Chapitre V

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Elle quitta la chambre et la referma doucement derrière elle.

Elle traversa l'hôpital, passa les portes automatiques, et rejoignit le parking.

Elle resta un instant immobile près de sa voiture, les clés serrées dans la main.

Tout tournait encore en elle.

Elle monta dans la voiture, posa les mains sur le volant, mais ne démarra pas.

L'idée de rentrer seule chez elle, après cette soirée, lui parut soudain insupportable.

Elle prit son téléphone et appela Camille.

La tonalité dura à peine.

  • Allô ?
  • Tu es chez toi ?
  • Oui. Pourquoi ?

Un silence.

  • Élise ? Tu es où ?
  • À l'hôpital.

Le ton changea aussitôt.

  • Tu es retournée le voir ?
  • Oui...
  • Tu es encore là-bas ?
  • Non. Je viens de partir.

— Ça ne va pas ? dit Camille doucement.

Élise sentit sa gorge se serrer.

  • Je peux venir dormir chez toi ?
  • Bien sûr. Tu viens maintenant ?
  • Oui.
  • J'ouvre. A tout de suite.

La ligne coupa.

La route jusqu'à chez Camille lui parut floue.

Les phares découpaient la chaussée sombre, les arbres défilaient en silhouettes indistinctes. Son esprit revenait sans cesse à Adrien.

Quand elle se gara devant l'immeuble, la lumière du palier était déjà allumée.

Camille ouvrit avant même qu'elle sonne.

— Tu es retournée le voir, dit-elle aussitôt.

Élise hocha légèrement la tête.

— Entre.

Elle referma la porte derrière elles et la prit brièvement dans ses bras, sans commentaire.

Camille la guida jusqu'au canapé, posa une couverture sur ses épaules.

— Assieds-toi.

Élise s'assit.

Camille resta debout quelques secondes devant elle, les bras croisés.

— Alors ?

Élise baissa les yeux.

  • Il est toujours désorienté...
  • Ça, je m'en doutais. Tu y es restée combien de temps ?
  • Un moment...
  • Seule avec lui ?
  • Oui.

Camille soupira, mais sans colère.

  • Élise… je t'avais dit de faire attention.
  • Je sais...
  • Tu ne sais rien de cet homme. Il est désorienté. Et potentiellement dangereux. Tu n'en sais rien.

Élise secoua légèrement la tête.

  • Il ne me fait pas peur.

Un silence passa.

  • Tu comptes y retourner ? demanda Camille.
  • Oui. Je dois l'aider.

Camille la fixa quelques secondes.

  • La prochaine fois, je viens avec toi.
  • Tu n'es pas obligée.
  • Si. Je veux voir par moi-même.

Élise hésita, puis acquiesça.

— D'accord... Camille hocha la tête et posa une main brève sur son épaule.

Élise sentit la fatigue retomber d'un coup.

— La chambre d'amis est prête.

Cette nuit-là, Élise dormit plus profondément qu'elle ne l'aurait cru.

L'appartement de Camille avait toujours eu sur elle un effet stabilisant.

Le matin arriva avec une lumière pâle à travers les rideaux.

Dans la cuisine, Camille préparait du café.

  • Tu as dormi ?
  • Oui, un peu.
  • Tant mieux. N'oublie pas que ce soir je t'accompagne.
  • Je passerai te prendre.

Camille hocha simplement la tête et revint à sa cafetière.

Élise resta encore quelques minutes dans la cuisine, les mains autour de la tasse chaude.

L’appartement baignait dans le calme et pendant un instant tout lui sembla presque normal. Les gestes étaient familiers : boire son café, écouter le bruit discret de l’eau dans l’évier, sentir l’odeur du pain grillé. La veille lui parut soudain plus lointaine.

Puis, presque malgré elle, l’image d’Adrien revint.

Élise posa la tasse dans l’évier.

Elle enfila son manteau, attrapa ses clés et passa dans l’entrée.

— À ce soir.

— À ce soir, répondit Camille.

La ville s’éveillait lentement, traversée par le bruit des premiers bus et des voitures encore rares.

Elle monta dans sa voiture, démarra, et partit travailler.

Le centre avait retrouvé son rythme habituel : couloirs clairs, voix basses, écrans allumés, dossiers empilés.

Élise s'installa à son bureau et tenta de reprendre le fil des tâches en cours.

— Alors ?

Elle leva la tête.

Thomas s'était accoudé à la cloison, souriant, curieux.

