Chapitre XXVII
Le matin avait déjà commencé lorsque le silence de l’appartement fut lentement envahi par la clarté du jour.
Adrien ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, il resta immobile, suspendu entre le sommeil et l’éveil, encore enveloppé par les derniers fragments du rêve qui s’éloignait doucement de lui. Une sensation étrange persistait, presque physique, comme une chaleur blanche qui se dissipait lentement dans sa poitrine.
Il avait vu la lumière.
Pas une lumière précise, ni une forme identifiable, mais une clarté immense et diffuse, semblable à celle qui avait envahi le monde au moment où il avait quitté la tranchée. Elle était revenue cette nuit, silencieuse et douce, comme une présence venue lui rappeler quelque chose qu’il savait déjà.
Le moment approchait.
Il tourna légèrement la tête.
À côté de lui, Élise dormait encore, paisible, inconsciente du regard posé sur elle. Sa tête reposait contre son épaule. Une fine mèche traversait son visage tandis que sa respiration lente et régulière soulevait doucement la couverture.
Depuis plusieurs nuits déjà, ils dormaient ainsi, sur ce matelas installé dans le salon, comme si cet espace improvisé était devenu leur refuge hors du temps.
Adrien resta longtemps à la regarder.
Il avait encore du mal à croire que ces jours passés auprès d’elle avaient réellement existé, que ce monde si calme et si vivant lui avait été accordé, ne serait-ce que pour un instant volé au destin.
Avec une infinie douceur, il passa ses doigts dans les cheveux d’Élise.
Elle remua légèrement.
Ses paupières frémirent, puis elle ouvrit les yeux. Pendant une seconde, son regard resta flou, encore retenu par le sommeil.
— Vous ne dormiez pas…
Sa voix était douce, légèrement voilée par la nuit.
Adrien esquissa un léger sourire.
— Très peu.
Élise se redressa légèrement sur l’oreiller et l’observa attentivement.
— Vous y pensiez.
Ce n’était pas une question.
Adrien resta silencieux un instant.
— Oui.
Le silence revint entre eux, chargé de tout ce qu’ils savaient déjà.
— Vous sentez quelque chose… murmura Élise.
Adrien hésita légèrement.
— Cette nuit, j’ai revu la lumière.
Elle se figea aussitôt.
— La même que dans la tranchée ?
— Oui.
Il tourna légèrement la tête vers la fenêtre où la lumière du matin continuait d’entrer dans le salon.
— Elle n’était pas menaçante. Pas douloureuse. C’était plutôt… un rappel.
— Un rappel de quoi ?
Adrien revint à elle.
— Que je ne suis pas censé rester ici.
Élise ferma les yeux un instant.
— Alors c’est aujourd’hui.
Adrien posa doucement sa main sur la sienne.
— Pas encore.
Elle releva les yeux vers lui.
— Vous aviez préparé mon adieu, dit-il doucement. Cette fois… laissez-moi préparer le mien.
Les yeux d’Élise se remplirent d’émotion.
Elle hocha lentement la tête.
— D’accord.
Adrien se redressa légèrement.
— Habillez-vous.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Un sourire discret passa sur son visage.
— Parce que nous avons une journée à vivre.
Élise resta immobile quelques secondes, puis elle se leva et disparut dans la salle de bain.
Adrien resta seul dans le salon.
Il entendait l’eau couler, les tiroirs qu’on ouvrait, les gestes tranquilles d’une routine qu’il ne connaissait pas. La ville s’éveillait derrière les fenêtres.
Puis la porte s’ouvrit.
Adrien se retourna.
Et resta immobile.
Élise venait de sortir.
Elle portait une robe d’un bleu profond qui suivait doucement les mouvements de son corps lorsqu’elle avançait dans le salon. Le tissu léger se balançait autour de ses jambes à chacun de ses pas.
À ses pieds, une paire de talons noirs allongeait sa silhouette et donnait à sa démarche une élégance nouvelle.
Ses cheveux, qu’elle attachait habituellement à la hâte, tombaient librement sur ses épaules.
Elle s’était maquillée avec soin. Rien d’excessif, seulement ce qu’il fallait pour illuminer son regard.
Ses lèvres étaient teintées d’un rouge profond.
Adrien la contempla un long moment.
Élise sentit son regard et baissa légèrement les yeux.
— Quoi ? murmura-t-elle.
Adrien s’approcha lentement.
Son regard glissa un instant sur ses lèvres avant de revenir vers ses yeux.
— Vous êtes en train de rendre cette journée très difficile pour moi.
Élise esquissa un sourire.
— Pourquoi ?
Il posa doucement une main contre sa taille.
— Parce que je ne vais penser qu’à vous.
