Chapitre XXIX

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Ils descendirent l’escalier sans parler.

Le bâtiment était encore calme à cette heure du matin et leurs pas résonnaient doucement dans la cage d’escalier.

Élise marchait devant, les clés serrées dans sa main. Adrien la suivait, une marche derrière elle.

Arrivés au rez-de-chaussée, elle poussa la porte de l’immeuble.

La rue était presque vide. Quelques voitures passaient au loin et la ville commençait seulement à s’éveiller.

Élise s’arrêta un instant sur le trottoir et inspira profondément, comme si l’air du matin pouvait lui donner un peu de courage.

Adrien observa la rue, les immeubles encore silencieux, les lampadaires qui s’éteignaient peu à peu.

Ils traversèrent la rue et se dirigèrent vers la voiture d’Élise.

Le petit bip du verrouillage retentit lorsque le véhicule se déverrouilla.

Adrien s’arrêta une seconde pour regarder la voiture avant d’ouvrir la portière côté passager.

Élise s’installa au volant.

Elle inséra la clé dans le contact et le moteur démarra doucement.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.

Élise posa les mains sur le volant et regarda la rue devant eux.

— On a un peu plus d’une heure de route.

Adrien acquiesça.

Élise enclencha la marche.

La voiture s’éloigna lentement du trottoir.

L’appartement disparut derrière eux.

Quelques commerces relevaient leurs rideaux métalliques, des bus commençaient à circuler et les premiers passants apparaissaient sur les trottoirs.

Élise conduisait en silence.

Ses mains restaient posées sur le volant avec une tension qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler, comme si conduire lui permettait de garder le contrôle sur quelque chose alors que le reste lui échappait peu à peu.

Adrien regardait la route devant eux.

Par moments, son regard glissait vers les immeubles, les feux de circulation ou les voitures qui les dépassaient.

Tout ce monde lui était devenu familier.

Mais ce matin-là, il lui semblait déjà un peu plus lointain.

La voiture quitta peu à peu la ville.

Les immeubles laissèrent place aux zones industrielles, puis aux champs encore baignés par la lumière du matin.

Un long ruban de route s’étendait devant eux.

Élise jeta un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord.

7 h 12.

Elle reporta aussitôt son regard sur la route.

Le silence dans la voiture n’était pas pesant.

Il était rempli de tout ce qu’ils n’arrivaient pas à dire.

Adrien posa son regard sur le paysage qui défilait.

Les champs.
Les arbres.
Les villages qu’ils traversaient.

Il savait que chacun de ces kilomètres les rapprochait du moment.

Élise changea de vitesse.

La voiture accéléra légèrement.

Verdun se rapprochait lentement.

La voiture roulait depuis un moment déjà et le paysage défilait autour d’eux sans qu’aucun des deux n’y prête réellement attention, comme si tout ce qui se trouvait à l’extérieur de l’habitacle avait perdu de son importance face à ce qui se jouait entre eux.

Élise gardait les yeux fixés sur la route.

Adrien tourna légèrement la tête vers elle.

— On est dans les temps ?

— Oui, répondit-elle.

Le silence revint.

Adrien posa ses mains sur ses genoux et inspira profondément, comme quelqu’un qui se prépare intérieurement à un moment qu’il connaît déjà.

Élise perçut ce mouvement du coin de l’œil.

— Vous reconnaissez les environs ? demanda-t-elle.

Adrien regarda la route quelques secondes.

— Oui… je commence.

Ces mots suffirent à lui faire comprendre qu’ils approchaient vraiment.

Elle jeta un nouveau regard à l’horloge.

7 h 36.

La voiture continua d’avancer sur la route qui les menait vers Verdun tandis que chacun d’eux sentait avec une clarté de plus en plus douloureuse que les minutes qui passaient les rapprochaient inexorablement du moment qu’ils avaient essayé de repousser depuis le matin.

La voiture continua d’avancer.

Élise sentait le poids du silence devenir plus difficile à porter à mesure que les minutes passaient et que l’heure approchait.

Ses yeux restaient fixés sur la route, mais une partie d’elle comptait désormais chaque kilomètre, chaque minute qui les séparait encore de l’instant où tout allait basculer.

Adrien observait les paysages sans parler.

Son regard s’était assombri, comme si les collines et les bois qui apparaissaient autour d’eux réveillaient des souvenirs qu’il aurait préféré laisser derrière lui.

Élise jeta un nouveau coup d’œil à l’horloge.

7 h 41.

— On va arriver plus tôt que prévu, dit-elle doucement.

Adrien hocha la tête.

