Hutch. C'est à quel sujet? -- Au sujet des pagaies pour bateaux gonflables, mademoiselle. -- Ne quittez pas... C'est à quel nom? --Panetti, enfin... La Maison D... -- Comment ? Voulez-vous épeler, s'il vous plait.-- Panetti, P,A,N,E,T,T,I, mais...-Vous désirez une livraison à quelle date? --Non mademoiselle, vous vous méprenez, il s'agit d'un accord entre M.Hutch et la Maison D...--Ah! La Maison D.! Les pagaies pour bateaux gonflables! Il fallait le dire plus tôt. Et vous êtes Monsieur? -Panetti -Ah! C'est vous Monsieur Panetti! Bon. Ecoutez, Monsieur Panetti. Nous vous avons prévu un rendez-vous avec Monsieur Hutch demain à treize heures. Cela vous va? »
Et l'entrevue? Panetti voyait ça d'ici. Hutch allait l'inonder de termes techniques: Cash-flow, marge brute d'autofinancement, potentialités du marché, élasticité de la demande, crédits d'équipement, crédits de fonctionnements, crédits d'investissements, crédits de paiement, taux de change, taux d'intérêts, taux de base, taux brut majoré, indice salarial net d'impôt, charges, coûts, coûts salariaux, coûts fixes, coûts variables, frais, frais financiers, législation en vigueur, clause de rachat, clause de faillite, clause de ratification, droit au bail, monopole, oligopole, polypole, mégapole, multipole, optimum capitalistique, productivité, rendement, rendement brut, rendement net...
Hutch allait convaincre Panetti que s'il ne signait pas Là, il passerait pour un imbécile. Et Panetti ne s'imaginait pas capable de le contredire.
Panetti essaya de rassembler ses connaissances au sujet des pagaies pour bateaux gonflables. Elles étaient nulles. Il avait bien assisté, en tant que chargé de mission, au congrès de La Baule, mais ç’avait été un thème mineur, et pas une seconde il n’avait imaginé qu’il serait question de conclure un marché entre Hutch et D. à ce sujet.
Ce qui exaspérait Panetti, ce n’était pas d’avoir à joindre Hutch. Du moins, pas précisément. Il l’aurait fait sur le champ si cela avait été une simple formalité, une démarche sûre d’aboutir. Mais la mission que le Directeur lui avait confiée comportait de nombreux obstacles ; il faudrait les surmonter, faire preuve d’acharnement, de persévérance, de témérité ; en un mot, agir comme si ses intérêts vitaux étaient en jeu. Or, il n’en était rien. Et cela, Panetti ne le supportait pas. Car tout ce qu’il fallait accomplir, tout ce qu’il fallait endurer pour réaliser cette mission, lui semblait un investissement à fonds perdus ; un effort qui ne lui profiterait en rien : une corvée.
Panetti décida qu’il fallait en finir au plus tôt. Il savait que sinon, l’obsession du devoir le rongerait, et que ce serait plus pénible encore que l’exécution de la mission.
Cependant, il pensa qu’il serait bon, avant de se mettre en campagne, de prendre un bon week-end de repos.
Il prit le train, le vendredi soir, pour le petit pavillon qu’il possédait dans le Val d’Oise. C’était un héritage de sa pauvre mère, qui avait été terrassée par une maladie incurable quelques années auparavant. Il n’avait pas l’habitude de s’y rendre souvent et l’entretien du lieu laissait à désirer. Cependant, les rares fois où il y était allé, il avait apprécié le remarquable calme qui y régnait ainsi que les impressionnantes ressources en poissons des cours d’eau des environs.
Mais il plut pendant deux jours, et Panetti ne put aller à la pêche, ni même faire quoi que ce soit, et il resta enfermé dans son pavillon, à grelotter, à appréhender avec terreur la perspective de prendre contact avec Hutch.
Le lundi matin, il s’empara de son téléphone d’un air décidé, et composa le numéro de Hutch. Il avait le vague espoir que la ligne fût occupée, ou en dérangement, mais il n’en fut rien. Il entendit avec horreur les deux premières sonneries : d’un moment à l’autre, la secrétaire allait décrocher. Soudain, il se rappela que Hutch and Sons était fermé le lundi. Il raccrocha avec soulagement.
Le mardi, il fut bien trop accaparé pour pouvoir s’occuper de cette affaire. Certes, il y eut, entre trois heures et trois heures et demie, une plage de temps libre qu’il aurait pu mettre à profit, mais il estima qu’elle était insuffisante, et que, d’autre part, il n’était pas encore assez prêt.
Le mercredi, il oublia. Il se rappela, à l’heure du déjeuner, qu’il devait téléphoner à Hutch : « Merde ! Il faut absolument que je téléphone à Hutch cet après-midi » entre une salade mixte et un croque-monsieur, mais cela lui sortit de l’esprit au moment de la tarte maison.
