Chapitre XXVI
La nuit était silencieuse dans l’appartement.
La ville semblait presque endormie. Derrière les fenêtres, quelques voitures passaient encore, parfois, dans un grondement lointain. Mais à l’intérieur, tout était calme.
Adrien ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, il resta immobile.
Élise dormait contre lui, la tête posée sur son épaule. Sa respiration lente soulevait légèrement la couverture, et ses cheveux s’étaient répandus sur l’oreiller.
Il la regarda longtemps.
Il savait.
Le temps était presque terminé.
Avec précaution, il se dégagea de ses bras pour ne pas la réveiller. Élise remua légèrement dans son sommeil, puis se tourna doucement de l’autre côté du matelas.
Adrien resta encore un instant à la regarder.
Puis il se leva.
La lumière du bureau était faible. Il n’alluma qu’une petite lampe posée sur la table.
Il ouvrit le tiroir d’Élise et en sortit une feuille de papier.
Pendant quelques secondes, il resta immobile devant la page blanche, le stylo dans la main, comme s’il ne savait pas par où commencer.
Puis il inspira lentement.
Et il écrivit.
" Élise,
Je ne sais pas si ces mots sont une bonne idée.
Chaque fois que je vous regarde, j’ai l’impression que tout ce que je pourrais dire serait trop peu… ou trop tard. Alors j’écris, parce qu’il y a des choses que je n’ai jamais réussi à vous dire sans que ma voix me trahisse.
Quand je vous ai rencontrée, je pensais que je ne resterais que quelques heures dans votre monde.
Je n’imaginais pas que quelques jours suffiraient pour bouleverser un homme.
Vous m’avez montré un monde où les matins sont calmes, où les gens vivent sans attendre la prochaine détonation, où l’on peut marcher dans une rue simplement parce que l’on en a envie.
Mais ce n’est pas cela qui m’a le plus marqué.
C’est vous.
Votre regard lorsque vous cherchez à comprendre quelque chose qui vous échappe. Votre sourire lorsque vous croyez que personne ne le voit. La douceur avec laquelle vous prononcez mon nom.
Avec vous, j’ai découvert quelque chose que la guerre m’avait fait oublier.
La paix.
Et plus encore que cela.
J’ai découvert ce que c’est que de tenir quelqu’un dans ses bras et de souhaiter, de toutes ses forces, que le temps s’arrête.
Je ne vous l’ai jamais dit clairement.
Parce que chaque fois que je m’en approchais, je me rappelais que je ne pouvais pas vous promettre un avenir.
La vérité est pourtant simple.
Je vous aime.
Je vous aime d’une manière qui n’a aucun sens pour un homme qui appartient à un autre temps.
Si la vie avait été différente, si le monde avait été plus juste, je serais resté ici.
Avec vous.
Je crois que j’aurais pu passer une vie entière à apprendre votre époque, à comprendre vos habitudes, simplement pour avoir le droit de vous regarder vivre dans ce monde qui est le vôtre.
Mais je ne peux pas oublier l’autre monde.
Celui d’où je viens.
Quelque part, dans la boue d’une tranchée, des hommes tiennent encore leur ligne en pensant que leur officier reviendra.
Je ne peux pas les abandonner.
Même si tout en moi voudrait rester ici.
Même si chaque heure passée auprès de vous rend ce départ un peu plus difficile.
Je pars avec un poids dans le cœur que je n’avais jamais connu auparavant.
Mais je pars aussi avec quelque chose que la guerre ne pourra jamais me reprendre.
Le souvenir de vous.
Le souvenir de votre voix.
Le souvenir de ces jours qui, pour la première fois depuis longtemps, m’ont donné l’impression d’être autre chose qu’un soldat.
Grâce à vous, j’ai été simplement un homme.
Et si un jour la guerre devait m’emporter, si mon nom devait disparaître quelque part dans la boue d’un champ de bataille, je veux que vous sachiez une chose.
Les derniers jours de ma vie auront été les plus beaux.
Parce que vous y étiez.
Et parce qu’un instant, dans ce monde qui n’était pas le mien, j’ai eu la chance de vous aimer.
Mais je vous connais un peu maintenant.
Je sais que vous êtes capable de rester assise des heures à regarder une fenêtre en vous demandant pourquoi certaines choses doivent s’arrêter.
Alors je vous demande une faveur.
Ne faites pas cela trop longtemps.
Continuez à vivre.
Sortez marcher dans vos rues pleines de lumière. Continuez à boire votre café trop chaud le matin. Continuez à vous perdre dans vos dossiers d’archives comme si chaque feuille cachait un secret.
Et, s’il vous plaît, essayez de sourire de temps en temps.
Même si je ne suis plus là pour vous dire que vous avez tort sur la moitié de vos hypothèses historiques.
Je sais que ce sera difficile.
Mais vous êtes plus forte que vous ne le pensez.
Je l’ai vu dans vos yeux.
Et puis… si jamais un jour vous repensez à moi avec trop de tristesse, souvenez-vous simplement d’une chose.
J’ai passé plusieurs jours à essayer de comprendre votre siècle.
Et je suis toujours incapable d’expliquer pourquoi votre grille-pain possède quatre boutons différents.
Si un homme capable de survivre à la guerre peut être vaincu par un grille-pain, alors vous avez le droit de rire un peu.
Adrien "
Il resta un long moment immobile devant la feuille, le regard posé sur les dernières lignes qu’il venait d’écrire, comme s’il essayait d’en retenir chaque mot.
Puis il replia la lettre avec un soin presque solennel.
Il se leva, traversa la pièce en silence et alla la glisser entre les pages d’un livre posé sur le bureau d’Élise — un livre qu’elle consultait souvent.
Ainsi, tôt ou tard, elle tomberait dessus.
La lampe s’éteignit et l’appartement retomba dans la pénombre tranquille de la nuit.
Adrien retourna se coucher.
Élise dormait toujours.
Il passa doucement un bras autour d’elle et la serra contre lui. Elle remua à peine, sans se réveiller, puis vint instinctivement se blottir un peu plus contre sa poitrine, comme si son corps reconnaissait le refuge qu’il représentait.
Adrien resta un instant immobile, respirant lentement dans le silence.
Puis il ferma les yeux, et s'endormit.

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