— Ton médaillon mystérieux. Ça a donné quoi ?

Le cœur d'Élise se serra.

  • Pas grand-chose, dit-elle. Je n'ai pas trop creusé finalement… j'avais pas mal de travail en retard.
  • Ah oui ?
  • Oui. On avait déjà identifié l'officier, de toute façon. Le reste n'apportait pas grand-chose de plus.

Thomas hocha légèrement la tête.

— Oui, Adrien Valmont, 151ᵉ, Verdun. Ça, on l'avait déjà.

Élise acquiesça, espérant que la conversation s'arrête là. Mais Thomas ajouta :

— Par contre, j'ai trouvé un détail intéressant sur lui.

Elle releva les yeux malgré elle.

  • Ah ?
  • Son fait d'armes à Verdun.

Le cœur d'Élise ralentit brutalement.

Thomas se redressa légèrement.

— Lors d'une percée allemande sur un secteur déjà presque perdu, sa compagnie a été décimée. Les survivants allaient décrocher… mais lui aurait refusé de battre en retraite. Il a rassemblé les hommes restants, repris une position abandonnée et tenu plusieurs heures sous les bombardements, avec presque rien.

Après une courte pause, il reprit:

— Les renforts ont pu arriver grâce à ça. Le secteur a été stabilisé. Sans cette résistance-là, la ligne aurait cédé.

Un silence passa.

— Il a été grièvement blessé dans l'action, poursuivit Thomas. Porté disparu ensuite. Considéré mort au combat. Mais sa défense a été reconnue comme déterminante pour empêcher l'effondrement d'un flanc entier à Verdun.

Élise ne bougeait plus.

— Bref, conclut Thomas, c'est plus qu'un officier parmi d'autres. Il a réellement compté dans ce secteur-là.

Elle hocha vaguement la tête.

  • Oui… intéressant.
  • Je me suis dit que ça compléterait ton dossier médaillon.
  • Merci.
  • Bon, je te laisse bosser.

Thomas s'éloigna dans le couloir, laissant derrière lui le bruit des claviers et des voix basses.

Élise resta immobile devant son écran.

Adrien Valmont n'était pas seulement un homme perdu hors de son temps.Il était un homme qui, à Verdun, devait rester, tenir et tomber.

Elle inspira brusquement, comme si l'air venait de manquer.

S'il était ici… c'est qu'il n'y était pas. Et s'il n'y était pas… alors qui tenait la ligne ?

Elle sentit un vertige monter.

Si Adrien ne retournait pas à Verdun, la position cédait. Le secteur s'effondrait. L'histoire changeait.

Quelque chose s’était déplacé dans sa manière de regarder les choses.

Les dates figées dans les livres, la chronologie qui organisait l’Histoire lui apparurent soudain moins immuables, comme si la présence d’Adrien Valmont dans une chambre d’hôpital avait ouvert une brèche dans cet ordre supposé stable.

Si Adrien disait la vérité, alors cet homme appartenait à une époque précise, à un moment déterminé de l’Histoire, et sa présence ici constituait une anomalie.

Quelle que soit l’explication, une chose devenait certaine : Adrien Valmont ne pouvait pas simplement rester ici. Et si personne d’autre ne cherchait à comprendre ce qui lui était arrivé, alors elle devrait le faire.

Il restait encore deux heures. Deux heures assise ici alors qu’il était là-bas, peut-être inquiet, peut-être en proie à des décisions qui la dépassaient déjà. L’impatience monta peu à peu, mêlée d’une angoisse sourde qui ne cessait de s’étendre en elle.

Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait lui dire ni comment, mais une certitude la tenait : elle devait le voir au plus vite, avant que quelque chose ne bascule.

La fin de journée s’étira interminablement. Elle répondit mécaniquement à quelques messages, valida un document, classa des fichiers sans réellement les lire. À plusieurs reprises, elle dut se forcer à ralentir ses gestes pour ne pas attirer l’attention.

Thomas passa une fois derrière elle ; elle sentit son regard mais ne leva pas la tête.

Enfin, l’heure arriva. Elle ferma son ordinateur avec une brusquerie qu’elle regretta aussitôt, rassembla ses affaires et quitta le bureau presque sans un mot.

Dans le couloir, elle marchait trop vite, comme si rester une minute de plus dans ce bâtiment devenait insupportable.

Dehors, elle inspira profondément pour tenter d’apaiser le tumulte qui l’envahissait, puis sortit son téléphone.

Camille répondit presque immédiatement.

