Chapitre II

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Le véhicule s'arrêta brusquement.

Les portes arrière s'ouvrirent sur une lumière blanche, presque agressive après la grisaille de la forêt.

L'air changea aussitôt : plus sec, plus froid, chargé d'odeurs de désinfectant et de métal. Ils firent glisser la civière hors du véhicule, les roues claquant sur le sol, puis avancèrent d'un pas rapide vers les portes automatiques qui s'ouvrirent devant eux dans un souffle hydraulique.

Le monde médical s’imposa d’un coup.

Couloirs pâles, néons, voix lointaines, pas pressés, bips électroniques. Tout contrastait violemment avec la clairière silencieuse qu'ils venaient de quitter.

Élise suivait, légèrement en retrait.

Ils entrèrent dans un box ouvert par un rideau.

— Homme inconscient, trouvé en forêt, dit le secouriste en poussant la civière. Possible traumatisme crânien, désorientation initiale.

Deux soignants s'approchèrent aussitôt : une infirmière et un médecin.

Les gestes reprirent immédiatement — tension, pupilles, respiration, saturation — rapides et précis.

Élise resta près de l'entrée du box, immobile. Le médecin releva la tête vers elle.

  • Vous l'avez trouvé ?
  • Oui...
  • Vous le connaissez ?
  • Non...
  • Il a parlé ?
  • Quelques mots, avant de perdre connaissance.

Le médecin hocha brièvement la tête et écarta la veste pour poser le stéthoscope. Ses doigts s'arrêtèrent sur le tissu.

Ses sourcils se froncèrent légèrement.

— Il sort d'où, lui ?

La question n'attendait pas vraiment de réponse.

Il poursuivait l'examen, mais son regard revenait à l'uniforme.

L'infirmière aussi le regardait maintenant.

  • C'est… une reconstitution ? murmura-t-elle.
  • Aucune idée, dit le médecin. Bon, on coupe.

Il sortit des ciseaux médicaux.

Élise eut une réaction immédiate.

— Attendez ! Les deux soignants levèrent les yeux vers elle.

Elle hésita, surprise par sa propre voix.

— Je… je ne sais pas s'il faut… enfin… c'est peut-être important…

Le médecin répondit calmement :

— S'il est blessé dessous, il faut voir.

Elle hocha la tête, mais un malaise diffus resta en elle.

Il passa les ciseaux sous l’étoffe et incisa la toile afin de dégager le thorax.

Lorsque le tissu s’écarta, des marques sombres apparurent sur la peau, à l’épaule et au haut du torse. Ce n’étaient pas des ecchymoses mais des entailles anciennes, cicatrisées depuis longtemps, mêlées à d’autres traces un peu plus récentes.

En ouvrant davantage la chemise, d’autres cicatrices apparurent le long des côtes et se prolongeaient vers le bras, longues et irrégulières, comme si la chair avait été déchirée plutôt que nettement coupée.

  • Il a eu une sacrée vie, celui-là, murmura-t-il.

Le médecin marqua un bref temps d’arrêt, puis reprit :

— Scanner crânien et bilan complet. On le garde en observation.

L’infirmière acquiesça et nota les consignes sur le dossier.

Le médecin leva alors brièvement les yeux vers Élise.

— Très bien. Nous allons poursuivre les examens. Vous pouvez attendre dans le couloir, nous reviendrons vous voir ensuite.

Élise recula vers l’ouverture du box sans quitter la civière des yeux.

La veste coupée pendait de chaque côté du brancard et, malgré les lumières blanches, les machines et le va-et-vient du personnel, ce corps allongé gardait quelque chose d’étrange.

  • Notez aussi : absence d’identité, origine inconnue, dit-il finalement à l’infirmière.

Elle hocha la tête et nota sans poser de question.

Il sortit une petite lampe de sa poche et souleva doucement une paupière pour vérifier la réaction de la pupilles.

A cet instant, ses paupières frémirent.

Le médecin s'en aperçut aussitôt.

— Monsieur ? Vous m'entendez ?

Les cils bougèrent encore, puis les yeux s'ouvrirent lentement.

La lumière le frappa de plein fouet.

Ses pupilles se contractèrent brutalement, son visage se crispa et sa respiration s'accéléra.

Il tenta de bouger, mais le médecin posa immédiatement une main ferme sur son épaule.

— Ne bougez pas. Vous êtes à l'hôpital.

Le mot sembla ne rien signifier.

Son regard erra, désorienté, du plafond blanc aux néons, puis aux murs, glissa sur les silhouettes en tenue médicale et sur les machines.