La voiture traversa un nouveau village puis reprit une route bordée d’arbres.

Adrien regardait maintenant les bois avec une attention différente.

Comme si certains reliefs lui devenaient familiers.

Élise perçut ce changement.

— Vous reconnaissez vraiment les endroits maintenant.

Adrien resta silencieux quelques secondes.

— Oui… ce secteur-là, je le connais.

Ces mots suffirent à faire monter un frisson dans la poitrine d’Élise.

Elle regarda l’horloge.

7 h 45.

La route traversait maintenant des paysages plus boisés et plus vallonnés.

Les mains d’Élise se resserrèrent légèrement sur le volant.

Adrien regardait les collines entre les arbres, comme si certaines formes du paysage faisaient remonter en lui une mémoire qu’il n’avait jamais complètement oubliée.

7 h 49.

Il tourna légèrement la tête vers la fenêtre.

— On n’est plus très loin de Verdun, n’est-ce pas ?

— Non… plus très loin.

Le silence revint aussitôt.

Mais cette fois il avait changé de nature.

Il portait désormais la conscience très claire de ce qui allait se passer.

Adrien observa encore les reliefs.

— Les paysages… murmura-t-il.
Ils ressemblent beaucoup à ceux autour de Verdun.

Élise sentit sa gorge se serrer.

— C’est parce que nous y sommes presque.

7 h 52.

La voiture avançait maintenant sous les branches des arbres.

La lumière du matin filtrait à travers la forêt.

Adrien regardait les bois défiler.

— C’est curieux…

Élise tourna la tête vers lui.

— Quoi donc ?

Il désigna vaguement la route devant eux.

— Revenir ici.

Il resta silencieux un instant.

— On dirait que tout ce qui nous est arrivé depuis qu’on s’est rencontrés… nous ramenait simplement là.

Élise sentit sa gorge se serrer.

— J’ai pensé la même chose.

Adrien eut un léger sourire.

— C’est un peu décevant, quand on y pense.

— Décevant ?

— Oui. Avec tout ce qu’on a traversé, je m’attendais au moins à quelque chose de plus… spectaculaire.

Élise esquissa malgré elle un sourire.

— Comme quoi ?

Adrien haussa légèrement les épaules.

— Je ne sais pas… un miracle, peut-être.

Il tourna enfin les yeux vers elle.

— Ou au moins une raison valable de ne pas repartir.

Élise soutint son regard quelques secondes.

— Vous pourriez rester.

Adrien eut un léger souffle amusé.

— Voilà une raison très sérieuse.

— Je ne plaisante pas.

Son sourire s’atténua légèrement.

— Je sais.

Quelques minutes plus tard, Élise ralentit puis gara la voiture sur le bas-côté du chemin avant de couper le moteur.

Le silence de la forêt les enveloppa aussitôt.

Elle regarda l’horloge.

8 h 09.

Elle inspira profondément avant de se tourner vers lui.

— On doit continuer à pied.

Adrien hocha doucement la tête.

Ils s’engagèrent sur le chemin qui montait entre les arbres.

Leurs pas faisaient crisser la terre et les pierres sous leurs chaussures.

Ils avancèrent quelques minutes sans parler.

Le sentier montait doucement à travers les bois.

Tous les deux savaient que la clairière se trouvait un peu plus haut.

Et qu’il ne leur restait plus beaucoup de temps.

Au bout d’un moment, Adrien rompit le silence.

— Dites-moi…

Élise tourna légèrement la tête.

— Oui ?

— Une fois arrivés là-haut… il nous restera encore un peu de temps ?

Elle sortit sa montre.

— Huit heures onze.

Elle releva les yeux.

— Oui. Quelques minutes.

Adrien hocha lentement la tête.

— Quelques minutes…

Un léger sourire passa sur ses lèvres.

— Finalement, c’est déjà beaucoup.

Ils continuèrent à marcher.

La lumière devenait plus claire à mesure que les arbres s’écartaient.

Encore quelques pas.

Puis ils franchirent la limite de la forêt.

La clairière s’ouvrit devant eux.

La pierre était là.

Immobile au centre de l’herbe baignée par la lumière du matin.

Ils s’arrêtèrent.

Élise regarda sa montre.

8 h 13.

Son cœur se serra.

À partir de cet instant, chaque minute devenait une chose précieuse qu’elle ne pourrait jamais récupérer.

Adrien regardait la pierre avec une gravité tranquille.

Puis il tourna la tête vers elle.

— Alors c’est ici.

Élise hocha la tête.

— Oui.

Le silence s’installa entre eux.

