Chapitre IV

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Au matin, lorsqu'elle arriva au travail, le bâtiment était encore calme. Quelques portes seulement étaient ouvertes.

Elle rejoignit son bureau, posa son sac, retira son manteau.

La plaque était toujours dans sa poche. Elle la sortit lentement et la posa sur le bureau.

Le métal terni accrocha la lumière grise venue de la fenêtre. La cordelette sombre était effilochée par endroits.

Elle resta debout devant l'objet quelques secondes, les doigts posés dessus, incapable de penser à autre chose qu'au visage d'Adrien la veille. A sa certitude, à ces mots qui continuaient de résonner en elle : Verdun, 1916.

— Élise ?

Elle releva la tête.

Thomas venait d'entrer avec son café.

Il s'arrêta en la voyant immobile devant son bureau.

  • Tu arrives tôt !
  • Oui… j'avais quelque chose à vérifier.

Son regard tomba sur la plaque.

— C'est quoi, ça ?

Élise sentit une micro-hésitation.

— Je l'ai trouvée hier, dans le bois… vers Hardaumont.

Thomas se rapprocha aussitôt.

  • A Hardaumont ?
  • Oui.

Il posa son gobelet et la prit avec précaution.

Son expression changea presque immédiatement, passant de la curiosité distraite à une attention professionnelle.

  • C'est une plaque militaire, dit-il.
  • C'est ce que je me suis dit.

Il examina la cordelette, le métal, la gravure.

  • Tu l'as sortie du sol ?
  • Elle était à moitié visible. Probablement remontée après la pluie.

Il hocha lentement la tête, déjà absorbé.

— Elle est ancienne... très ancienne...

— Tu penses à quoi exactement ?

Thomas releva les yeux.

— À une plaque d'identité de la Première Guerre.

Le silence se fit entre eux.

  • Sérieusement ?!
  • Viens.

Il emporta la plaque et ils traversèrent le couloir jusqu'à la salle où ils consultaient habituellement leurs références.

Il posa l'objet sous la lampe, tira un dossier et l'ouvrit à une page de photographies.

— Regarde.

Plusieurs plaques françaises de 14-18 apparaissaient en noir et blanc. Même forme ovale. Même métal. Même système de cordelette.

Il plaça celle d'Élise à côté. La correspondance était évidente.

Un frisson froid lui parcourut la nuque.

  • Tu vois ? dit Thomas.
  • Oui…
  • Ce modèle précis a été utilisé pendant la guerre. Nom, matricule, unité.

Il reprit la plaque et la tourna vers la lumière, l’observant plus attentivement. Ses sourcils se froncèrent.

— C’est étrange…

Élise releva la tête.

— Quoi ?

Thomas passa le pouce sur le métal.

— La fabrication correspond parfaitement à l’époque. Le style, le marquage… tout est cohérent.

Il marqua une pause.

— Mais l’usure ne correspond pas.

— Comment ça ?

— Si cette plaque datait réellement de 1916, elle devrait montrer plus de vieillissement. Oxydation profonde, traces du temps… quelque chose.

Il la regarda de nouveau.

— Celle-ci est ancienne… mais pas centenaire.

— Donc… elle est fausse ?

Thomas secoua lentement la tête.

— Non. Justement.

Il reposa la plaque sur la table.

— Elle est authentique.

Le silence retomba, plus dense.

Thomas releva la tête.

— Tu dis l’avoir trouvée à Hardaumont ?

— Oui.

Il acquiesça lentement.

— Ce secteur a été très peu remanié après la guerre. Les objets qui en sortent sont presque toujours d’époque.

Il prit la plaque entre ses doigts une seconde fois, comme si quelque chose continuait de le déranger.

Il leva les yeux vers elle.

— Elle est trop… intacte.

Plus Thomas parlait, moins elle comprenait ce qui se passait.

  • On peut identifier le soldat ? Demanda-t-elle.
  • Oui, bonne idée.

Ils retournèrent à l'ordinateur du bureau.

Elle lut les chiffres et les entra dans la base militaire. L'écran resta vide un instant, puis la fiche apparut.

Soldat : VALMONT Adrien

Grade : lieutenant

Unité : 151e régiment d'infanterie

Né le : 3 octobre 1882

Secteur : Verdun

Disparu le : 21 juin 1916

Élise sentit le sang quitter son visage.