La peur monta d'un coup, brutale. Il tenta de se redresser. La douleur le coupa aussitôt et un souffle rauque lui échappa.

Ses yeux cherchèrent frénétiquement quelque chose. Puis ils la trouvèrent.

Élise.

Debout près du couloir.

Le choc passa dans son regard, suivi d'une reconnaissance immédiate.

— …vous… Élise s'approcha aussitôt.

— Je suis là, dit-elle doucement.

Sa voix sembla traverser le chaos.

Sa respiration ralentit légèrement.

— Où… souffla-t-il.

Elle hésita une fraction de seconde.

— À l'hôpital. Vous avez été blessé.

Le mot parut l'effleurer sans l'atteindre.

— …Verdun… ?

Le médecin observait la scène en silence.

— Monsieur, vous pouvez me dire votre nom ? demanda-t-il.

Le regard de l'homme quitta Élise avec effort pour se poser sur le médecin.

L'incompréhension y était totale.

Puis il revint à elle.

— …ils… ?

— Qui ? demanda-t-elle.

— …les autres…

Ses forces lâchèrent, ses paupières retombèrent et l'inconscience revint.

Le médecin regarda Élise.

Il observa l'uniforme coupé et les cicatrices anciennes.

Puis, il dit simplement :

— Il va falloir comprendre d'où il sort.

Elle n'était pas la seule à sentir que rien, dans cette histoire, n'avait de sens.

***

Élise marchait derrière le brancard, les bras serrés contre elle. Ils arrivèrent devant la porte d'imagerie. Le brancard s'arrêta et un soignant prit le relais.

— Vous pouvez attendre là, dit-il à Élise en désignant des sièges.

Elle hocha la tête.

On emmena l'inconnu derrière la porte.

Elle le regarda disparaître.

Elle resta debout quelques secondes, puis s'assit. Le couloir était silencieux. Une horloge avançait. Une porte s'ouvrit au loin, puis se referma. Elle revoyait ses yeux. La façon dont il l'avait regardée dans le box.

Elle ne le connaissait pas, et pourtant, l'idée qu'on l'emmène ailleurs sans qu'elle le voie lui serrait déjà la poitrine.

Après de longues minutes, la porte s'ouvrit et le brancard ressortit. Il n'avait pas bougé.

On posa le dossier sur sa poitrine et ils repartirent vers l'ascenseur.

— On le monte en surveillance, dit le soignant.

Élise se leva aussitôt.

— Je peux venir ?

Le soignant jeta un rapide coup d'œil vers elle.

— Vous pouvez suivre, mais il faudra attendre dans le service.

Elle hocha la tête et les suivit.

Dans l'ascenseur, elle regardait son profil. Le nez droit, la ligne nette de la mâchoire, la bouche légèrement entrouverte.

Les portes s’ouvrirent sur un étage plus calme. Une infirmière les attendait dans le couloir.

— Chambre 12.

On transféra le brancard vers le lit et, d’un mouvement coordonné, ils firent glisser le corps sur le matelas. Les draps remontèrent sur lui et les sangles disparurent.

L’infirmière posa la perfusion, fixa le capteur au doigt et vérifia le moniteur avant d’ajuster les réglages.

Puis elle regarda Élise.

— Vous êtes de la famille ?

— Non… je l’ai trouvé.

— D’accord. Le médecin va passer. Vous pouvez rester un moment.

Elle sortit.

Quelques minutes plus tard, une aide-soignante entra avec une bassine et des compresses.

— On va le nettoyer un peu. Il est encore plein de terre.

— Je peux aider ?

L’aide-soignante lui jeta un regard rapide, puis désigna la chaise près du lit.

— Si vous voulez, vous pouvez mettre ses affaires dans ce sac.

Elle posa un sac en plastique au pied du lit avant de commencer à nettoyer doucement la terre séchée sur la peau et dans les cheveux.

On écarta le drap.

La chemise ouverte fut retirée doucement.

Le torse apparut.

Il était large, marqué, solide. Pas sculpté comme un sportif moderne, mais fort, dense, habitué à l'effort. L’aide-soignante nettoyait la peau avec des gestes rapides, passant la compresse humide sur l’épaule, la clavicule puis le torse.

— Il en a vu, celui-là, murmura-t-elle en apercevant les cicatrices.

La compresse glissait lentement sur la peau. Lorsqu’elle eut terminé, l’aide-soignante sortit une chemise d’hôpital et l’enfila avec précaution avant de remonter le drap jusqu’à sa poitrine. Puis elle jeta un regard vers les vêtements coupés.

