Chapitre XXVIII

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Élise n’avait presque pas dormi.

La nuit s’était étirée entre murmures, silences et cette envie obstinée de ne pas laisser le temps avancer.

Elle ouvrit les yeux lentement.

Adrien était éveillé. Il était allongé sur le dos, les yeux ouverts, comme s’il regardait le plafond depuis longtemps déjà. Son bras reposait encore autour de sa taille.

— Vous êtes réveillé depuis longtemps ? murmura Élise.

Adrien tourna la tête vers elle. Un sourire fatigué passa sur ses lèvres.

— Un moment.

Élise se redressa légèrement et posa sa tête contre son épaule, tandis qu’il resserrait doucement son bras autour d’elle.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.

La chambre était silencieuse. On entendait seulement leurs respirations et, très loin, les premiers bruits de la ville qui s’éveillait.

Élise ferma les yeux.

— J’ai l’impression qu’on vient juste de s’endormir.

Adrien eut un léger souffle.

— Moi aussi.

Le silence retomba entre eux.

Puis Élise murmura :

— Je déteste ce matin.

Adrien passa doucement ses doigts dans ses cheveux.

— Moi aussi.

Elle resta encore un moment contre lui avant d’ouvrir les yeux et de tourner la tête vers la table de nuit.

Le réveil indiquait 6 h 08.

Son cœur se serra aussitôt. Elle resta quelques secondes à regarder les chiffres, comme si elle espérait qu’ils cesseraient de bouger.

Adrien remarqua son regard.

— Quelle heure est-il ?

Élise hésita une seconde avant de répondre doucement :

— Six heures passées.

Adrien hocha lentement la tête.

— On a encore un peu de temps ?

Élise fit rapidement le calcul dans sa tête, pensant déjà à la route, au trajet et au lieu où ils devaient aller.

Elle inspira lentement.

— Si on veut être à Verdun à 8 h 17, il faut partir vers sept heures.

Le mot resta suspendu entre eux.

Adrien ne répondit pas tout de suite.

Élise se blottit un peu plus contre lui, comme si ce simple geste pouvait ralentir l’horloge.

— Alors on reste encore un peu, murmura-t-elle.

Adrien posa doucement ses lèvres contre ses cheveux.

— Oui.

Ils restèrent ainsi, immobiles, dans la lumière fragile du matin.

Mais sur la table de nuit, le réveil continuait d’avancer, toujours, silencieusement.

Quelques minutes passèrent.

Le réveil indiquait 6 h 12.

Les minutes s’écoulaient avec une régularité implacable.

Élise ne regardait plus l’horloge, mais elle sentait le temps passer malgré elle.

Adrien caressait doucement ses cheveux, ses gestes lents, presque absents, comme s’il essayait de retenir ce moment avec la même obstination qu’elle.

La lumière grandissait peu à peu dans la chambre.

Finalement, Élise murmura :

— On devrait peut-être se lever.

Mais elle ne bougea pas.

Adrien eut un léger souffle.

— Oui.

Lui non plus ne bougea pas.

Le silence s’étira encore quelques secondes, puis Élise se redressa légèrement sur un coude et le regarda longuement, comme si elle essayait de graver son visage dans sa mémoire.

Adrien soutint son regard.

— Ne faites pas ça.

— Quoi ?

— Me regarder comme si j’étais déjà parti.

La phrase la frappa de plein fouet.

Elle détourna légèrement les yeux.

— J’essaie juste de me souvenir.

Adrien passa doucement sa main sous son menton pour relever son visage.

— Vous n’aurez pas besoin de ça.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi ?

Adrien esquissa un léger sourire.

— Parce que je ne compte pas disparaître de votre tête.

Élise eut un petit souffle tremblant, puis posa son front contre le sien.

— Ça ne me rassure pas du tout.

Adrien la serra doucement contre lui.

— Moi si.

Ils restèrent encore un moment ainsi.

Puis Élise inspira profondément, consciente que si elle attendait encore, elle n’aurait plus la force de bouger.

— Adrien…

— Oui ?

— Il va falloir se lever.

Adrien regardait Élise comme s’il cherchait encore quelques secondes à voler au matin.

Puis il hocha doucement la tête.

— Oui.

Mais aucun des deux ne bougea.

Élise resta allongée contre lui, sa main posée sur sa poitrine, sentant les battements réguliers de son cœur sous ses doigts.

Elle aurait voulu que ce rythme soit le seul qui existe, pas celui de l’horloge.

Adrien passa doucement sa main dans ses cheveux.

— Vous savez…, dit-il finalement.

— Quoi ?

— Dans mon monde, les matins comme celui-ci n’existaient pas.

Élise releva légèrement la tête.

— Pourquoi ?

Adrien esquissa un léger sourire.

— Parce qu’on ne savait jamais si on verrait le suivant.

Le silence retomba dans la chambre pendant que la lumière continuait de grandir.

Élise inspira lentement.

— C’est censé me rassurer ?

Adrien eut un léger souffle amusé.