Elle calcula malgré elle l'âge qui en découlait : trente-quatre ans lorsqu'il avait disparu.

Ses yeux descendirent sur la ligne suivante, incapables de s'en détacher. 21 juin 1916.

Derrière elle, Thomas commentait la cohérence du régiment avec Hardaumont, mais sa voix lui parvenait comme étouffée.

Tout se resserrait autour d'une seule évidence.

L'homme qu'elle avait trouvé la veille dans le bois, allongé dans un lit d'hôpital, respirant, parlant, existait déjà ici, inscrit dans une base d'archives, figé dans l'histoire depuis plus d'un siècle. Elle se redressa lentement sur sa chaise.

La pièce lui sembla soudain plus étroite. L'air, plus dense. Elle avait la sensation nette que la réalité venait de se décaler légèrement, sans bruit, sans rupture visible, mais de façon irréversible.

Ce n'était plus une hypothèse née d'un choc, ni même une coïncidence.

Thomas posa une main sur le dossier de la chaise. Il resta penché sur l’écran plus longtemps que nécessaire.

— Élise…

Elle releva les yeux.

— Cette plaque appartient à un officier porté disparu à Verdun en 1916.

Il hésita une seconde.

— Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas…

Il jeta un regard vers la plaque posée sur la table.

— Elle ne devrait pas être dans cet état...

Il resta silencieux encore un instant, puis ajouta, avec une retenue professionnelle :

— Une identification comme celle-ci doit être signalée. C’est la procédure.

Elle hocha la tête sans répondre.

Elle resta encore un moment devant l'écran après que Thomas se fut éloigné, incapable de revenir immédiatement à un état d'esprit ordinaire. Les lignes de la fiche semblaient être imprimées derrière ses yeux. Né en 1882. Disparu en 1916. Verdun.

Chaque donnée était simple, claire, vérifiable.

Pourtant, l’ensemble formait une impossibilité qu’elle ne parvenait pas à intégrer.

Elle ferma finalement la session de recherche et resta assise quelques secondes, les mains immobiles sur le clavier.

Elle rangea la plaque dans la poche intérieure de son manteau, puis revint s'asseoir à sa place.

Le reste de la matinée se déroula dans une sorte de flottement.

Elle ouvrit des dossiers, répondit à quelques messages, parla à des collègues, mais chaque geste se faisait avec un léger décalage.

Plusieurs fois, elle sentit le besoin presque physique de ressortir la plaque, de relire la fiche, de vérifier encore, comme si la répétition pouvait faire apparaître une erreur.

À midi, elle s'obligea à manger avec les autres.

Elle écouta des conversations qu'elle ne retint pas, répondit automatiquement, hocha la tête au bon moment.

Personne ne remarqua vraiment son absence intérieure.

Vers seize heures, elle comprit qu'elle n'arriverait plus à travailler.

Elle fixa un document ouvert devant elle sans en lire une seule ligne pendant plusieurs minutes. La décision qu'elle avait tenté de contenir toute la journée reprenait forme, plus claire, plus ferme.

Elle devait le revoir. Lui poser des questions.

Elle termina néanmoins ce qu'elle avait en cours, répondit aux derniers messages, rangea son bureau avec une minutie inhabituelle. Chaque geste devenait un compte à rebours silencieux vers le moment du départ.

Lorsqu'elle éteignit enfin son ordinateur, la lumière du soir avait déjà commencé à décliner derrière les vitres.

Elle prit son manteau.

  • Tu pars ? demanda Thomas en passant.
  • Oui.
  • Bonne soirée.
  • Toi aussi.

Elle quitta le bureau, traversa le couloir, descendit l'escalier et poussa la porte extérieure.

L'air froid du soir la saisit, plus vif que le matin. Le parking était désormais presque plein, éclairé par une lumière basse de fin de journée. Elle s'arrêta une seconde près de sa voiture, la main sur la portière, le cœur battant trop vite. Une partie d'elle cherchait encore une explication simple, une confusion, une erreur de dossier. Elle monta dans la voiture. La route vers l’hôpital s’imposa d’elle-même.

Cette fois, elle ne se rendait pas auprès d'un blessé étrangement trouvé dans un bois. Elle allait voir un homme dont l'existence défiait tout ce qu'elle savait du temps, de l'histoire et de la mort.

