Chapitre III
Adrien dormait toujours quand Élise se leva enfin de la chaise.
Sa main reposait sur le drap, là où la sienne s'était trouvée si longtemps.
— Reposez-vous…
Elle sentait maintenant la fatigue dans tout son corps. Ses épaules étaient lourdes, ses yeux piquaient et ses jambes étaient engourdies. Rester plus longtemps ne servirait à rien. Les médecins veilleraient, et il était en sécurité.
Elle s'approcha du lit et remonta doucement le drap sur son épaule. Sa main resta un instant près de la sienne sans la toucher. Il ne bougea pas.
— Je reviens, murmura-t-elle.
Puis elle sortit.
Le couloir lui parut plus sombre après la lumière constante de la chambre.
Une infirmière passa avec un chariot.
La vie de l'hôpital continuait, normale, réglée.
Le médecin la vit près de l’accueil.
— Vous partez ?
— Oui… je vais rentrer un peu.
- Vous avez raison, il dort profondément.
- S'il se réveille…
- On sera là. Vous pouvez revenir quand vous voulez.
Elle hocha la tête.
Quand elle sortit de l'hôpital, l'air frais la saisit aussitôt.
Elle rejoignit sa voiture. Le trajet jusqu'à chez elle se fit presque sans qu'elle n’y pense.
***
Chez elle, le silence l'accueillit. Elle referma la porte, posa ses clés, retira son manteau. L'appartement lui parut très calme après l'hôpital. Tout était à sa place, rien n’avait changé.
La fatigue tomba d'un coup.
Elle s'assit sur le canapé et resta immobile quelques minutes, le regard dans le vide. Son esprit tournait encore autour de la chambre, de son regard, de sa voix.
Elle passa une main sur son visage et ressentit alors le besoin de parler à quelqu'un. Elle prit son téléphone et appela Camille.
La tonalité sonna deux fois.
— Allô ?
— Cam… c'est moi.
— Élise, ça va ?
Elle hésita une seconde.
- J'ai vécu un truc… étrange aujourd'hui.
- Raconte !
- J'étais près des anciennes tranchées… et j'ai trouvé un homme blessé.
- Ah bon !
- Il était inconscient. J'ai appelé les secours, ils l'ont emmené à l'hôpital.
- Ok… déjà ça, c'est dingue.
- Oui.
Un silence.
- Et ?
- Je suis restée avec lui.
- Tu le connaissais ?
- Non.
- Élise… Il était complètement perdu…
- Oui mais…
- tu es restée combien de temps ?
- Des heures.
- Toute seule avec lui ?
- Oui… enfin à l'hôpital après.
Camille souffla.
— Bon. Déjà, fais attention. Tu ne sais pas qui c'est, ce mec.
- Je sais…
- Il peut être n'importe qui. Instable, violent, paumé… tu n'en sais rien.
- Je sais bien… mais il était vraiment perdu…et le médecin voulait aussi que je reste.
— Je peux comprendre. Tu as l’air d’être un peu inquiète, je me trompe?
- Un peu... à un moment il a reprit connaissance et c’était comme s'il ne comprenait rien autour de lui.
- Traumatisme. Classique.
- Oui… mais…
Elle s'arrêta.
- Mais quoi ?
- Il… parlait comme s'il était à la guerre.
- Comment ça ?
- Il parlait de tranchés, de soldats…
Un silence.
— Oula… il est en plein délire là…
Les médecins disent que oui.
- Ben… c'est logique, non ?
Élise fixa le sol.
- Evidemment…
- Fais juste attention, ok ? Tu ne le connais pas. C'est un inconnu trouvé dans une forêt…
- Je sais, ne t’en fais pas.
- Tu comptes y retourner ?
— Oui… je pense… enfin… je ne sais pas trop.
Camille soupira.
- Bon… je comprends. Tu veux vérifier qu'il va bien.
- Oui, voilà...
- Mais garde de la distance, d'accord ?
- Oui, ne t'inquiète pas.
- Tu me tiens au courant.
- Sans faute.
Elles raccrochèrent.
Camille avait raison.
Elle ne connaissait pas cet homme. Il pouvait être n'importe qui. Et pourtant… elle revoyait ses yeux. La peur quittant son visage quand il l'avait regardé. La façon dont sa main s'était refermée sur la sienne.
Elle tenta de se raisonner. Ce n’était qu’un homme blessé trouvé dans un bois.
Elle n’avait aucune raison de penser à lui ainsi.
Elle se leva, alla dans la salle de bain, se déshabilla et entra sous la douche. L'eau chaude coula sur sa peau et la tension se relâcha peu à peu. Elle resta longtemps sous le jet, les yeux fermés. Les images revenaient, mais plus floues.
Quand elle sortit, elle enfila des vêtements propres et alla dans la cuisine. Elle mangea un peu, presque machinalement. Elle but de l'eau, lava l'assiette, puis elle retourna au salon.
Elle s'allongea sur le canapé et tira le plaid sur elle. Son corps céda presque immédiatement.
Elle rêva.