Un silence fragile, chargé de tout ce qu’ils n’étaient pas prêts à laisser derrière eux.

Adrien s’approcha d’elle.

— Je crois que je n’ai jamais autant détesté une horloge de toute ma vie.

Élise laissa échapper un souffle tremblant.

— Moi non plus.

Adrien esquissa un sourire triste.

— Pourtant… si on remonte un peu en arrière, c’est cette même horloge qui nous a offert ces semaines.

Les yeux d’Élise se remplirent de larmes.

— Oui… mais maintenant j’aimerais qu’elle s’arrête.

Adrien posa doucement ses mains sur ses bras.

— Moi aussi.

Ils restèrent un moment face à face.

— Vous savez ce qui me fait le plus mal ? dit Élise.

— Quoi ?

Elle baissa les yeux.

— C’est que c’est moi qui dois vous ramener ici.

Adrien secoua doucement la tête.

— Non.

Elle releva les yeux.

— Si.

Sa voix tremblait.

— C’est ma main qui va toucher cette pierre… c’est moi qui vais penser aux mots… c’est moi qui vais vous renvoyer là-bas.

Adrien la regarda avec une douceur infinie.

— Élise… vous ne me renvoyez pas.

— Si.

Les larmes glissèrent sur ses joues.

— Et je déteste ça.

Adrien leva doucement la main pour essuyer une larme.

— Vous m’avez donné quelque chose que je n’aurais jamais eu là-bas.

Elle secoua la tête.

— Quoi ?

Adrien esquissa un très léger sourire.

— Du temps.

Le vent passa doucement dans les arbres.

Élise regarda sa montre.

8 h 14.

Elle inspira profondément.

— Adrien… j’aimerais qu’il existe une façon de vous garder ici.

Adrien eut un léger sourire.

— Si vous en trouvez une, dites-le moi vite. J’ai toujours été très ouvert aux miracles.

Ils restèrent immobiles quelques secondes.

Puis Adrien la prit dans ses bras.

Élise s’accrocha à lui avec une force désespérée.

— J’aurais voulu vous rencontrer autrement, murmura-t-elle.

Adrien la serra un peu plus contre lui.

— Moi aussi.

— Dans un monde où on aurait eu le temps.

Adrien posa doucement son front contre le sien.

— Dans ce cas… je serais resté.

Élise baissa légèrement les yeux.

— Je sais.

Le silence tomba entre eux.

Elle regarda sa montre.

8 h 15.

Il ne restait presque plus rien.

Elle se détacha lentement de lui.

Le silence de la clairière semblait immense.

Adrien regarda la pierre.

Puis il la regarda elle.

— Je crois qu’il vaut mieux ne pas attendre la dernière seconde.

Élise sentit son cœur se briser un peu plus.

— Non… je suppose que non.

Elle s’approcha de la pierre.

Chaque pas lui semblait terriblement lourd.

Arrivée devant elle, elle posa doucement sa main contre la surface froide.

Le contact lui envoya un frisson le long du bras.

Elle ferma les yeux et se concentra très fort sur les mots qu’elle avait prononcés la première fois.

Quelques secondes passèrent.

Puis Adrien fronça légèrement les sourcils.

— Élise…

Elle ouvrit les yeux.

Les contours d’Adrien semblaient trembler dans l’air.

Il baissa lentement les yeux vers ses mains.

Elles devenaient floues.

Comme si la lumière passait à travers elles.

La panique submergea Élise.

Elle arracha brusquement sa main de la pierre.

Aussitôt, les contours d’Adrien cessèrent de se dissoudre.

Le silence retomba dans la clairière.

Puis Élise s’effondra.

— Je ne peux pas faire ça… je ne peux pas vous renvoyer là-bas…

Sa voix tremblait.

— Je ne peux pas…

Adrien la regardait, bouleversé.

— Élise…

Elle secoua la tête.

— Non… vous ne comprenez pas…

Elle inspira difficilement.

— Je sais ce qui va se passer… je sais ce qui vous attend là-bas…

Adrien resta immobile.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Les larmes coulaient sur le visage d’Élise.

— Je sais… que vous allez mourir.

Le silence tomba brutalement dans la clairière.

Adrien resta figé.

— Mourir…

Le mot sortit lentement.

Il baissa les yeux vers le sol.

— Vous êtes sûre de cela ?

— Je le sais…

Sa voix se brisa.

— Et si je vous renvoie là-bas… je vous tue.

Les mots tombèrent entre eux avec une brutalité terrible.

Adrien ferma les yeux une seconde.

Lorsqu’il les rouvrit, son regard avait changé.