— Pas vraiment.

Il glissa doucement ses doigts sous son menton pour relever son visage.

— Mais ça veut dire que celui-ci compte.

Élise soutint son regard, puis elle se pencha et l’embrassa.

Un baiser plus doux que ceux de la nuit, plus calme, comme une promesse fragile.

Quand elle se recula, elle posa son front contre le sien.

— D’accord.

Elle inspira profondément avant de se redresser enfin dans le lit.

Le froid de l’air du matin glissa sur sa peau.

Adrien la regarda quelques secondes, comme s’il voulait retenir cette image lui aussi.

Élise attrapa le drap pour s’envelopper légèrement, puis tourna la tête vers la table de nuit.

Le réveil indiquait 6 h 21.

Elle avala sa salive.

— Si on veut partir à sept heures…

Adrien s’assit à son tour. Le lit grinça légèrement sous le mouvement.

— Alors il faut qu’on commence à s’habiller.

La phrase resta suspendue dans la chambre, parce qu’ils savaient tous les deux ce qu’elle signifiait vraiment :

le début du départ.

Adrien resta assis quelques secondes sur le bord du lit avant de passer une main dans ses cheveux et de regarder la pièce — les vêtements abandonnés au sol, les draps froissés et la lumière du matin qui gagnait doucement la chambre.

Puis il souffla doucement :

— Je vais remettre mon uniforme.

Le mot resta suspendu dans la pièce.

Élise sentit aussitôt son cœur se serrer.

Jusqu’ici, Adrien était simplement Adrien.

Mais l’uniforme… c’était autre chose.

C’était la guerre.
C’était le départ.

Elle se leva du lit, le drap glissant autour d’elle, et s’approcha.

Adrien releva les yeux vers elle.

Élise posa ses mains sur sa chemise pour la lisser, comme si ce geste simple pouvait remettre de l’ordre dans quelque chose qui lui échappait.

Mais ses doigts tremblaient.

Adrien le remarqua aussitôt.

— Hé…

Elle secoua légèrement la tête.

— Je vais bien.

Mais sa voix la trahissait déjà.

Adrien posa doucement sa main sur la sienne.

— Élise.

Elle releva les yeux vers lui.

Et pendant une seconde, il vit clairement ce qu’elle essayait de cacher depuis le réveil.

La peur.

— Je déteste ce moment, murmura-t-elle.

Adrien passa simplement son pouce sur le dos de sa main.

— Moi aussi.

Le silence retomba dans la chambre pendant que la lumière continuait de grandir autour d’eux et que, quelque part sur la table de nuit, l’horloge avançait encore.

Adrien garda encore un instant sa main dans celle d’Élise avant d’inspirer doucement, comme quelqu’un qui accepte enfin une décision qu’il ne peut plus retarder.

— Je reviens.

Sa voix était calme.

Élise hocha la tête.

Mais elle ne lâcha pas sa main tout de suite.

Puis leurs doigts se séparèrent.

Adrien sortit de la chambre.

La pièce sembla aussitôt beaucoup trop silencieuse.

Élise resta immobile quelques secondes avant de ramasser ses vêtements au sol et de s’habiller lentement.

Son esprit était déjà ailleurs :

sur la route,
à Verdun,
à 8 h 17.

Quand elle sortit de la chambre, Adrien était dans le salon.

Il avait déjà passé le pantalon de son uniforme et terminait de boutonner sa chemise.

Élise ne quittait pas l’uniforme des yeux.

Elle passa lentement la main sur la manche de la veste.

La boue séchée avait durci le tissu par endroits.

Ses doigts s’arrêtèrent sur une tache plus sombre.

Sa main se figea.

— C’est…

Elle n’arriva pas à finir.

Adrien suivit son regard.

— C’est votre sang ? demanda-t-elle.

Adrien resta silencieux une seconde.

— Pas seulement.

Le salon sembla soudain plus froid.

Élise retira lentement sa main.

— Je n’arrive pas à croire que vous allez retourner là-bas…

Adrien prit la veste, la regarda un instant, puis passa les bras dans les manches.

Quand il se redressa, la transformation était presque complète.

Le soldat était là.

Mais son regard, lui, n’avait pas changé.

Élise le regardait comme si elle découvrait quelqu’un qu’elle connaissait déjà.

— Quand je vous ai rencontré…, murmura-t-elle, je n’ai jamais imaginé que tout finirait comme ça.

Adrien s’approcha d’elle et posa doucement ses mains sur ses bras.

— Ce n’est pas fini.

Élise secoua lentement la tête.

— Cette fois… je sais exactement où je vous emmène.

Le silence retomba.

Adrien posa doucement son front contre le sien.

— Et pourtant vous allez quand même le faire.

Élise ferma les yeux une seconde.

Puis hocha la tête.

Elle ne dit rien.

Parce que certains mots étaient devenus trop lourds pour être prononcés ici.

Et quelque part dans l’appartement, l’horloge continuait d’avancer.

Inlassablement.

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