Chapitre I
Le vent remontait la vallée de la Meuse en longues rafales froides.
Il glissait entre les troncs maigres, faisait onduler les herbes hautes et trembler les branches nues. Par moments, il apportait cette odeur particulière que l'on ne trouvait qu'ici : la terre mouillée, les feuilles en décomposition, la mousse… et autre chose, de plus métallique, presque imperceptible. Élise s'arrêta au bord du chemin.
Elle y venait souvent seule. Même quand elle habitait encore à plusieurs heures d'ici. Depuis qu'elle s'était installée dans la région, c'était devenu presque un réflexe. Certains allaient marcher en forêt pour se vider la tête.
Elle, elle venait là.
À Verdun.
Devant elle, la clairière s'ouvrait en silence, creusée de bosses et de creux irréguliers. De loin, le paysage pouvait paraître doux, presque paisible. Mais dès qu'on savait, on ne voyait plus la même chose. Les creux n'étaient pas naturels. Les reliefs non plus. La terre avait été retournée, éventrée, puis refermée.
Elle resserra son manteau autour d'elle et inspira lentement. L'air froid lui piqua la gorge. Il avait ce goût humide, légèrement ferrugineux, qui restait un moment sur la langue. Elle l'avait remarqué dès sa première visite, adolescente.
Elle ne l'avait jamais oublié.
Il y avait ici une gravité silencieuse qui l'apaisait.
Ses bottes s'enfonçaient légèrement dans le sol tandis qu'elle avançait.
Le sentier n'était plus vraiment tracé — plutôt deviné entre les racines, les fougères et les creux. Elle connaissait ce chemin presque par cœur.
Elle s'arrêta près d'une grande dépression. Une ancienne tranchée effondrée, lui avait-on expliqué lors d'une visite scolaire, des années plus tôt.
Elle revit un instant le groupe d'élèves, le guide, les dates énumérées. 1916. Offensives. Pertes humaines.
Plus tard, elle était revenue, souvent, pour son travail d'archives sur les disparus de Verdun. Élise s'accroupit lentement.
Elle passa la main au-dessus de la terre sans la toucher. Elle faisait toujours ce geste, sans vraiment savoir pourquoi.
— Je sais que c'est idiot…, murmura-t-elle.
Elle parlait parfois ici.
Pas vraiment à quelqu'un. Pas vraiment à elle-même non plus. Plutôt à ce qui restait. À ces vies arrêtées nettes, dont il ne subsistait rien sinon cette terre bosselée et silencieuse.
Son regard s’arrêta sur une grande pierre sombre au milieu de l’herbe. Elle ne se souvenait pas l’avoir déjà remarquée, et pourtant elle venait ici depuis des années.
La surface était lisse, légèrement creusée par le temps, comme si des mains l’avaient souvent touchée autrefois.
Sans vraiment savoir pourquoi, Élise s’avança et posa doucement sa paume contre la pierre.
Un frisson discret lui parcourut le bras, comme si la terre sous ses doigts vibrait encore d’une mémoire ancienne.
Une pensée lui traversa l’esprit avec une intensité étrange.
Elle la murmura: — Si seulement l’un d’entre vous pouvait revenir…
Elle resta immobile une seconde, retira lentement sa main et esquissa un sourire nerveux.
— Je deviens vraiment étrange…, murmura-t-elle.
Elle releva les yeux lentement.
Les branches frémirent d'un seul mouvement.
Un frisson parcourut sa nuque.
Élise se redressa lentement, attentive sans savoir à quoi.
Quelque chose venait de changer.
Ce n'était pas un bruit, ni un mouvement visible. Plutôt l'absence soudaine de ce qui était là une seconde plus tôt. Les oiseaux s'étaient tus. Même le vent semblait contourner un point précis de la clairière.
Son regard se fixa sur une zone d'herbes couchées, plus sombre que le reste. Comme si la terre avait été remuée récemment.