— Allô ?
— Je passe te prendre.
— Maintenant ?
— Oui, maintenant.
— D’accord.

La ligne coupa.

Le trajet jusqu’à chez Camille lui parut interminable.

Chaque feu rouge devenait une attente insupportable, chaque voiture devant elle un obstacle absurde. Elle se surprit à serrer le volant au point d’en sentir la tension jusque dans ses avant-bras.

Quand Camille monta dans la voiture, elle referma la portière avec précaution et la regarda aussitôt, attentive.

— Élise, ça va ?

Élise redémarra sans répondre immédiatement.

Les phares balayèrent la rue, puis elles s’engagèrent sur l’avenue principale où la circulation s’était déjà éclaircie.

— Élise ?

Elle expira longuement.

— Ça va… mais je dois lui parler.

— À ce point-là ?

— Oui… j’ai des choses à lui dire.

Camille l’observa quelques secondes avant de reprendre :

— Fais attention à toi… tu es en train de te perdre là-dedans…

— Non… ce n’est pas ce que tu crois.

— Si tu le dis…

Un silence s’installa, rythmé par le ronronnement du moteur et la lueur intermittente des lampadaires sur le pare-brise.

— Fais quand même attention de ne pas t’attacher à lui trop vite, dit Camille plus doucement.

Élise fixa la route.

— Ce n’est pas pour ça que je retourne le voir…

— C’est un homme que tu connais depuis quelques jours…

Les mains d’Élise se crispèrent légèrement sur le volant.

— Tu ne comprends pas… ça va plus loin que ça…

Camille soupira, sans la quitter des yeux.

— Tu sais ce qui me fait peur ?

— Quoi ? Sa voix devint plus basse.

— Qu’il n’ait personne. Que personne ne l’attende. Que personne ne se demande vraiment ce qu’il devient.

La voiture passa sous un lampadaire ; la lumière glissa un instant sur leurs visages.

— Comme toi, dit doucement Camille.

Élise serra la mâchoire.

— Ce n’est pas pareil…

Camille la regarda un moment avant de reprendre :

— Depuis Paul, tu vis comme si tu devais tout encaisser seule… Élise ne répondit pas tout de suite.

— Je ne veux pas parler de lui.

— Élise… je sais bien… mais j’ai peur que tu cherches en lui un échappatoire.

— Mais non…

Le souffle d’Élise se fit plus court.

— Tu sais ce que c’est, le pire, à propos de Paul ? murmura-t-elle enfin.

— Quoi ?

— Ce n’est même pas la tromperie.

Camille tourna légèrement la tête vers elle.

— C’est quoi alors ? Élise avala difficilement.

— C’est qu’il n’ait rien ressenti. Rien du tout. Comme si tout ce qu’on avait vécu n’avait jamais existé. Comme si j’avais été… remplaçable.

Le mot lui coûta.

— Il est parti vivre avec elle du jour au lendemain, et moi j’étais là à me demander ce que j’avais raté…

— Tu n’as rien raté, dit Camille doucement.

Élise secoua la tête.

— Tu finis par comprendre quelque chose dans ces moments-là…

— Quoi ?

— Que certaines personnes peuvent disparaître sans prévenir, sans se retourner et sans se soucier de ce que ça laisse derrière elles.

— Et maintenant, tu rencontres un homme complètement dépendant des autres, et tu ne supportes pas l’idée qu’il soit abandonné…

— Lui, il n’a rien fait de mal.

Camille se tut.

— Il est juste… perdu, seul, et totalement dépendant de gens qu’il ne connaît pas.

— Et toi, tu te reconnais dans cette solitude…

Les larmes montèrent mais Élise cligna des yeux.

— J’ai été seule, Camille. Vraiment seule.

Un silence plus lourd remplit l’habitacle.

— Je sais ce que ça fait… reprit-elle.

Camille la regarda longuement et ne répondit pas.

L’hôpital apparut enfin au bout de la rue. Le cœur d’Élise s’accéléra aussitôt.

Elle se gara trop vite et coupa le moteur d’un geste brusque.

— Élise…

Mais elle sortait déjà.

Camille la suivit, surprise par la précipitation de son geste.

Élise marchait presque à grandes enjambées.

Elles entrèrent dans le hall où l’odeur antiseptique et la lumière blanche semblaient plus dures encore ce soir.

— Élise, ralentis, souffla Camille derrière elle.

Au détour du couloir menant au service, une infirmière leva les yeux.

— Madame ?

