Chapitre XXV
Lorsqu’Élise ouvrit les yeux, la lumière du matin reposait déjà sur les murs silencieux de l’appartement.
Elle resta quelques secondes immobile sur le matelas, les bras repliés sous sa tête, observant le plafond encore baigné de cette clarté pâle qui précède vraiment le jour. Derrière les fenêtres, la ville commençait déjà à vivre. Des moteurs passaient dans la rue, une porte d’immeuble claquait plus loin, et le grondement régulier d’un tramway montait jusqu’à l’appartement.
Adrien dormait encore.
Son visage était calme, presque paisible, comme si rien ne pesait sur lui pendant ces moments de repos.
Élise tourna légèrement la tête pour le regarder.
Elle connaissait désormais cette sensation étrange qui revenait chaque matin : un mélange de douceur et de tristesse, parce qu’elle savait que ces réveils-là ne dureraient pas.
Il ne restait plus que deux jours.
Elle se leva doucement pour ne pas le réveiller et traversa le salon jusqu’à la cuisine. L’air était encore frais dans l’appartement. Elle mit la cafetière en marche, puis s’appuya un instant contre le plan de travail, les bras croisés, regardant distraitement la rue.
Le café commençait à couler lorsque des pas se firent entendre derrière elle.
Adrien venait d’entrer dans la cuisine.
— Vous êtes déjà levée, dit-il.
Sa voix était encore légèrement grave, marquée par le sommeil.
— Oui… j’ai l’impression de me réveiller plus tôt ces derniers jours.
Elle lui tendit une tasse.
Ils s’assirent à la table.
Pendant quelques minutes, ils restèrent simplement là, à boire leur café tranquillement. Ce silence entre eux n’avait rien d’inconfortable. Il était rempli de tout ce qu’ils n’avaient pas besoin de dire.
Puis Élise posa sa tasse.
— Je vais devoir y aller.
Adrien hocha légèrement la tête.
— Votre travail.
— Oui.
Elle se leva pour aller se préparer. Quelques minutes plus tard, elle revint dans le salon habillée d’un pantalon sombre et d’un pull léger, ses cheveux encore un peu humides.
Elle attrapa son manteau près de la porte.
Adrien s’approcha d’elle.
Il posa doucement une main sur sa joue et l’embrassa.
— À ce soir.
— À ce soir.
Elle descendit l’escalier de l’immeuble et sortit dans la rue.
La ville était déjà bien animée. Des passants pressés traversaient les trottoirs et les voitures formaient un flot continu sur l’avenue.
Elle marcha jusqu’à sa voiture, s’installa au volant et démarra.
Pendant le trajet jusqu’aux archives, ses pensées revenaient sans cesse au même point.
Deux jours.
Lorsqu’elle arriva au parking, elle resta un moment immobile derrière le volant.
Puis elle prit son sac et entra dans le bâtiment.
La matinée commença presque normalement.
Élise salua quelques collègues, s’installa à son bureau et ouvrit un dossier. Pendant un moment, elle réussit même à se concentrer. Le silence feutré des archives, le bruit des pages que l’on tourne et les pas discrets dans les couloirs formaient cette atmosphère familière qui accompagnait toutes ses journées de travail.
Thomas finit par apparaître près de son bureau avec une pile de dossiers sous le bras.
— Salut.
Elle leva les yeux.
— Salut.
Il posa les dossiers sur la table voisine puis s’appuya légèrement contre le meuble.
— Ça va ?
— Oui.
Il l’observa quelques secondes.
— T’as l’air fatiguée quand même.
Elle esquissa un petit sourire.
— J’ai mal dormi.
Thomas hocha la tête.
— Ça arrive.
Il allait s’éloigner lorsqu’Élise l’appela doucement.
— Thomas…
Il se retourna.
— Oui ?
Elle hésita un instant.
— Est-ce que tu pourrais me remplacer demain ?
Il fronça légèrement les sourcils.
— Demain ?
— Oui.
Il la regarda quelques secondes, visiblement surpris.
— Pourquoi ?
Elle chercha ses mots.
— J’ai… quelque chose d’important à régler.
Thomas passa une main sur sa nuque et souffla légèrement.
— Franchement, ça me saoule un peu.
Elle baissa les yeux.
— Je sais.
Il resta silencieux un moment, puis reprit d’un ton plus sérieux.
— Le problème, c’est que le directeur commence à râler.
Élise releva les yeux.
— À cause de moi ?
— Bah… un peu, oui.
Il haussa les épaules.
— Il dit que t’es souvent absente en ce moment et que t’es pas très concentrée quand t’es là.
Une légère tension lui serra la poitrine.
Thomas la regarda plus attentivement.
— Élise… qu’est-ce qui se passe ?
Elle secoua doucement la tête.
— Rien.
Il n’avait pas l’air totalement convaincu, mais il n’insista pas.
Il souffla légèrement.
— Bon… d’accord.
Elle releva les yeux vers lui.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Il désigna les dossiers autour d’eux.
— Je ferai ta journée demain.
Puis il ajouta :
— Mais fais attention quand même. Si ça continue comme ça, ça risque de te retomber dessus.
Élise hocha doucement la tête.
— Merci.
Thomas haussa les épaules.
— Tu me devras un café.
Un léger sourire passa sur le visage d’Élise.
— Deux.
Il repartit vers son bureau.
Élise resta quelques secondes immobile devant les papiers posés devant elle.
Demain.
Le mot revenait maintenant avec une force étrange.
Demain, elle ne viendrait pas travailler.
Demain serait leur dernière journée.
La journée passa lentement. Élise fit de son mieux pour se concentrer sur ses dossiers, mais ses pensées revenaient sans cesse à l’appartement, à Adrien, et au temps qui s’écoulait désormais beaucoup trop vite.
Lorsqu’elle quitta enfin les archives en fin d’après-midi, elle rejoignit sa voiture et prit la route du retour.
La circulation était dense, les feux rouges s’enchaînaient. Et pourtant, elle avait l’impression que tout autour d’elle avançait beaucoup trop lentement.
Elle avait hâte de rentrer.
Lorsqu’elle ouvrit la porte de l’appartement, Adrien leva immédiatement les yeux vers elle.
Il comprit aussitôt que quelque chose occupait son esprit.
Elle posa son sac près de la table.
Puis elle traversa la pièce et passa ses bras autour de lui.
Adrien resta immobile une seconde avant de refermer doucement ses bras autour d’elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle resta un moment contre lui, respirant lentement, comme si ce simple geste suffisait à apaiser la tension de la journée.
Puis elle murmura :
— J’ai demandé à Thomas de me remplacer demain.
Adrien baissa légèrement la tête pour la regarder.
— Et ?
— Il a accepté.
Elle inspira profondément.
— Parce que demain… c’est notre dernière journée.
Le silence qui suivit fut long.
Adrien la regarda avec gravité.
Puis il dit calmement :
— Alors nous n’allons pas la perdre.
Élise hocha doucement la tête.
— Non.
Elle leva les yeux vers lui.
— Demain… je reste avec vous.
Adrien passa une main dans ses cheveux.
— Dans ce cas, dit-il simplement, nous ferons en sorte que cette journée compte.
Le silence revint.
Demain serait leur dernière journée.
Et pour la première fois depuis longtemps, le temps semblait à la fois trop rapide… et terriblement court.

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