Une tension discrète s'installa dans sa poitrine.
— Il y a quelqu'un ?
Sa voix parut trop forte.
Elle retomba aussitôt, avalée par l'espace ouvert.
Aucune réponse.
Elle resta immobile quelques secondes.
L'idée qu'un promeneur puisse être tombé lui traversa l'esprit. Ou quelqu'un qui se serait caché. Ou… elle ne savait pas.
Elle fit un pas.
Le sol céda légèrement sous sa semelle.
Elle avança encore, lentement, avec cette sensation étrange d'approcher quelque chose d'anormal.
Ce n'était pas vraiment de la peur, plutôt cette tension aigre qu'on ressent en entrant dans un endroit où quelqu'un pourrait être là sans qu'on le voie encore.
Elle s'arrêta au bord des herbes aplaties.
Son souffle se suspendit.
Quelqu'un était là.
Allongé sur le flanc, à demi dissimulé par la végétation, un homme gisait à terre. Élise resta immobile.
Son esprit refusa d’abord l’image. Les formes semblaient décalées.
Puis, les détails commencèrent à s'assembler : les bottes épaisses, couvertes de boue séchée, le pantalon de tissu lourd, à la coupe inhabituelle, la veste, fermée haut. Et cette couleur, un bleu profond, presque noir dans l'ombre.
L'uniforme avait l'air ancien.
Pas militaire moderne.
Pas non plus une tenue qu'elle reconnaissait clairement.
L'homme ne bougeait pas.
Son visage restait tourné vers le sol, caché par ses cheveux et par la terre. Un bras replié sous lui, l'autre étendu, les doigts à demi refermés dans la boue.
Élise s'agenouilla.
Elle tendit la main, s'arrêta à quelques centimètres de son épaule.
Une pensée brutale la traversa : il était peut-être mort.
Elle sentit son cœur cogner plus fort.
Elle crut percevoir un mouvement infime. Un souffle.
Elle retint le sien pour écouter.
Oui.
Très léger.
Mais présent.
Élise posa lentement la main sur le tissu bleu et la chaleur la traversa immédiatement.
Elle eut un recul instinctif.
— Mon Dieu…
Elle approcha de nouveau la main, plus sûre cette fois.
La confusion monta en elle. Qui était-il ?
Elle n'osait plus bouger.
— Vous m'entendez ?
Aucune réaction.
Elle se pencha un peu plus.
L'odeur de terre humide et de tissu mouillé montait de ses vêtements.
Il était couvert de boue, comme s'il avait roulé dans la glaise. Ses cheveux sombres étaient collés à sa tempe et une trace sale barrait sa joue jusqu'à la mâchoire.
— Monsieur… ? Sa voix trembla légèrement.
Elle hésita, puis posa la main sur son dos.
Elle sentit sa poitrine se soulever faiblement sous sa paume.
Il pouvait être blessé. Avoir chuté. S’être perdu.
Elle regarda autour d'elle, comme si quelqu'un allait surgir.
— Vous pouvez m'entendre ? dit-elle un peu plus fort.
Elle effleura son épaule.
À cet instant, ses doigts se crispèrent.
Élise sursauta.
Le mouvement fut minuscule, mais indéniable. Les doigts de l'homme se refermèrent dans la terre humide, comme sous l'effet d'une douleur ou d'un réflexe.
- Hé… murmura-t-elle aussitôt.
Elle se rapprocha instinctivement.
- Ça va… je suis là…
Les mots lui échappaient sans qu'elle y pense.
L'homme inspira brusquement.
Un souffle profond, heurté, qui souleva son dos. Son corps se tendit, puis retomba. Un son indistinct lui échappa, étouffé par la boue.
Élise sentit une vague de panique et de soulagement mêlés.
— Doucement… ne bougez pas…
Elle glissa la main vers sa nuque, hésita, puis toucha sa peau. Les cils bougèrent à peine, comme s'ils luttaient contre un poids invisible.