Élise ne ralentit pas.

— Je vais à la chambre 12.

L’infirmière se redressa aussitôt.

— Attendez !

Élise s’arrêta à peine.

— Oui ?

— Vous ne pouvez pas y aller pour l’instant.

— Pourquoi ?

— Il y a des gendarmes avec lui.

— Quoi ? Maintenant ?

— Ils sont en train de lui parler.

La panique monta en elle.

— Non…

Cette fois elle ne s’arrêta plus.

Elle contourna presque l’infirmière, s’engagea dans le couloir et marcha droit vers la porte.

— Madame ! attendez !

— Élise ! qu’est-ce que tu fais ?! lança Camille derrière elle.

Mais elle continuait. La porte était là maintenant, à quelques pas, fermée.

Elle tendit le bras vers la poignée.

L’infirmière lui saisit le bras.

— Madame, vous ne pouvez pas entrer.

— Il faut que je le voie…

— Vous ne pouvez pas interrompre un entretien officiel.

Élise tenta encore d’avancer, mais la prise se resserra légèrement.

Camille arriva derrière elle et posa une main sur son épaule.

— Élise, arrête. Tu ne peux pas faire ça.

— Il faut que j’entre…

— Pourquoi ? Ce sont juste des gendarmes. Ils posent des questions, c’est normal.

Élise secoua la tête, incapable de répondre.

Un murmure de voix filtrait à travers la porte.

Son cœur s’emballa.

— Tu vois ? dit Camille doucement. Ils parlent juste avec lui. Ça va aller.

— Il ne comprend pas ce qui se passe…

— Nous gérons la situation, répondit l’infirmière.

— Vous ne comprenez pas !

Camille la fixa, déconcertée.

— Élise, qu’est-ce que tu crois qu’ils vont lui faire ? Ce sont des questions, c’est tout. Pourquoi tu paniques comme ça ?

Les secondes s’étiraient, interminables.

Puis la poignée bougea.

La porte s’ouvrit.

Deux gendarmes en sortirent.

La porte venait à peine de s’ouvrir que les deux gendarmes se retrouvèrent face à Élise, immobile à quelques pas, le souffle encore court. Le plus âgé l’observa brièvement, puis remarqua la présence de Camille derrière elle.

— Bonjour, vous êtes ? Élise sentit sa gorge se serrer.

— Je… je viens le voir.

— Vous êtes de sa famille ?

— Non.

— Une proche ?

— Oui… on peut dire ça…

Camille tourna vers elle un regard surpris, mais se tut.

— Depuis quand le connaissez-vous ? poursuivit le gendarme.

— Je… je l’ai trouvé dans la forêt, le jour où il a été amené ici.

Un bref échange de regards passa entre les deux hommes.

— Donc vous êtes la personne qui a signalé sa présence.

— Oui.

Le second ajouta :

— Il ne vous a pas donné d’autres informations sur lui ?

— Non. Il est… désorienté. Les gendarmes acquiescèrent.

— Nous allons poursuivre certaines vérifications. Il est possible que nous vous recontactions, puisque vous êtes la seule personne à l’avoir trouvé.

— Oui, bien sûr.

Le gendarme hocha la tête.

— Vous pouvez entrer.

Ils s’éloignèrent dans le couloir.

Élise se tourna vers Camille.

— Il faut vraiment que je lui parle.

— Je viens avec toi.

— Camille…

— Non. J’entre.

Élise comprit qu’elle ne gagnerait pas.

Elle inspira et poussa la porte.

Adrien était assis dans le lit, redressé contre les oreillers.

À leur entrée, ses yeux se levèrent aussitôt. Ils se posèrent sur Élise. Puis sur Camille. Il l’observa quelques secondes, sans rien dire.

— Bonsoir, dit Élise.

— Bonsoir.

— Je vous présente mon amie, Camille.

Adrien inclina légèrement la tête.

— Mademoiselle.

— Bonsoir, répondit Camille.

Un silence passa.

— Les gendarmes sont venus ? demanda Élise.

— Oui.

— Ça s’est bien passé ?

— Ils ont posé leurs questions.

— Vous leur avez donné votre nom ?

— Oui. Camille intervint :

— Vous vous souvenez de la guerre ?

Adrien tourna la tête vers elle.

— Pourquoi ?

— Parce que vous en avez parlé.

Il ne répondit pas.

— Vous y avez participé ? Reprit-elle.

— Oui.

— C’était récent ?

Adrien la fixa.