Il se pencha légèrement vers elle.
Mais Élise posa une main contre sa poitrine pour l’arrêter.
— Non.
Il s’immobilisa.
Leurs visages étaient très proches.
— Pourquoi ? murmura-t-il.
Élise sourit doucement.
— Parce que si on commence maintenant… nous ne sortirons jamais d’ici.
Elle effleura brièvement ses lèvres.
— Et je veux que cette journée existe.
Elle recula légèrement.
Adrien passa une main dans ses cheveux avec un sourire.
— Vous êtes cruelle.
— Patiente.
Elle attrapa son sac près de la porte.
— Venez.
Adrien attrapa sa veste posée sur le dossier d’une chaise.
Puis il prit également un petit sac en toile posé sur la table.
Élise, déjà près de la porte, le remarqua aussitôt.
— Vous emportez quoi ?
Adrien jeta un coup d’œil au sac avant de relever les yeux vers elle.
— Une précaution.
Élise haussa légèrement un sourcil.
— Une précaution ?
— Oui.
Elle s’approcha un peu.
— Je peux regarder ?
Adrien secoua doucement la tête.
— Non.
Elle croisa les bras, amusée.
— Très bien… gardez vos secrets.
Il lui adressa un sourire tranquille.
Puis il ouvrit la porte.
Ils descendirent l’escalier côte à côte.
Lorsqu’ils sortirent dans la rue, l’air frais du matin les enveloppa aussitôt.
La ville était déjà éveillée.
Les voitures passaient dans un grondement régulier, les passants marchaient vite sur les trottoirs et les terrasses commençaient à se remplir.
Ils passèrent la matinée à marcher.
Sans vraiment choisir de direction.
Adrien regardait tout avec une curiosité tranquille : les cafés, les magasins, les voitures, les gens qui traversaient la rue sans même lever les yeux vers le ciel.
Un peu plus loin, ils arrivèrent dans un petit parc.
Des enfants jouaient dans l’herbe.
Certains couraient derrière un ballon, d’autres grimpaient sur les structures en bois en riant.
Adrien s’arrêta.
Il resta là à les regarder.
— C’est donc pour cela que nous nous battions.
Élise tourna la tête vers lui.
— Pour quoi ?
Il désigna les enfants.
— Pour qu’ils puissent courir sans regarder le ciel.
Elle glissa doucement sa main dans la sienne.
Ils reprirent leur marche.
Vers midi, ils atteignirent les berges de la Meuse.
La rivière coulait lentement sous la lumière claire du jour. L’endroit était calme, presque paisible, comme si la ville restait un peu à distance.
Adrien s’arrêta.
— Je pense que c’est le bon endroit.
Élise regarda autour d’eux.
— Pour quoi ?
Adrien posa tranquillement le sac dans l’herbe.
Elle le fixa aussitôt.
— Ah. Donc le mystère va enfin être révélé ?
Adrien ouvrit le sac.
À l’intérieur se trouvaient du pain encore tiède, un morceau de fromage, quelques fruits et une petite bouteille.
Élise resta silencieuse une seconde.
— Vous avez préparé un pique-nique ?
Adrien hocha la tête.
— Pendant que vous vous prépariez.
Elle éclata doucement de rire.
— Et vous avez porté ça toute la matinée ?
— Oui.
Elle secoua la tête, touchée.
— Je n’en reviens pas.
Adrien haussa légèrement les épaules.
— Je voulais que cette journée soit… différente.
Élise s’assit dans l’herbe.
— Mission réussie.
Ils mangèrent tranquillement.
Le vent faisait bouger doucement les branches au-dessus d’eux et la rivière glissait lentement devant leurs yeux.
À un moment, Adrien tendit la main vers son visage.
— Attendez.
Il essuya délicatement une petite miette près de ses lèvres.
Le geste était simple.
Mais leurs regards restèrent accrochés un peu trop longtemps.
Élise détourna légèrement les yeux, un sourire discret au coin des lèvres.
Après avoir mangé, elle s’allongea dans l’herbe.
Elle posa la tête sur les jambes d’Adrien.
Il resta un instant surpris, puis posa doucement sa main dans ses cheveux.
Il les caressa lentement.
Élise ferma les yeux.
— Vous savez… murmura-t-elle.
— Quoi ?
— J’aimerais que cette journée ne finisse jamais.
Adrien resta silencieux quelques secondes.
Il regardait la rivière.
Puis il répondit doucement :
— Moi aussi.
Le silence revint.
Un silence calme, paisible.
La lumière de l’après-midi glissait doucement sur l’eau.
Et pendant un instant, ni l’un ni l’autre ne parla.
Comme si cette journée leur appartenait encore.

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