Chapitre XXIV

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La lumière du matin entrait déjà largement dans l’appartement lorsque Élise ouvrit les yeux.

Pendant quelques secondes, elle resta immobile, encore enveloppée dans cette sensation douce et floue qui suit le réveil. La pièce était calme. Derrière les fenêtres, la ville commençait seulement à s’animer — un murmure lointain de moteurs et de voix qui montait peu à peu depuis la rue.

Elle se redressa légèrement.

Le matelas à côté d’elle était vide.

Son regard glissa vers le salon.

Adrien était assis dans le fauteuil près de la fenêtre. Un livre ouvert reposait entre ses mains. Il lisait avec une concentration tranquille, le dos droit, comme si ce geste faisait simplement partie de l’ordre naturel de ses matinées.

Élise l’observa quelques instants.

Il leva finalement les yeux.

— Bonjour.

Sa voix était calme.

— Bonjour.

Elle passa une main dans ses cheveux encore emmêlés par la nuit.

— Depuis quand êtes-vous réveillé ?

— Depuis un moment.

Il referma le livre doucement.

— Je n’ai pas voulu vous réveiller.

Elle se redressa davantage.

— Qu’est-ce que vous lisez ?

Il tourna légèrement la couverture vers elle.

— J’essaie de comprendre certaines choses.

Elle reconnut un livre d’histoire qu’elle avait laissé traîner la veille sur la table basse.

— Et vous comprenez ?

Adrien esquissa un sourire discret.

— Disons que votre siècle est… ambitieux.

Elle rit doucement.

Ils restèrent quelques minutes à discuter tranquillement. Adrien lui racontait ce qu’il avait découvert dans le livre. Certaines inventions le fascinaient. D’autres lui semblaient presque absurdes.

Puis, au milieu de la conversation, Élise jeta un regard distrait vers l’horloge accrochée au mur.

Elle se figea.

— Attendez.

Elle se redressa brusquement.

— Quelle heure est-il ?

Adrien leva les yeux vers l’horloge.

— Huit heures vingt.

Le silence dura une seconde.

Puis Élise se leva d’un bond.

— Je suis en retard.

Adrien haussa légèrement les sourcils.

— À ce point-là ?

— Oui.

Elle attrapa ses vêtements.

— Je n’ai même pas pris ma douche !

Quelques instants plus tard, l’eau coulait déjà dans la salle de bain.

Adrien se leva et se dirigea vers la cuisine. Il coupa quelques tranches de pain, sortit le beurre, puis posa une tasse sur la table.

Lorsqu’Élise réapparut enfin, les cheveux encore humides, un pantalon sombre et un pull clair enfilés à la hâte, elle cherchait déjà ses clés.

— Vous partez sans petit déjeuner ?

Elle se retourna vers lui.

— Je n’ai vraiment pas le temps.

Il lui tendit la tasse.

— Au moins une gorgée.

Elle but rapidement.

Puis elle lui rendit la tasse et s’approcha pour l’embrasser.

Le baiser se fit dans la précipitation.

— À ce soir.

— À ce soir, Élise.

Elle attrapa son manteau et sortit de l’appartement.

Dans l’escalier de l’immeuble, ses pas résonnaient rapidement. Elle descendit les étages presque en courant et poussa la porte qui donnait sur la rue.

L’air du matin était frais.

Sa voiture était garée un peu plus loin. Elle marcha vite jusqu’à elle, s’installa au volant et démarra.

Lorsqu’elle arriva au parking des archives, elle coupa le moteur et resta quelques secondes immobile derrière le volant.

Comme si son esprit essayait encore de rattraper le rythme de la matinée.

Elle attrapa son sac et entra dans le bâtiment.

La matinée commença difficilement.

Élise s’installa à son bureau, ouvrit un dossier et tenta de se concentrer.

Mais les lignes défilaient sans vraiment s’imprimer dans son esprit.

Ses pensées revenaient toujours ailleurs.

Adrien.

Thomas finit par apparaître devant elle.

— T’es en retard ce matin.

Elle leva les yeux.

— Oui… je sais.

— Ça ne te ressemble pas.

Il la regarda quelques secondes, plus attentivement.

— Qu’est-ce qui se passe, Élise ? T’es vraiment bizarre en ce moment.

Elle tenta de sourire.

— Mauvaise nuit…

Au même moment, son téléphone vibra sur le bureau.

Thomas jeta un coup d’œil à l’écran.