La forêt. La terre sombre. Des silhouettes de soldats. Puis lui, dans une lumière blanche, la cherchant du regard comme si elle était la seule présence réelle.
Elle se réveilla lentement, resta immobile quelques secondes, encore engourdie, puis la mémoire revint.
Elle se redressa.
Son regard tomba sur son sac de travail.
La pensée vint toute seule : et s'il disait vrai ?
Elle secoua aussitôt la tête.
Elle se leva et alla jusqu'à la fenêtre.
La décision se forma doucement.
Elle allait retourner le voir et en savoir plus.
***
Quand Élise revint à l'hôpital en début de soirée, le service avait retrouvé son calme. Les couloirs étaient moins agités que dans l'après-midi.
Les voix étaient basses, les pas feutrés, et l'odeur familière de désinfection semblait flotter plus lentement dans l'air tiède.
A l’accueil, la soignante leva les yeux en la voyant approcher.
— Vous venez pour ?
— La chambre 12.
Un silence bref passa.
— Les visites ont été suspendues.
Élise resta immobile.
— Suspendues ?
— Le dossier est en cours de vérification administrative.
— Je… je l’ai trouvé. On m’avait dit que je pouvais revenir…
L’infirmière l’observa une seconde, puis s’écarta légèrement.
- D’accord. Quelques minutes seulement.
Élise acquiesça et se dirigea vers la chambre.
En traversant le couloir du service, elle ralentit malgré elle.
Une porte entrouverte laissait passer deux voix basses.
- Aucun document d’identité.
- Rien ?
- Non. Pas de trace administrative. On ne peut pas garder quelqu’un comme ça indéfiniment. La préfecture a été contactée.
Arrivée devant la chambre, elle s'arrêta devant la porte, le cœur légèrement serré sans raison claire.
Puis, elle entra doucement.
Adrien dormait.
Allongé sur le dos, le visage pâle contre l'oreiller, il paraissait vidé de ses forces.
Les pansements encadraient encore son front.
Élise resta un moment près du lit à le regarder.
Elle allait se détourner quand elle vit ses paupières frémir.
Ses yeux s’ouvrirent lentement.
Il lui fallut quelques secondes pour accrocher la réalité.
La fatigue et les sédatifs alourdissaient encore ses traits, mais derrière ce voile trouble, la conscience revenait peu à peu. Son regard parcourut brièvement la chambre, comme pour reprendre ses repères.
Puis il s’arrêta sur elle. Une légère ride barra son front. Il la regarda longtemps, avec cette attention prudente de quelqu’un qui cherche à comprendre ce qui se passe autour de lui.
— Vous… êtes revenue…
Élise s’approcha doucement.
— Oui… je suis revenue.
Il continua de la fixer quelques secondes.
— Je me suis réveillé… et vous n’étiez plus là…
— Je devais rentrer un peu.
Il inclina légèrement la tête, un mouvement qui lui coûta visiblement.
Pendant un instant, il ferma les yeux, laissant passer un vertige.
Quand il les rouvrit, son regard descendit lentement sur elle.
Il observa ses vêtements, son pantalon, ses chaussures, avec une attention presque méthodique.
Ses sourcils se froncèrent.
- Permettez-moi… de vous demander… êtes-vous du personnel, madame ?
— Non.
— Infirmière ?
— Non plus…
Il resta silencieux un instant.
Sa respiration se faisait plus courte.
— Alors… qui êtes-vous pour être ici ?
— Je m'appelle Élise.
— Élise…
Il répéta le prénom doucement.
— Vous n'êtes ni infirmière… ni sœur… ni du service… et pourtant vous êtes auprès de moi depuis mon réveil…
Il la regardait longuement.
Il n’y avait pas d’hostilité dans ses traits, mais aucune confiance non plus.
Il reprit:
— Vous ne me connaissez pas…
— Non…
Un silence passa entre eux.
— Alors… pourquoi restez-vous ?
Elle hésita une seconde avant de répondre.
— Parce que je vous ai trouvé dans la forêt. Vous étiez blessé.
Sa respiration sembla se suspendre un instant.
— Vous… m’avez trouvé…
Il sembla chercher un souvenir.
Ses traits se crispèrent, puis il abandonna.
— Je ne m'en souviens pas.
- C'est normal... vous avez eu un traumatisme crânien.
Il hocha faiblement la tête.
- Vous êtes… civile, donc.
- Oui.
Son regard redescendit lentement vers son pantalon. Il resta un moment à l’observer.
— Je… n’ai jamais vu une femme vêtue ainsi…
Élise baissa brièvement les yeux vers ses propres vêtements.
— Ce sont juste mes vêtements...
Il fronça légèrement les sourcils. On voyait qu’il cherchait à comprendre, mais quelque chose dans son regard trahissait un trouble grandissant.
— Les femmes portent cela… ici ?
Elle hésita une fraction de seconde.
— Heu… oui.
Il la regarda de nouveau, plus longtemps cette fois.
Son regard passa de son visage à ses chaussures, puis remonta vers elle, comme s’il vérifiait encore ce qu’il voyait.