***

La nuit était tombée lorsqu'Élise arriva à l'hôpital.

Le bâtiment se découpait dans l'obscurité, ses fenêtres éclairées formant des rectangles de lumière chaude dans l'air froid du soir.

Elle se gara sans vraiment regarder autour d'elle, coupa le moteur et resta quelques secondes immobile derrière le volant.

Toute la journée semblait s'être contractée en ce moment précis.

Elle sortit enfin de la voiture et traversa le parking d'un pas rapide.

À l’intérieur, le hall était presque vide.

Quelques pas résonnaient au loin, un chariot roulait quelque part, et l'odeur de désinfection flottait dans l'air tiède.

Elle monta vers le service sans s'arrêter, le cœur battant trop vite pour la banalité du lieu.

La porte de la chambre était entrouverte.

Elle frappa doucement et passa la tête.

Adrien était éveillé, allongé contre l'oreiller, pâle mais pleinement conscient.

Il tourna la tête vers elle.

Son regard mit une seconde à la reconnaître, puis se fixa, attentif.

— Vous êtes revenue, mademoiselle.

Sa voix restait basse, marquée par la fatigue, mais la diction était nette, posée, presque formelle.

Élise entra et referma doucement derrière elle.

  • Oui. Comment vous sentez-vous ?
  • Suffisamment lucide pour constater que je me trouve toujours en ce lieu.

Il l'observa quelques secondes en silence.

Son regard glissa, retenu, sur ses vêtements, puis revint à son visage.

L'incompréhension persistait, mais elle s'accompagnait désormais d'une vigilance très maîtrisée.

  • Vous êtes venue hier… puis vous avez disparu, dit-il.

Élise sentit le poids de la plaque dans sa poche.

Les informations qu’elle avait trouvées existaient, mais aucune explication logique ne parvenait encore à les relier à l’homme allongé devant elle.

Elle s’assit près du lit.

— Vous vous souvenez des combats ?

Il la regarda avec une légère surprise.

— Des combats ?

— À Verdun.

Il demeura silencieux un instant avant de répondre.

— Verdun n’est pas un lieu que l’on raconte, mademoiselle.

— Mais vous vous en souvenez.

— Parfaitement. Le mot resta suspendu.

— Vous y étiez depuis longtemps ?

— Plusieurs mois.

— Vous aviez des hommes sous vos ordres ?

Il détourna légèrement le regard.

— J’en avais.

— Combien ?

Son regard revint vers elle, plus attentif.

— Suffisamment pour que leur absence me demeure.

Un silence passa, puis il ajouta, froidement :

— Permettez-moi de vous poser une question à mon tour.

Elle releva les yeux.

— Vous me questionnez depuis tout à l’heure.

Il la fixa.

— Que cherchez-vous exactement à comprendre, mademoiselle ?

— Ce qui vous est arrivé.

— Ce qui m’est arrivé est très simple. J’ai été blessé.

— Et après ça ?

Il fronça les sourcils, visiblement agacé.

— Après cela, on m’a amené ici.

— Vous ne vous souvenez de rien d’autre ?

Il expira, plus sèchement cette fois.

— Mademoiselle, mes hommes sont engagés dans un combat. Je crains de ne pas avoir le loisir de satisfaire votre curiosité.

Il tenta de se redresser légèrement, malgré la faiblesse.

— J’ai besoin de savoir où se trouve mon unité, et combien de temps je suis resté hors de la ligne.

La phrase tomba avec une sobriété sèche.

  • Je comprends, dit-elle doucement.
  • Non, mademoiselle. Il ne vous est pas possible de comprendre.

Élise hocha la tête.

  • Je ne veux pas vous forcer à parler.

Élise hésita, consciente de l’étrangeté de ce qu’elle s’apprêtait à dire.

— Si… ce que vous racontez est vrai…

Elle marqua une pause.

— Alors vous ne venez pas seulement d’un autre lieu.

Il ne la quittait pas des yeux.

— Vous venez d’une autre époque.

Adrien la regarda comme si la phrase refusait d’entrer dans son esprit.

Le silence qui suivit fut brutal.

Son regard se durcit.

— C’est absurde.