Elle hésitait.

— Tu peux répondre, dit-il. Ça a l’air important.

— Merci…

Elle décrocha.

— Allô ?

— Madame Aveline. Bonjour. J’essaie de vous joindre depuis hier.

— Oui… bonjour. Excusez-moi. J’ai été un peu débordée.

— J’ai besoin de revoir le patient.

Élise inspira légèrement.

— Bien sûr.

Elle marqua une pause.

— Je passerai avec lui.

— Quand ?

— Très bientôt… d’ici la fin de la semaine. Ne vous inquiétez pas.

Le médecin sembla hésiter.

— Très bien. Tenez-moi au courant.

Elle raccrocha.

Elle savait que le médecin ne lâcherait pas l’affaire aussi facilement.

Thomas la regardait toujours.

— Tout va bien ?

— Oui…

Mais elle sentit aussitôt qu’il ne la croyait qu’à moitié.

— Bon… si tu le dis.

Il resta encore un instant, puis s’éloigna.

Le reste de la journée passa lentement.

Élise relisait les mêmes lignes sans parvenir à se concentrer. Les minutes s’étiraient. Les dossiers s’empilaient sans vraiment avancer.

Ses pensées revenaient toujours au même endroit.

Adrien.

Lorsqu’elle quitta enfin les archives en fin d’après-midi, un étrange soulagement la traversa.

Comme si la journée avait été une attente.

Elle rejoignit sa voiture et reprit la route de l’appartement.

La circulation était dense. Les feux rouges s’enchaînaient.

Mais au milieu de cette agitation, une seule pensée revenait.

Adrien.

Lorsqu’elle ouvrit la porte de l’appartement, Adrien leva les yeux vers elle.

— Bonne journée ?

Elle posa son sac près de l’entrée.

— Compliquée.

Elle retira son manteau, hésita un instant, puis ajouta :

— Le médecin veut vous revoir.

Adrien resta silencieux une seconde.

— Nous devrions peut-être trouver une solution avant que cela ne devienne un problème pour vous.

— À quoi pensez-vous ?

— Quand je partirai… il faudra bien que vous lui disiez quelque chose.

Élise réfléchit quelques instants.

— Je pourrais dire que vous vous souvenez d’une partie de votre vie. Que vous avez retrouvé une famille… et que vous êtes parti les rejoindre.

Adrien hocha lentement la tête.

— Le médecin vous posera des questions quand je serai parti.

Elle soupira.

— Oui… c’est probable. Et je n’ai aucune réponse à lui donner.

— Vous en avez une.

Elle leva les yeux vers lui.

— Laquelle ?

— Vous ne pouvez pas empêcher un homme de quitter la ville.

Un court silence s’installa.

— Oui… dit-elle finalement. Je dirai que je n’ai pas pu vous retenir. Que vous êtes parti soudainement.

Adrien acquiesça.

— Cela devrait suffire.

Il ajouta, d’une voix douce :

— Tout ira bien.

Élise le regarda quelques secondes.

— Enfin… pour le médecin.

À ce moment-là, on frappa à la porte.

Adrien et Élise échangèrent un regard.

Elle alla ouvrir.

Camille se tenait sur le palier, sourire aux lèvres.

— Bonsoir Élise ! J’espère que je ne dérange pas. Je pensais à toi alors je suis venue papoter un peu.

— Camille ! Non, entre.

Elle entra dans l’appartement avec son énergie habituelle.

— Bonsoir !

Adrien se leva.

— Bonsoir.

Camille lui adressa un grand sourire.

Ils s’installèrent dans le salon.

La conversation commença par quelques banalités, puis Camille finit par poser la question.

— Alors… vous vous souvenez de quelque chose ?

Adrien resta silencieux un instant.

— Oui.

Élise leva les yeux.

— De certaines choses.

Camille se redressa.

— Vraiment ? Comme quoi ?

— Des lieux.

Il hésita légèrement.

— Et peut-être… d’une famille.

Camille sembla soulagée.

— C’est déjà énorme.

Adrien hocha la tête.

— Je crois savoir où aller.

Camille le regarda.

— Donc… vous allez partir ?

Un bref silence passa.

— Oui.

Le mot resta suspendu dans l’air.

Camille regarda Élise.

— Ah…

Elle tenta de sourire.

— Mais vous reviendrez nous voir quand même ?

Adrien répondit calmement :

— Je ne sais pas si je pourrai.