Puis, lentement, ses yeux s'ouvrirent.
Ils restèrent flous un instant, sans point fixe, puis se posèrent sur elle. Il la fixa comme on regarde quelque chose d'incompréhensible.
— Ne bougez pas, dit-elle doucement. Vous m'entendez ?
Ses sourcils se froncèrent très légèrement, comme si les mots mettaient du temps à arriver jusqu'à lui.
Son regard glissa autour d'eux, sur les arbres, le ciel, la clairière.
Chaque mouvement semblait chargé d'effort. La confusion y était totale.
Après quelques instants, il revint à elle. Ses lèvres bougèrent mais aucun son ne sortit. Sa gorge sembla se contracter, sèche.
Il tenta de parler, échoua, inspira de nouveau, puis réussit à produire un souffle rauque :
— …où…
Élise se pencha davantage.
— Vous êtes en sécurité, ne bougez pas.
Il cligna lentement des yeux. Sa respiration s'accéléra légèrement. Son regard descendit vers elle, puis s'arrêta sur son visage avec une intensité presque douloureuse.
— …où… suis… Les mots sortaient lentement.
Élise sentit un frisson le parcourir.
— À Verdun... dans la forêt. Vous m'entendez ?
Le mot sembla le frapper.
Verdun.
Ses yeux s'agrandirent. Sa respiration se coupa. Une tension brutale traversa son corps. Sa main se crispa dans la terre.
— Non… souffla-t-il.
Il tenta alors de se redresser, mais la douleur le coupa net. Son torse se souleva à peine avant de retomber. Un gémissement étouffé lui échappa.
Élise posa aussitôt la main sur son épaule.
— Non, ne bougez pas ! Vous êtes blessé.
Il la fixa de nouveau.
— …quel… jour…
Les mots sortaient par fragments.
Élise hésita, surprise par la question.
— Dimanche... je vais appeler les secours, d'accord ?
Il la regarda encore.
Son regard glissa vers les arbres, le ciel, la lumière, comme s'il cherchait des repères qui n'existaient plus. Une peur silencieuse envahissait peu à peu ses traits.
— Verdun… répéta-t-il faiblement.
Puis ses yeux revinrent à elle.
— …les… autres…
— Qui ? Il y a quelqu'un avec vous ?
Sa bouche s'ouvrit, mais aucun son ne sortit.
La tension quitta soudain son visage. Ses paupières battirent une fois, puis ses yeux se vidèrent. Son corps se relâcha sous sa main et il perdit connaissance.
- Hé ! dit-elle aussitôt.
Elle le secoua légèrement.
- Monsieur ! Restez avec moi !
La peur monta d'un coup.
Elle posa deux doigts tremblants contre sa gorge. Le pouls battait encore, faible, mais présent.
— D'accord… d'accord…
Elle inspira, sortit son téléphone et composa le numéro d'urgence sans quitter l'homme des yeux.
La sonnerie sembla interminable.
Autour d'eux, la clairière restait immobile. Aucun témoin. Aucun bruit humain.
— Urgences, j'écoute.
— Bonjour… je suis à Verdun, dans la forêt… près d'une ancienne tranchée, je… j'ai trouvé un homme inconscient… il respire, mais il est blessé, je crois…
Elle donna les indications, le regard toujours posé sur lui.
- Les secours sont en route, madame. Restez avec lui.
Ils raccrochèrent.
Le temps sembla se dilater après l'appel.
Élise resta agenouillée à côté de lui, une main posée sur son épaule, l'autre serrant encore son téléphone.
Elle surveillait sa respiration et de temps en temps, elle parlait à voix basse, sans même s'en rendre compte.
— Ça va… ils arrivent… restez avec moi…
Il ne réagissait pas.
Son visage avait perdu la tension qu'elle y avait vue lorsqu'il était conscient.
Son regard revenait toujours à ses vêtements.