Sa voix avait changé.

— Vous me prenez pour un fou ?

Élise secoua légèrement la tête.

— Non, je—

— Parce que c’est exactement ce que vous insinuez.

Il se redressa légèrement malgré la douleur.

— Depuis tout à l’heure vous me posez des questions, vous notez ce que je dis… et maintenant vous m’annoncez que je serais dans une autre époque.

Il secoua la tête, visiblement irrité.

— Si vous cherchez à me faire douter de ma raison, c’est inutile.

Un silence passa.

— Qui vous envoie ?

  • Personne.

Adrien la fixa encore quelques secondes.

Il secoua légèrement la tête, comme s’il renonçait à discuter.

— Très bien.

Il repoussa lentement le drap jusqu’à son épaule. Une cicatrice ancienne traversait la peau, pâle et irrégulière.

— Celle-ci… c’était en Argonne.

Il effleura la marque du bout des doigts.

— Un éclat d’obus. L’artillerie allemande avait pilonné notre position toute la nuit.

Il releva les yeux vers elle.

— Le chirurgien m’a recousu à la lueur d’une lampe à pétrole. Je n'ai aucune raison d'inventer cela.

Il détourna déjà le regard.

  • Satisfaite ?

Elise sentit soudain le poids de ses questions, la manière dont elle l’avait observé, testé, presque mis en doute. Face à elle, l’homme ne cherchait plus à se justifier.

  • Dans ce cas, mademoiselle… j’aimerais que vous me laissiez tranquille.

Élise ne répondit pas immédiatement.

Le malaise qui s’était installé entre eux semblait désormais occuper tout l’espace de la chambre.

Adrien avait déjà détourné le regard.

Elle finit par se lever lentement.

— Reposez-vous, dit-elle simplement.

Il ne répondit pas.

Son regard restait fixé ailleurs, fermé, et la dignité avec laquelle il mettait fin à l’échange rendait la pièce encore plus lourde. Élise resta un instant debout près du lit. Dans la lumière douce de la chambre, les traits d’Adrien semblaient plus marqués par la fatigue.

La cicatrice qu’il venait de lui montrer apparaissait encore sur sa peau. Rien ne ressemblait à une illusion ou à un mensonge.

Pourtant, tout ce qu’elle savait désormais de lui contredisait la réalité la plus élémentaire. Elle se détourna finalement et se dirigea vers la porte. La porte se referma derrière elle avec un bruit discret.

Elle resta un moment immobile, les yeux posés sur le sol, tandis que la conversation qu’elle venait d’avoir se rejouait dans son esprit avec une précision troublante.

La certitude avec laquelle Adrien parlait de Verdun, la manière dont il évoquait ses hommes comme s’ils combattaient encore, l’agacement presque offensé avec lequel il avait rejeté l’idée d’une autre époque… tout cela ne ressemblait pas à la confusion d’un homme désorienté.

Sa main se glissa instinctivement dans la poche de son manteau et se referma sur la plaque métallique. Le contact froid du métal ramena immédiatement à sa mémoire les lignes qu’elle avait vues quelques heures plus tôt sur l’écran d’ordinateur.

Élise releva lentement la tête et regarda le couloir désert qui s’étendait devant elle.

Elle avait passé la journée à chercher une erreur, une confusion possible, une explication raisonnable qui permettrait de ramener cette histoire dans les limites du réel. Plus elle avançait, plus la logique semblait se refermer sur une seule conclusion, aussi impossible qu’elle fût.

Elle fit quelques pas, lorsque la voix du médecin l'arrêta.

— Madame Aveline?

Elle se retourna.

Le docteur Moreau s'approchait, dossier à la main, le visage sérieux.

  • Vous étiez avec lui ?
  • Oui.

Il hocha légèrement la tête.

— J'aurais besoin de vous parler quelques minutes, si vous le pouvez.

Il désigna le petit bureau vitré au fond du couloir.

— Bien sûr.

Ils entrèrent.

Le médecin referma la porte derrière eux, posa le dossier sur la table et prit un instant avant de parler.

  • Son état neurologique est stable. Le traumatisme crânien n'évolue pas, mais il reste désorienté sur le plan temporel.
  • Oui.
  • Il évoque toujours Verdun, la guerre, son unité.

Élise ne répondit pas.