Il resta silencieux un instant, intégrant.
Un vertige passa.
Ses paupières se fermèrent brièvement.
Sa tête pesa plus lourd dans l'oreiller.
- Pardonnez… je me sens extrêmement faible.
- C'est normal. Vous avez été blessé.
Il rouvrit les yeux, attentif.
— Oui… j'ai compris que j'avais reçu un coup à la tête.
Sa main tremblait légèrement sur le drap.
— Mais mes souvenirs… sont intacts.
Il regardait la chambre.
- Et ce que je vois ici… ne correspond pas. Je ne devrais pas être ici. Mes hommes m'attendent...
- Vous êtes à l'hôpital.
- Oui… un hôpital. Mais pas tel que je le connais... j'ai l'impression d'être devenu fou...
Puis il demanda, avec une lenteur lourde de fatigue :
— Quelle année… sommes-nous ?
Élise inspira.
— 2026.
Il la fixa.
Pendant une seconde, il ne réagit pas, puis ses sourcils se froncèrent.
— Non…
Sa respiration se fit plus rapide.
— Non, mademoiselle… nous étions à Verdun. En 1916. J’en suis certain.
Sa voix tremblait légèrement maintenant.
— La ligne… la section… l’attaque… tout est clair dans ma mémoire…
Il regarda autour de lui, plus vite cette fois.
— Ce lieu… ce lieu n’existe pas… Ses doigts se crispèrent sur le drap.
— Ce n’est pas possible.
Son regard revint brusquement vers elle.
— Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
Sa respiration s’accélérait maintenant.
— Qu’avez-vous fait ?!
La porte s'ouvrit et coupa court à la discussion.
Le médecin entra avec l'infirmière.
- Il est réveillé ?
- Oui, répondit Élise.
Le médecin s’approcha du lit.
— Bonsoir. Comment vous sentez-vous ?
Adrien le regarda longuement avant de répondre.
— Qui... êtes-vous ?
— Je suis le médecin qui s’occupe de vous.
Adrien resta silencieux.
— Nous allons simplement vérifier votre orientation. Savez-vous où vous êtes ?
— Verdun...
— Et quel lieu à Verdun ?
Adrien fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Le médecin marqua une courte pause.
— C’est un test médical.
Adrien continua de le fixer, méfiant.
— Je... ne reconnais pas cet endroit...
Le médecin nota.
— Savez-vous quelle année nous sommes ?
Adrien répondit sans hésiter :
— 1916... je vous l'ai déja dit...
Le médecin hocha légèrement la tête.
- Désorientation temporelle persistante.
Adrien inspira avec effort.
— Je ne suis pas fou, monsieur !
Sa voix avait gagné en force malgré la fatigue.
— Vos souvenirs correspondent à une période ancienne.
Adrien secoua faiblement la tête.
— Non…
Sa respiration était courte.
Il déglutit difficilement.
— Je me souviens de la ligne ! De l’attaque ! De mes hommes !
Ses yeux glissèrent vers Élise, comme s’il cherchait un point d’appui.
Le médecin fit un signe à l'infirmière.
— Nous allons vous laisser vous reposer.
Le calmant entra dans la perfusion.
Adrien le sentit.
La peur passa dans ses yeux.
— Que faites-vous !
Ses paupières tombèrent.
Le sommeil le reprit presque aussitôt.
Élise resta encore quelques instants près du lit.
Son regard glissa vers la petite table de nuit.
Parmi les objets hospitaliers reposait la plaque.
Elle hésita un instant, puis elle la prit.
Au travail, quelqu'un en saurait peut-être davantage.
Elle la glissa dans la poche de son manteau, se leva et jeta un dernier regard sur l'homme qui disait venir de 1916, et sortit sans bruit.
Elle traversa le service, descendit vers le hall, puis retrouva le parking. Elle resta un moment immobile près de sa voiture, la main encore dans la poche de son manteau.
Elle tenta de remettre de l’ordre dans ce qu’elle venait d’entendre.
Un traumatisme crânien pouvait provoquer des troubles profonds de la mémoire et de l’orientation. Le médecin l’avait expliqué très clairement : les patients reconstruisaient parfois une réalité cohérente à partir de souvenirs anciens ou mélangés.
Tout cela avait donc une explication logique.
Pourtant, quelque chose continuait de la déranger.
Ce n’était pas la confusion vague d’un homme perdu dans ses souvenirs, mais une certitude, presque dérangeante dans sa solidité.
Elle ouvrit la portière et s’installa derrière le volant en essayant de repousser cette impression.
Le plus raisonnable était simplement de vérifier.
Le lendemain, au travail, elle demanderait des renseignements sur la plaque et sur l’homme que l’on avait trouvé dans la forêt.
Cela ne signifiait rien d’autre que de vouloir comprendre.
Pendant tout le trajet du retour, malgré les explications rationnelles qu’elle s’efforçait de se répéter, le doute ne la quitta pas.
Et s’il disait la vérité lorsqu’il affirmait venir de Verdun, en 1916 ?

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