L'ersatz
L'ERSATZ
C'est dans une soirée que j'ai rencontré Valérie. J'avais échangé des regards sensuels avec une brune bouclée mais, je ne sais pourquoi, c'est elle que j'ai invitée. Peu de temps après, la brune bouclée est partie. Alors, j'ai à nouveau dansé avec Valérie.
Les choses sont allées beaucoup trop vite. Nous nous sommes vus deux ou trois fois, deux cinémas, un restaurant, et j'ai couché avec elle.
Alors que je ne connaissais rien d'elle, elle a adopté avec moi un comportement de type conjugal, comme si une nuit d'amour équivalait à des années de découvertes et de compromis.
J'ai tenté de m'adapter à son attitude ; d'y réagir comme elle attendait que je le fasse. Mais je ne pouvais me départir de la pudeur qui d'ordinaire subsiste quelques mois. Cette résistance involontaire à sa tentative de brûler les étapes la mécontentait. Une foule de doutes et de malentendus en résultait. Aussi, nos entrevues n'étaient pas marquées du sceau de l'humour et de la fantaisie.
Un jour, elle m'a déclaré de but en blanc :
– Il faut que tu changes de coiffure.
Cela m'a heurté, car j'étais assez fier de ma coupe. De mauvaise grâce, je me suis laissé traîner dans un salon cher et snob de Saint-Germain. Valérie m'a confié à l'une des employées en lui laissant des directives très précises. Puis elle est partie.
Une demi-heure plus tard, j'étais transfiguré. Cela m'allait bien, c'était incontestable. Cependant, quelque chose me mettait mal à l'aise : ce n'était pas moi qui étais dans le miroir, mais quelqu'un d'autre. Un type conventionnel que l'on croise souvent dans la rue. Si ma coiffure "sonnait" bien, c'est parce qu'elle n'était qu'une référence à cette classe d'individus. Et j'en devenais un simple représentant, perdant ainsi mes caractères propres.
Ce n'était que la première bataille. Valérie a entrepris de détruire tout ce qui lui déplaisait chez moi.
Les vêtements : j'ai dû renouveler ma garde-robe de fond en comble. Elle ne supportait pas les jeans. J'ai dû renoncer à en porter, sous peine d'avoir à subir ses récriminations. Elle adorait les cravates. Je me sentais obligé d'en mettre, bien que détestant cette sensation d'avoir le cou enserré. J'ai dû acheter quelques paires de ces ignobles chaussettes à carreaux que portent les minets, et me débarrasser des socks unies dont j'appréciais la sobriété. Et ces abominables caleçons qu'elle m'a offerts. Chaque jour, elle défaisait ma braguette pour vérifier que j'en avais bien un sur moi. Pourquoi n'aimait-elle pas ces slips en coton blanc qui absorbent si efficacement la sueur ?
Le décor : il m'a fallu jeter les statuettes sénégalaises qui ornaient mon mur et que mon oncle m'avait ramenées d'Afrique. Ainsi que mes posters de Delacroix. Ma table démontable, en bois norvégien, que j'avais achetée pour une bouchée de pain dans un grand établissement de banlieue, a été donnée aux chiffonniers d'Emmaüs. Mes chaises ont rejoint la ferraille de Montrouge. J'ai dû arracher la moquette bordeaux de ma salle de bain. Repeindre les étagères de ma cuisine. Acheter un grand lit. Une plante verte. Des éléments design hors de prix qu'elle avait dénichés dans le catalogue de je ne sais quelle agence de la rue Jacob, et que je trouvais hideux. Une poubelle en osier pour la salle de bain. Les dégueulis ruineux d'un néo-tachiste-non-figuratif contemporain. Un téléphone à clavier. Un lustre nouille. Des poufs en cuir véritable. Une foule de bibelots inutiles qui lui plaisaient. Une chaîne Hi-Fi-Télévision-Magnétoscope encastrée dans un meuble. Une statuette hindoue d'un mauvais goût parfait.
Le mode de vie : Valérie réglementait les moindres détails de ma vie quotidienne : la marque de mon dentifrice, celle de mon shampooing, celle de ma lessive. J'ai dû me convertir au rasoir à main, à la brosse à dents électrique, à la montre digitale, à la machine à laver programmable, au lave-vaisselle, au gant de toilette. J'ai dû supporter ses amis, ses boîtes de nuit, ses films grand public, ses restaurants vulgaires, son féminisme de bas étage, sa littérature à l'eau de rose.
Pire, il m'a fallu faire abstraction de mes goûts. J'étais un lâche. Je n'avais plus le courage de les défendre. Je me conformais docilement à son jugement, bien que conscient de son caractère infondé.