— Vous pouvez les mettre dans ce sac, si vous voulez.

Élise hocha la tête.

Elle ramassa la veste et la chemise découpées et les glissa dans le sac en plastique posé au pied du lit.

A l'instant où elle soulevait la veste, quelque chose tomba sur le sol. Un petit objet métallique.

Elle se baissa et le ramassa. C’était un disque ovale, suspendu à une cordelette ancienne.

Elle passa son pouce dessus. Sous la saleté, on distinguait à peine quelques lettres gravées.

— Je peux le garder pour le montrer au médecin ? demanda-t-elle.

L’aide-soignante jeta un rapide coup d'œil.

— Oui, si vous voulez.

Elle n’y prêta pas davantage attention et sortit de la chambre.

Élise resta seule un instant, l’objet dans la main.

Le médecin entra dans la chambre.

— Tout va bien ici ?

Élise lui tendit l’objet.

— C’était dans ses vêtements.

Le médecin le prit et l’examina quelques secondes, le tournant entre ses doigts.

— Où l’avez-vous trouvé ?

— Dans sa veste.

Il observa encore le disque de métal, puis releva légèrement les sourcils.

— Ça ressemble à une plaque d’identité militaire.

Il passa le pouce sur les lettres gravées. Il la rendit à Élise.

— Gardez-la pour le moment.

On la regardera plus attentivement.

Élise sentit un léger vertige.

Le médecin leva les yeux vers l’homme allongé dans le lit.

— On va d’abord s’occuper de lui.

Les doigts du patient bougèrent légèrement et le moniteur accélera.

Le médecin se pencha aussitôt.

— Monsieur ?

Ses yeux s’ouvrirent.

La confusion apparut immédiatement.

Il tenta de bouger et sentit la perfusion tirer dans son bras.

La panique monta d’un coup.

Son regard chercha autour de lui, puis trouva Élise.

— …vous… Sa voix était grave, éraillée.

Elle s’approcha.

— Oui… je suis là. Sa respiration tremblait.

— …les… hommes…

— Qui ?

— …ma section…

— Vous êtes en sécurité.

Il la fixait intensément.

— …bombardement… la tranchée… Ses épaules se tendirent sous le drap.

— Ils… tiennent… ?

La question sortit avec une urgence réelle.

Élise hésita une fraction de seconde.

— Il n’y a pas de combat ici. Vous êtes à l’hôpital.

— …les lignes… françaises… ?

Ses doigts se refermèrent faiblement sur la couverture.

Ses paupières s’alourdirent et glissèrent de nouveau.

Quelque chose, maintenant, ne ressemblait plus seulement à une confusion liée au traumatisme.

***

La lumière douce du plafond ne variait pas et le moniteur continuait à battre avec une régularité rassurante.

L'homme dormait d'un sommeil lourd.

Sa main reposait sur le drap ouvert, et sa respiration soulevait lentement sa poitrine. Même immobile, il dégageait quelque chose de solide et de présent qui attirait le regard.

Élise était assise près de lui depuis si longtemps qu'elle ne savait plus vraiment combien de temps avait passé.

Elle observait son visage, la ligne nette de sa mâchoire, les cils sombres posés sur la peau.

Il n'avait toujours pas de nom pour elle, seulement une présence et une voix. Et pourtant, elle ne parvenait pas à partir.

La porte s'ouvrit doucement. Le médecin entra avec une interne et referma derrière lui.

Ils s'approchèrent du lit en silence, comme s'ils ne voulaient pas troubler le sommeil du patient.

— On va essayer de le réveiller correctement, dit-il à voix basse. Il faut vérifier l'orientation et la mémoire.

Il posa la main sur l'épaule de l'homme.

— Monsieur, vous m'entendez ?

La respiration changea presque aussitôt.

Les doigts bougèrent légèrement sur le drap, puis les paupières frémirent.

Les yeux s'ouvrirent lentement.

La confusion apparut d'abord, mais elle n'était plus aussi violente que les fois précédentes.

Il observa le plafond, la lumière blanche, les murs lisses, les appareils. Rien ne correspondait à ce qu'il connaissait, et l'incompréhension passa dans son regard comme une ombre.

Puis, il tourna la tête vers Élise.

— …vous…

— Oui, je suis toujours là.

Il respirait plus vite, mais le simple fait de la voir semblait déjà l'apaiser.

Il regarda ensuite les deux médecins et une méfiance instinctive revint dans son regard.