Le médecin ouvrit le dossier.

— Le problème principal, à présent, c'est l'identité. Nous n'avons rien : aucun papier, aucun signalement, aucune correspondance dans les bases nationales de personnes disparues.

  • Rien ?
  • Rien.

Il poursuivit calmement :

— Nous avons donc procédé à une admission sous identité inconnue. Dans ce type de situation, la procédure prévoit un signalement aux autorités afin d'établir qui est la personne, d'où elle vient et si elle fait l'objet d'une recherche.

Élise sentit une tension monter en elle.

  • Les autorités… ?
  • Oui. Les gendarmes.
  • Ils vont venir ?
  • Très probablement demain ou après-demain. Ils souhaiteront l'interroger.

Le médecin poursuivit :

— Pour nous, il s'agit d'une amnésie avec reconstruction identitaire.

Les mots se mêlaient dans son esprit.

— Vous l'avez trouvé, reprit-il. Avez-vous remarqué un élément particulier, un objet, un signe distinctif ?

Élise sentit la plaque contre elle, dans la poche intérieure de son manteau.

— Non.

Le mensonge sortit sans bruit.

Le médecin hocha la tête.

— Très bien. Si quelque chose vous revient, dites-le-nous. Cela pourrait accélérer l’identification.

Il referma le dossier.

Ils sortirent du bureau.

Le couloir lui parut soudain plus étroit, plus froid, et elle marcha quelques pas sans vraiment voir, les pensées se précipitant en elle avec une violence sourde : gendarme, interrogatoire, identité, registres. Adrien n’avait rien.

Officiellement, cet homme n’existait pas.

Les gendarmes viendraient, poseraient des questions simples, précises, auxquelles il répondrait avec la même certitude tranquille : Verdun, son régiment, ses hommes, l’année 1916. Pour eux, cela ne pourrait être qu’un délire né d’un traumatisme, une histoire reconstruite par un esprit désorienté.

Peut-être avaient-ils raison. Peut-être existait-il une explication plus simple, un enchaînement d’erreurs ou de coïncidences qu’elle n’avait pas encore compris.

Mais malgré cette possibilité, une inquiétude persistait en elle.

Depuis la veille, quelque chose dans la manière dont Adrien parlait, dans la précision de ses souvenirs et dans l’évidence avec laquelle il semblait habiter une autre réalité, refusait de se réduire à une simple confusion.

Élise ralentit légèrement en arrivant au bout du couloir.

Elle n’avait pas encore de certitude, seulement un doute qui ne cessait de s’élargir, mais ce doute suffisait déjà à lui faire comprendre une chose : si Adrien se retrouvait seul face à des policiers, personne ne chercherait vraiment à savoir ce qui lui était arrivé.

Quelle que soit la vérité, elle avait désormais la sensation qu’il risquait d’être enfermé dans une explication qui n’était peut-être pas la bonne.

Elle se retourna brusquement, retourna vers la chambre et entra. Adrien leva les yeux vers elle. Elle s’approcha du lit. Il la regarda quelques secondes sans rien dire, avec une réserve froide.

— Je pensais pourtant avoir été clair tout à l’heure, mademoiselle. Cette conversation était terminée...

— Je sais. Mais je devais vous prévenir de quelque chose.

Il soupira légèrement.

— Fort bien. Puisque vous insistez...

— Les médecins ne réussissent pas à établir votre identité.

Une irritation passa dans ses traits.

— Je la leur ai pourtant donnée.

— Ils ont signalé votre présence aux autorités.

Il leva un sourcil.

— Les autorités ?

— Les gendarmes.

Aucun trouble ne passa dans son regard.

— Et ?

— Ils vont venir vous interroger.

Il haussa légèrement les épaules.

— Qu’ils viennent.

— Ils ne vous croiront pas si vous parlez de Verdun.

— Leur crédulité m’importe peu.

— Ils pourraient vous interner.

— Mademoiselle, j’ai survécu à Verdun. Je doute que quelques fonctionnaires suffisent à m’inquiéter.

Élise inspira lentement.

— Je ne vous dis pas cela pour vous faire peur.

— Alors pour quelle raison ?

— Parce que je veux vous aider.

Un léger sourire sans chaleur passa sur ses lèvres.

— Voilà qui est inattendu...