Elle était si sûre de son goût, avait des idées si arrêtées, que je n'osais la contredire. Son assurance dissolvait littéralement ma personnalité. Je me rendis compte avec horreur que son système de valeurs m'imprégnait sans que j'aie la force d'y résister. Je me surprenais à défendre avec véhémence ses propres points de vue devant des tiers, alors que trois mois auparavant je les aurais probablement désapprouvés. Le fait que d'autres personnes puissent mettre en cause son jugement me dépassait.
Je mis un certain temps à pouvoir analyser le mécanisme dont j'étais victime ; il était pourtant simple. S'il s'avérait, par exemple, qu'ayant aimé un livre, je ne rencontrais pas un sentiment semblable chez Valérie, je défendais tout d'abord l'œuvre en question. Mais, peu de temps après, un phénomène étrange se produisait : je n'avais plus envie d'aimer ce livre. Et je ne pouvais m'empêcher d'y déceler une foule de défauts, jusqu'à ce que mon opinion ait rejoint la sienne.
Quand – et cela arrivait souvent – elle était amenée à changer d'avis, alors se produisait l'humiliation suprême. Car je n'avais le choix qu'entre passer pour un caniche, ou défendre une position qui au départ n'était pas la mienne.
Tout homme qui a un semblant de dignité et d'amour-propre ne supporte pas longtemps une telle situation. L'heure de la réflexion rétrospective vint. Une constatation s'imposait : Valérie avait tant modifié mon être, que celui que j'étais devenu n'avait que de lointains rapports avec l'homme qu'elle avait rencontré à la soirée et avec lequel elle s'était empressée de coucher. Je me suis donc posé la question : pourquoi, si tout nous séparait, être sortis ensemble ? N'était-il pas plus simple, pour Valérie, de chercher quelqu'un d'autre, plutôt que de s'attacher à moi et de tenter d'éliminer les nombreuses tares rédhibitoires que je présentais à ses yeux ?
Mais je sentais confusément que le problème ne se posait pas en ces termes. La finalité des modifications que Valérie avait exercées sur ma personne ne résidait pas dans le refus d'une partie de mon être, mais bien dans la recherche d'un modèle préétabli.
Dès que j'eus acquis la certitude de l'existence de ce modèle, le doute s'est ancré en moi. Un jour que j'avais rendez-vous avec elle, dans un sordide café qui faisait face au cimetière de Montparnasse, j'ai décidé d'effectuer une perquisition à son domicile. Je me suis muni d'un double de ses clés que j'avais fait faire, et je me suis rendu chez elle, à une heure où j'étais certain de ne pas la trouver. Je connaissais assez l'organisation de l'endroit pour savoir quel tiroir ouvrir. Valérie avait toujours été évasive à propos de son contenu.
Il y avait des lettres et des photos. Les lettres étaient toutes signées d'un nommé Jacques. C'étaient des lettres d'amour dépouillées, débarrassées des artifices fleuris du genre, comme seuls savent s'en écrire les êtres unis depuis longtemps par une intimité commune.
Les photos étaient bien plus intéressantes : il y avait des photos de Jacques, de Valérie, de Valérie et de Jacques. Et Jacques était un brun avenant, comme moi, et il me ressemblait. Mais cette ressemblance paraissait accentuée par des éléments fortuits.
Fortuits ? S'il avait la même coiffure que moi, les mêmes vêtements, la même cravate, le même caleçon à fleurs, un pantalon à pinces, le frère jumeau de celui que Valérie m'avait fait acheter dans ce magasin de la rue de Rennes qu'elle connaissait si bien, était-ce vraiment un hasard ? Le décor dans lequel évoluait le couple ne m'était pas étranger non plus. Je compris pourquoi Valérie avait préféré de manière catégorique une reproduction de Jackson Pollock plutôt que de Paul Klee, le mobilier modulaire F367 plutôt que le F365 qui m'avait semblé plus adapté, des poufs noirs plutôt que des rouges, un tapis en poil de mouton plutôt que ma moquette, et une statuette hindoue plutôt qu'aztèque.
Valérie avait tenté de faire de moi un second exemplaire d'une autre personne.
Je n'étais plus Bruno Muraire, mais une survivance, en chair et en os, du passé de Valérie. Rien de plus, en somme, qu'un fantasme. Un objet masturbatoire. Il fallait rompre.
Je suis arrivé en avance au rendez-vous. En buvant mon café, j'ai eu un pressentiment. Je suis sorti. J'ai erré quelque temps dans le cimetière. Une brise légère soulevait les feuilles et la poussière. Je l'ai vue. Le visage baigné de larmes, elle se recueillait sur sa tombe.

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