Le jeudi, il fit une tentative infructueuse au cours de la matinée (occupé), une autre en début d’après-midi (absent), et il décida que puisque le métro était en grève et qu’il avait craqué un lacet, rien ne lui réussissait ce jour-là, et qu’il était plus sage d’attendre le lendemain.
Le vendredi, il se dit qu’il était stupide de contacter Hutch en fin de semaine, et que cela revenait au même d’attendre le mardi suivant.
Mais, le lundi suivant, le Directeur l’expédia à un congrès à Juan-les-Pins. Un représentant de Hutch était d’ailleurs présent à ce congrès, mais Panetti se dit que les circonstances n’étaient pas opportunes pour parler avec lui, d’autant plus que le thème du congrès n’avait que de très lointains rapports avec les pagaies pour bateaux gonflables.
Il ne rentra de Juan-les-Pins que le jeudi en début d’après-midi, et il se rendit compte que quinze jours s’étaient écoulés depuis que la mission lui avait été confiée. Il commençait à craindre pour sa carrière. Alors qu’il prenait son déjeuner, comme à son habitude, dans le café qui jouxtait le siège de son entreprise, il se précipita dans la première cabine. Miraculeusement, il réussit à parler à Hutch.
— Allô ? Monsieur Hutch ?
— Lui-même.
— Voilà… euh… je vous téléphone de la part de D…
— Ah ! D. ! Comment va-t-il, ce cher D. ?
— Notre Directeur se porte très bien, monsieur Hutch.
— J’en suis ravi. J’avais entendu dire qu’il était souffrant.
— Il s’en est très bien remis, monsieur.
— Fort bien ! Fort bien ! Écoutez, mon cher ami, je suis très pressé, alors dites-moi en peu de mots ce qui vous préoccupe.
— Eh bien voilà, monsieur Hutch. C’est à propos du dernier congrès de La Baule. (Pourquoi Panetti parlait-il de ce congrès au lieu d’en venir au fait ? C’était idiot, il n’osait pas prononcer le mot : « pagaie pour bateau gonflable ».)
— Eh bien quoi, le congrès de La Baule ?
— Euh… je ne suis pas très au courant, il semble que notre Directeur et vous-même avez parlé de l’éventualité d’un marché…
— Mon pauvre ami, des marchés, j’en signe des dizaines tous les jours ! Soyez un peu plus précis, je vous prie.
Panetti aurait voulu amener Hutch à se rappeler lui-même de ce dont il s’agissait. Ainsi, il n’aurait pas eu besoin de bafouiller de lourdes explications. Il avait horreur de mettre les points sur les i. Il préférait faire deviner à son interlocuteur ce qu’il désirait plutôt que de le formuler. Mais Hutch semblait avoir oublié. Et comment n’aurait-il pas oublié, puisqu’il signait des dizaines de contrats par jour ? À ce congrès de La Baule, il avait sans doute discuté avec des dizaines d’entrepreneurs, et le Directeur n’était que l’un d’eux. Et, dans les affaires que Hutch traitait avec D., les pagaies pour bateaux gonflables n’avaient sans doute qu’une part minime. Il fallait donc tout dire.
— Il s’agit de cette histoire de pagaies, monsieur Hutch.
— Des pagaies, quelles pagaies ?
— Les pagaies pour bateaux gonflables, monsieur Hutch.
Ça y est, le mot était lâché.
— Ah ! Il fallait le dire plutôt ! Vous me faites perdre mon temps, mon jeune ami.
Là-dessus, ils furent coupés. Hutch s’était établi en banlieue, à Cergy-Pontoise. Pour un franc, on n’avait droit qu’à une communication de durée limitée. Panetti fouilla rageusement dans son porte-monnaie. Comble de malchance, il n’avait plus de pièces. Découragé, il retourna dans le café, et commanda un jambon-beurre.
Il fallait rappeler Hutch. Lui dire : bonjour monsieur Hutch, c’est encore moi. Qui ça moi ? Panetti, monsieur Hutch, P,A,N,E,T,T,I. De chez D. Ah ! D.! Rappelez-moi ce dont… Le congrès de La Baule, monsieur. Quel congrès ? Les pagaies, monsieur. Quelles pagaies ? Les pagaies pour bateaux gonflables.
Panetti sentit que cela serait au-dessus de ses forces. Il expédia lâchement quelques affaires courantes. Et, le vendredi, il se dit, une fois de plus, qu’il serait plus sage d’attendre mardi.