Élise les regardait sans cesse, comme si elle espérait que leur apparence change. Rien ne correspondait à ce siècle. Même les boutons, ternis, semblaient anciens.
Il devait y avoir une explication.
Une reconstitution, un tournage, un passionné.
Mais pourquoi seul ? Blessé ?
Un bruit lointain monta enfin à travers la forêt.
Elle releva brusquement la tête.
Le son grossit, se rapprocha, irrégulier sur le terrain forestier.
Puis des voix.
Des pas rapides.
Des branches écartées.
Deux silhouettes apparurent entre les troncs, portant du matériel. Le soulagement la traversa d'un coup si fort qu'elle en eut presque le vertige.
— Ici ! Je suis là !
Les secouristes arrivèrent en quelques secondes.
Le premier s'agenouilla immédiatement à côté du blessé.
- Bonjour madame. Que s'est-il passé ?
- Je… je l'ai trouvé là… il était conscient quelques secondes puis il a perdu connaissance…
Déjà, le secouriste vérifiait le pouls, la respiration, les pupilles, avec des gestes rapides.
- Il respire bien.
Le second secouriste, qui ouvrait le sac, s'arrêta un instant.
Son regard se posa une seconde sur l'uniforme, puis il leva les yeux vers son collègue.
Un échange silencieux passa entre eux.
— On va le mettre sur le dos, dit le premier. Ils se positionnèrent de chaque côté.
Élise recula pour leur laisser de la place, et ils le retournèrent avec précaution.
Son visage apparut enfin complètement. Même couvert de boue, il était frappant.
La coupure au front saignait peu, mais une ecchymose marquait déjà son visage.
Elle ne comprenait pas pourquoi elle restait si attentive à chaque détail de cet inconnu.
— Possible traumatisme crânien, dit le secouriste.
Il passa la main le long de son torse, des bras, des jambes, palpant méthodiquement.
— Pas de fracture évidente.
L'autre avait saisi la veste.
Il la souleva légèrement pour vérifier sous le tissu.
Le poids du vêtement sembla le surprendre.
Il fronça les sourcils.
— C'est quoi, ça ?
Le premier jeta un regard.
Ses yeux s'arrêtèrent sur le bleu sombre.
— Bon... on s'en occupe.
Ils sortirent le collier cervical et le posèrent avec précaution, puis installèrent la civière souple. Élise regardait sans bouger.
- Vous avez vu une chute ?
- Non...
- Vous l'avez vu conscient ?
- Quelques secondes… il a parlé…
Le secouriste releva brièvement les yeux.
- Il a dit quoi ?
— Il… il demandait où il était… quel jour…
Le secouriste hocha la tête, concentré.
Au moment de le soulever, la tête de l'homme bascula légèrement de côté.
Ses lèvres s'entrouvrirent dans un souffle et un mot sortit, à peine audible.
— …Verdun…
Le secouriste observa le visage du blessé, puis Élise.
— On l'emmène. Ils soulevèrent la civière.
Le mouvement éloigna l'homme d'elle. Élise sentit un vide s'ouvrir dans sa poitrine, qu'elle ne comprit pas.
— Vous venez avec nous ? demanda le secouriste.
La question la surprit.
— Je… oui… enfin… je peux…
— Vous êtes la seule personne l'ayant vu conscient. Les médecins vous poseront surement des questions.
Elle hocha la tête aussitôt.
— Oui. Bien sûr.
Ils commencèrent à marcher vers le chemin.
Les branches fouettaient les gilets, les bottes écrasaient les feuilles humides.
Élise suivait à côté de la civière, incapable de quitter le visage de l'inconnu.
Au bord du chemin, le véhicule attendait.
Les portes arrière s'ouvrirent largement et ils glissèrent la civière à l'intérieur.
- Vous êtes véhiculée ? demanda le secouriste.
- Oui, je suis venue en voiture.
- D'accord. Suivez-nous jusqu'à l'hôpital, dit-il, en refermant les portes de l'ambulance.

Annotations