Un léger malaise s’installa.

Camille se leva finalement.

— Bon… je vais vous laisser. Je passais juste en coup de vent pour dire bonjour.

Élise l’accompagna jusqu’à la porte.

— Tu es sûre que ça va ?

— Oui.

Camille hésita encore un instant.

Puis elle sortit.

La porte se referma doucement.

Le silence envahit l’appartement.

Adrien l’observa.

— Ça ne va pas.

Elle secoua légèrement la tête.

— Si.

Elle inspira lentement.

— J’ai juste… pris conscience que le temps passe très vite. Beaucoup trop vite.

Le silence resta suspendu quelques secondes entre eux.

Adrien ne répondit pas immédiatement. Il l’observait avec cette attention tranquille qu’elle lui connaissait désormais.

— Le temps a toujours passé vite, dit-il finalement.

Élise eut un léger sourire fatigué.

— Oui… mais pas comme ça.

Elle se leva et alla vers la fenêtre. La nuit commençait à tomber sur la ville.

— Avant, tout était simple, continua-t-elle. Les journées se ressemblaient. Le travail, l’appartement… les semaines passaient sans que je m’en rende vraiment compte.

— Et maintenant ?

Elle souffla doucement.

— Maintenant, chaque jour compte.

Elle se retourna vers lui.

— Parce que je sais que ça va s’arrêter.

Adrien baissa légèrement les yeux.

— Je ne disparaîtrai pas.

— Pour moi, si.

Les mots lui avaient échappé.

Elle détourna le regard.

— Quand vous partirez… je ne saurai même pas où vous êtes.

Adrien resta silencieux un moment.

Puis il dit doucement :

— Certaines rencontres ne disparaissent pas.

Élise eut un petit rire nerveux.

— Ça ressemble à une phrase de livre.

— Peut-être.

Il ajouta calmement :

— Mais ça reste vrai.

Le silence revint.

Puis Élise murmura :

— Mais vous faites partie de ce monde maintenant.

Adrien la regarda longuement.

La pièce était éclairée seulement par la lampe du salon.

— Le temps ne joue pas en notre faveur.

Elle eut un léger sourire.

— Vous voyez… vous dites exactement la même chose que moi.

Le silence revint.

La ville continuait de vivre derrière les vitres.

Élise baissa les yeux.

— Je crois que je n’avais jamais vraiment pensé au temps avant votre arrivée.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il était simplement là.

Elle releva les yeux vers lui.

— Maintenant, j’ai l’impression qu’il court.

— Parce que vous savez qu’il a une limite.

Elle hocha légèrement la tête.

— Oui.

Un moment passa.

Puis elle demanda doucement :

— Quand vous partirez… vous vous souviendrez de tout ça ?

— De vous ?

Elle acquiesça.

Adrien réfléchit quelques secondes.

— Oui.

Elle esquissa un petit sourire.

— Vous dites ça…

Sa voix se brisa légèrement.

Le silence revint.

Élise détourna le regard.

— Désolée…

Adrien s’approcha.

— Parce que vous êtes inquiète.

Elle hocha légèrement la tête.

— Oui.

Il posa doucement une main sur son épaule.

— Ce que vous ressentez n’est pas une erreur.

Une larme glissa sur la joue d’Élise.

Elle se rapprocha légèrement de lui.

Sa tête vint se poser contre son torse.

Adrien passa une main dans son dos.

— Tout ira bien, dit-il doucement.

— Vous ne pouvez pas promettre ça.

— Non.

Il marqua une pause.

— Mais je peux rester encore un peu.

Elle serra doucement le tissu de sa chemise.

— Alors restez.

Adrien la regarda.

Élise releva les yeux.

— Je savais que vous deviez repartir… mais je ne pensais pas que ça me ferait autant mal.

Adrien prit doucement sa main.

— Certaines choses ne choisissent pas le bon moment.

Elle eut un léger sourire triste.

Puis, presque instinctivement, elle se rapprocha.

Elle l’embrassa.

Lentement.

Comme si elle essayait de retenir le temps.

Lorsqu’ils se séparèrent, elle resta contre lui.

— Restez encore un peu comme ça, murmura-t-elle.

Adrien hocha doucement la tête.

Et pendant un moment, ils restèrent simplement là, l’un contre l’autre, dans le silence de l’appartement.

La nuit continuait de tomber sur la ville.

Et le temps, lui, poursuivait sa course.

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