Il marqua une pause, et reprit:

— Vous insistez à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas... expliquez-moi donc, mademoiselle…

Son regard se fit plus perçant.

  • Pourquoi vous tenez tant à aider un homme que vous avez rencontré hier ?

Élise soutint son regard sans détourner les yeux.

— Parce que votre histoire ne laisse que deux possibilités.

Il leva légèrement un sourcil.

— Lesquelles ?

— Soit vous êtes un très bon menteur, soit vous venez réellement d’un autre temps.

Adrien l’observa quelques secondes sans répondre.

— Dans les deux cas, reprit-elle, les gendarmes ne vont pas aimer votre version.

Un silence plus long s’installa.

Il inclina légèrement la tête, comme s’il examinait une hypothèse.

— Voilà qui est curieux...

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Curieux ?

— Vous affirmez que je pourrais être un imposteur… et pourtant vous cherchez à m’aider.

Sa voix restait parfaitement posée.

— Dans mon expérience, les gens ne prennent pas ce genre de peine pour un inconnu.

Il la regarda plus attentivement.

— Sauf lorsqu’ils ont une raison personnelle.

Élise ne répondit pas.

Adrien laissa passer un silence, puis ajouta tranquillement :

— Ou lorsque cet inconnu les trouble davantage qu’ils ne souhaitent l’admettre.

Élise sentit la chaleur lui monter au visage.

Voilà qui expliquerait votre persistance, mademoiselle...

Elle inspira lentement.

— Vous avez tort.

— Vraiment ?

— Si je suis revenue, c’est parce que vous êtes seul dans une situation que personne ici ne prendra au sérieux. Et parce que, que vous disiez la vérité ou non, je préfère vous aider plutôt que vous regarder disparaître dans un dossier administratif.

— Très charitable.

Le silence revint dans la chambre.

Élise finit par reprendre, d’un ton plus posé.

— Il faut que je vous explique quelque chose. Quand les gendarmes viendront, ils ne chercheront pas à comprendre votre histoire. Ils chercheront une identité simple : un nom reconnu, une date, une famille, quelque chose qui existe dans leurs registres.

Il resta silencieux.

— Si vous leur parlez de Verdun, de votre régiment et de l’année 1916, ils concluront immédiatement que vous êtes désorienté.

Adrien fronça légèrement les sourcils.

— Vous supposez donc que votre époque refuse les faits qui la dérangent.

— Je vous dis simplement comment ils interpréteront vos paroles.

— Et selon vous, que devrais-je dire ?

— Dites que vous ne vous souvenez pas clairement. Que vous avez été blessé et que votre mémoire est confuse.

Adrien eut un très léger mouvement de tête.

— Vous me conseillez donc de taire la vérité.

— Je vous conseille d’éviter qu’on vous enferme dans un diagnostic qui vous suivra partout.

Il l’observa quelques secondes.

— Dans mon temps, la parole d’un officier engage son honneur.

— Et dans le mien, un homme déclaré délirant n’est plus jamais vraiment écouté.

Le silence se fit plus dense.

Adrien réfléchissait.

— Vous me demandez donc d’adapter ma version de la réalité à la vôtre.

— Je vous demande de rester libre assez longtemps pour comprendre ce qui vous est arrivé.

Il la fixa longuement.

— Voilà une manière intéressante de présenter la chose.

Le silence se fit.

— Fort bien, mademoiselle... je ne parlerai pas de Verdun.

La tension qu’Élise portait depuis le début de la conversation se relâcha légèrement.

— Je vous remercie.

— Ne me remerciez pas, je ne le fais pas pour vous.

Élise hocha lentement la tête.

— C’est tout ce que je voulais vous dire.

Elle se leva.

Adrien l’observa encore un moment sans parler, puis détourna finalement les yeux.

— Dans ce cas, mademoiselle… nous verrons demain ce que votre époque attend de moi.

Élise se dirigea vers la porte. Lorsqu’elle sortit dans le couloir, le silence du service de nuit lui parut soudain plus profond. Malgré tous ses doutes, une chose lui paraissait désormais certaine.

Quoi qu’il fût réellement arrivé à Adrien Valmont, les réponses ne viendraient pas des archives, ni des médecins, ni des gendarmes.

Elles viendraient de lui.

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