Mais, pendant trois jours, Panetti réfléchit beaucoup à cette histoire de pagaies pour bateaux gonflables. Quoi de plus stupide qu’une pagaie pour bateau gonflable ? Une pagaie, passe encore. Mais pour bateau gonflable, ça devenait grotesque. Est-il juste de lui confier à lui, Panetti, un travail aussi ridicule ? Encore une des lubies du patron. D’ailleurs, qui s’intéressait à ces pagaies ? Même Hutch ne savait pas ce que c’était. Quelques décimales sur son bilan… Ce prétendu marché était une idée étrange qui avait traversé l’esprit du patron, mais on n’allait pas faire croire à Panetti qu’il l’avait sérieusement examinée ! Peut-être le patron et Hutch en avaient-ils vaguement discuté lors du congrès, mais en plaisantant. Et pourquoi des subordonnés comme Panetti devraient-ils porter comme une croix une plaisanterie de leur supérieur ? Dans tous les cas, les pagaies pour bateaux gonflables n’étaient qu’un produit mineur, un détail, une particularité, une tumeur absurde dans un groupe industriel au chiffre d’affaires de plusieurs milliards. Contacter Hutch n’aurait aucune influence sur rien, et de plus Panetti n’aimait pas Hutch, alors pourquoi contacter Hutch ? Le patron avait certainement des préoccupations plus graves que ces pagaies. Il avait sûrement oublié. Oui, il ne pouvait pas ne pas avoir oublié. Ou alors, s’il n’avait pas oublié, c’est qu’il avait négligé des choses plus importantes, et qu’il était alors un mauvais patron. D’ailleurs, le simple fait qu’il ait pu s’intéresser, ne fût-ce qu’un instant, à ces ineptes pagaies, et empoisonner, du même coup, la vie de Panetti, prouvait qu’il était un mauvais patron. Pusillanime.
Mais si le patron avait certainement oublié, pourquoi Panetti n’oublierait-il pas lui aussi ?
Panetti se souvint des innombrables cas où toute action aurait été désastreuse. Ne rien faire. Laisser les choses s’arranger d’elles-mêmes. Se tasser. S’enterrer.
Panetti s’installa dans cette perspective confortable.
Il avait retrouvé la sérénité. Hutch n’était plus qu’un fantôme. Il se réfugiait avec bonheur dans la sécurité de la routine quotidienne. De longs mois passèrent suavement. Les pagaies pour bateaux gonflables avaient disparu du monde sensible. Panetti ménageait sa sensibilité en omettant de feuilleter les catalogues de fournitures estivales.
Un jour, cependant, tout s’effondra. Le patron passa en coup de vent dans son bureau et lui dit qu’il désirait s’entretenir avec lui. Panetti pâlit. Il n’avait pas oublié ! La mission qu’on lui avait confiée était peut-être moins insipide qu’il ne l’avait crue. Il s’agissait peut-être de quelque chose de vital pour l’entreprise. Était-il à l’origine d’une faillite imminente ? Avait-il sous-estimé la popularité croissante des bateaux gonflables ? Avait-il pris pour un marché négligeable ce qui était en réalité l’embryon d’une énergique reconversion ? Allait-il être renvoyé ? Non ! Ils ne pouvaient pas.
— Eh bien quoi ? Vous avez la tremblote ? lui demanda le patron quand il le vit s’asseoir en face de lui. J’ai à vous parler, Panetti. Vous l’avez sans doute deviné. Je vous avais confié, il y a quelques mois de cela, une mission importante. Or, j’ai toutes les raisons de croire que vous ne l’avez pas accomplie. Vous avez abusé de ma confiance, Panetti. Vous êtes une larve. Je pensais vous donner une chance de sortir du poste minable auquel vous croupissez, mais vous ne l’avez même pas saisie ! Tant pis pour vous ! Si vous préférez votre comptabilité stérile et routinière, cela vous regarde ! Croyez-moi, vous en crèverez ! Ce poste sera votre tombeau. Avant que vous partiez, je voudrais quand même vous faire entrevoir ce que vous avez manqué : sachez que j’envisageais de vous confier la responsabilité d’un secteur de production entier. Parfaitement. Le secteur des pagaies pour bateaux gonflables. Un travail intéressant, dont une large part aurait été laissée à votre initiative et votre créativité. Un poste pour quelqu’un qui a le goût des responsabilités et des contacts humains. Vous auriez été le moteur de nos relations avec le groupe Hutch. Mais vous n’en êtes pas digne ! Comment ai-je pu me tromper à ce point sur votre compte ? Sortez, monsieur ! Allez rejoindre votre paperasserie crasse ! Et sacrebleu, si tout le monde était comme vous, ce pays serait fini, monsieur ! Et depuis longtemps.
En sortant de chez son directeur, Panetti remercia le ciel et alla brûler quelques cierges dans une église dont j’ai oublié le nom.

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