Il ne comprenait pas qui ils étaient ni ce qu'ils faisaient là.

Il revint aussitôt à Élise, comme si elle seule avait du sens.

— …les autres… ?

La question sortit avec effort.

— Je ne sais pas, répondit-elle doucement.

  • …ma section… ?
  • Je ne les ai pas vus...

Il ferma les yeux, comme pour encaisser l'information, puis les rouvrit.

— …on tient… ?

Élise sentit sa gorge se serrer, mais elle répondit simplement :

— Vous êtes vivant.

Il observa sa main, les pansements, l'aiguille plantée dans sa peau. Il tenta de bouger le bras et la douleur le coupa immédiatement. Il inspira brusquement.

  • …blessé… ?
  • Oui, dit-elle.

Il observa encore les fils et le moniteur.

— …où sommes-nous… ?

Le médecin s'approcha calmement.

— Vous êtes à l'hôpital. Vous avez reçu un choc à la tête. Vous êtes en sécurité.

L'homme le regarda sans comprendre.

Le médecin poursuivit doucement :

— Je vais vous poser quelques questions simples. D'accord ?

Il ne répondit pas au médecin, mais regarda Élise. Elle hocha légèrement la tête, et il accepta.

— Comment vous appelez-vous ? demanda le médecin.

— Adrien...

— Et votre nom ? poursuivit le médecin.

Il resta silencieux un instant, cherchant dans une mémoire qui semblait pourtant intacte pour lui.

— …Valmont.

L'interne nota aussitôt.

  • Où étiez-vous avant d'être blessé ?

Adrien cligna des yeux, cherchant à se souvenir avec précision.

— Ligne avancée… bois… ravin… bombardement.

Sa respiration tremblait légèrement en prononçant ce dernier mot.

Le médecin hocha la tête.

— Discours cohérent avec un syndrome confusionnel post-traumatique, dit-il à l’interne.

Il poursuivit l'interrogatoire.

— Quelle année sommes-nous, Adrien ?

— 1916.

Le médecin se tourna vers l’interne.

— D'accord... désorientation temporelle nette.

Adrien les regardait, troublé par leur attitude.

— Vous avez reçu un choc à la tête. Après ça, il est fréquent que la mémoire soit un peu confuse.

Adrien ne comprenait pas. Il ne regardait plus qu'Élise.

— …les hommes… ?

— On ne les a pas trouvés avec vous.

Le choc passa dans ses yeux.

Sa respiration s'accéléra.

  • Seul… ?
  • Oui... vous étiez seul.

Il tenta de se redresser brusquement. La douleur l'arrêta net et le moniteur s'emballa.

Le médecin posa aussitôt une main sur son épaule pour le maintenir.

— Ne bougez pas, vous allez vous faire mal.

Il respirait vite, presque haletant.

— Ils… étaient… là…

— Calmez-vous, dit le médecin. Vos souvenirs sont confus. Nous allons vérifier.

Adrien le regarda avec incompréhension, puis fixa Élise.

— Impossible…

La réalité sembla le traverser de part en part.

Le silence s'étira entre eux, puis il murmura, presque comme un enfant perdu :

— On… a perdu… ?

Élise posa doucement sa main sur la sienne.

Ses doigts se refermèrent faiblement sur les siens, comme s'il s'accrochait à quelque chose de réel dans un monde qui ne l'était plus.

Sa respiration ralentit peu à peu.

Il la regarda longuement.

— Mademoiselle… ?

Elle sursauta légèrement.

  • Oui ?
  • Restez...

Le mot n’était plus une question. C'était une demande.

— Heu... oui... d'accord, dit-elle.

Le soulagement passa dans ses yeux.

Ses épaules se relâchèrent, la fatigue retomba d'un coup et ses paupières descendirent lentement.

Le médecin observa la scène quelques secondes, puis se tourna vers Elise.

— Il se fixe sur vous. C’est plutôt rassurant.

Il nota quelque chose sur le dossier et leva brièvement les yeux vers l’interne.

  • Syndrome confusionnel post-traumatique probable.

Puis, il regarda Élise.

  • Madame, j'aimerais que vous restiez encore un moment avec lui si possible.
  • Votre présence l'apaise et limite l'agitation.
  • Bien sûr...
  • Merci. Nous poursuivrons l'évaluation plus tard.

Ils sortirent. La chambre redevint silencieuse.

Élise resta assise, la main toujours dans celle d'Adrien.

Le médecin avait parlé de confusion, de souvenirs mélangés, de traumatisme.

Pourtant, au fond d’elle, quelque chose résistait.

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