Une larme glissa sur sa joue.

Il détourna légèrement les yeux vers la pierre.

Élise pleurait toujours.

— Je ne peux pas être celle qui vous tue…

Adrien inspira profondément.

Puis il se tourna vers elle et fit un pas.

Il la prit dans ses bras.

Élise s’effondra contre lui.

Adrien la serra avec une douceur tremblante.

Il posa sa main dans ses cheveux.

— Élise… regardez-moi.

Elle secoua la tête contre lui.

Adrien releva doucement son visage.

Sa voix tremblait.

— Écoutez-moi.

Les mots semblaient lui coûter.

— Ce qui m’attend là-bas… ne me fait plus aussi peur qu’avant.

— Comment pouvez-vous dire ça…

Adrien posa son front contre le sien.

— Parce que j’ai vécu quelque chose que très peu d’hommes ont la chance de connaître.

Il ferma les yeux un instant.

— Ces moments avec vous…

Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’il essuya une larme sur sa joue.

— Alors quoi qu’il m’arrive là-bas… je ne partirai pas avec le sentiment de n’avoir rien vécu.

Ils restèrent enlacés dans la clairière silencieuse.

Puis Adrien l’attira soudain contre lui et l’embrassa.

Un baiser long.

Désespéré.

Comme s’ils essayaient tous les deux de retenir cet instant avant qu’il ne disparaisse.

Lorsqu’ils se séparèrent, leurs fronts restèrent appuyés l’un contre l’autre.

Élise jeta un regard vers sa montre.

8 h 16.

La douleur traversa sa poitrine.

Lorsqu’elle releva les yeux vers Adrien, il comprit aussitôt.

— C’est le moment.

— Je ne veux pas que vous partiez.

Adrien posa doucement sa main contre sa joue.

— Il le faut pourtant…

Le silence retomba.

La pierre était juste à côté d’Élise.

Immobile.

Indifférente.

Ses doigts tremblaient.

Finalement, avec une lenteur douloureuse, elle posa de nouveau sa paume contre la surface froide.

Le frisson parcourut son bras.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle comprit que cela avait commencé.

Les contours d’Adrien devenaient instables dans la lumière du matin.

Il baissa les yeux vers ses mains.

La lumière passait lentement à travers sa peau.

Le moment qu’ils redoutaient depuis le matin était arrivé.

Il releva les yeux vers Élise.

Plusieurs larmes glissèrent sur sa joue.

— Adrien…

Sa voix tremblait.

Un silence s’installa dans la clairière.

Le vent passa doucement entre les arbres.

Pendant une seconde, plus rien ne bougea.

Comme si le monde entier retenait son souffle.

Élise secouait la tête.

— Je suis désolée… tellement désolée…

Adrien la regardait toujours.

Un sourire doux apparut sur ses lèvres.

Pas un sourire joyeux.

Un sourire plein de tendresse.

Élise tendit les mains vers lui.

— Adrien… ne partez pas…

Sa voix se brisa.

— Je vous aime.

Les mots sortirent dans un souffle.

Adrien ferma les yeux une seconde.

Lorsqu’il les rouvrit, une émotion bouleversante traversa son regard.

Ses lèvres s’entrouvrirent.

— Je…

Mais le son mourut dans l’air.

La lumière traversa complètement son visage.

Son regard resta accroché au sien jusqu’à la dernière seconde.

Puis il n’y eut plus rien.

Le vent passa doucement dans la clairière.

La pierre était toujours là.

Mais Adrien n’était plus devant elle.

Élise resta immobile.

Sa main toujours posée contre la pierre.

Ses yeux fixés sur l’endroit exact où il se tenait quelques secondes plus tôt.

Mais il n’y avait plus rien.

Seulement l’air vide et la lumière du matin.

Un sanglot remonta brutalement dans sa poitrine.

Ses doigts se crispèrent contre la pierre.

— Adrien…

Son nom sortit dans un souffle tremblant.

La clairière resta silencieuse.

Alors la réalité la frappa.

Elle arracha sa main de la pierre et fit un pas en avant, comme si elle pouvait encore le rattraper.

Mais il n’y avait personne.

— ADRIEN !

Son cri déchira la clairière et se répercuta entre les arbres.

Puis le silence retomba.

Ses jambes cédèrent.

Elle tomba à genoux dans l’herbe humide devant la pierre.

Ses mains tremblaient.

Ses larmes tombaient sur la terre.

Et même brisée par les sanglots, son regard restait fixé sur l’endroit exact où Adrien se tenait quelques instants plus tôt.

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