— En quoi cela vous concerne ?

Camille se raidit.

— Je cherche juste à comprendre.

— Ce n’est pas votre rôle.

Élise intervint aussitôt.

— Camille…

Mais Camille reprit :

— Vous n’avez personne à prévenir ?

Adrien la regarda un instant.

— Non.

— Personne ?

Adrien soupira légèrement.

— Les gendarmes ont déjà posé la question.

Camille croisa les bras.

— Et ?

— Et ils ont eu la même réponse.

Un silence tomba dans la chambre.

Élise sentit le malaise.

— Il est fatigué, dit-elle.

Camille fixa encore Adrien quelques secondes.

Puis elle se tourna vers Élise.

— Tu peux venir deux minutes ?

— Camille…

— Juste deux minutes.

Élise se tourna vers Adrien.

— Je reviens.

Adrien inclina légèrement la tête.

— Bien.

Dans le couloir, la porte se referma derrière elles.

Camille se tourna aussitôt vers Élise.

— Ton ami est… particulier.

— Il est surtout perdu.

Camille secoua légèrement la tête.

— Perdu, peut-être. Mais pas seulement.

Élise la regarda.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Il est bizarre.

— Bizarre comment ?

Camille hésita une seconde.

— Déjà, il parle comme s’il sortait d’un autre siècle.

— Il a pris un choc à la tête.

— Peut-être. Mais ce n’est pas ça.

Elle croisa les bras.

— Il est méfiant. Et un peu… méprisant.

Élise fronça les sourcils.

— Méprisant ?

— Oui. Comme si toutes mes questions étaient idiotes.

Élise soupira.

— Tu lui as posé beaucoup de questions.

— C’est normal, Élise. Tout dans cette histoire est étrange.

Elle marqua une pause, puis ajouta plus doucement :

— Et lui, il nous regarde comme si on ne comprenait rien.

Élise détourna le regard.

— Il vient de se réveiller dans un hôpital sans savoir où il est.

— Peut-être.

Camille la fixa.

— Mais je peux te dire une chose : ce type n’est pas perdu comme tu le crois.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Camille haussa légèrement les épaules.

— Il sait très bien ce qu’il fait.

Un silence s’installa.

Puis elle ajouta avec un petit sourire :

— Par contre… il est pas mal.

Élise leva les yeux au ciel.

— Camille…

— Je suis sérieuse… dis pas le contraire !

— Ce n’est pas le sujet.

— Si justement… fais attention à ne pas t’attacher à lui. Méfie-toi…

Élise détourna le regard.

— Il a surtout besoin qu’on le laisse tranquille.

Camille soupira.

— Bon. On retourne le voir.

Elles revinrent dans la chambre.

Adrien leva les yeux à leur entrée. Son regard passa de Camille à Élise, puis revint vers Camille avec une réserve plus marquée encore.

Élise s’approcha du lit.

— Ça a été… avec les gendarmes ?

— Autant que possible.

— Ils ne vous ont pas trop bousculé ?

— Non.

Élise hésita un instant, puis s’assit au bord du lit.

Adrien se raidit aussitôt.

— Mademoiselle. Le ton avait changé.

— Oui ?

— Je vous serais reconnaissant de ne pas vous installer ainsi.

Élise resta un instant immobile.

— Pardon ?

— Nous ne nous connaissons pas.

Élise se redressa légèrement.

— Je voulais simplement—

— Vous vouliez poser les mêmes questions que les autres.

Le silence tomba.

Adrien la regardait sans la moindre douceur.

— Les gendarmes viennent de le faire. Les médecins également.

Il marqua une pause.

— Je ne vois pas ce que votre présence ajoute à cet exercice.

Élise sentit la chaleur lui monter aux joues.

— Je n’essaie pas de vous interroger.

— C’est pourtant l’effet produit.

Il tourna brièvement la tête vers Camille.

— Et j’imagine que votre amie ne tardera pas à s’y mettre également.

Camille ne répondit rien.

Adrien revint à Élise.

— J’ai répondu autant que je le pouvais.

Sa voix se fit plus dure.

— Et je n’ai pas l’intention de recommencer indéfiniment.

Un silence lourd s’installa dans la chambre.

Élise finit par se lever.

— Très bien. Adrien la regarda encore une seconde.

— Si vous le permettez, j’aimerais désormais être laissé en paix.

Puis, après une brève pause :

— Cette journée a déjà été suffisamment… instructive.

La phrase avait quelque chose de méprisant.

Élise détourna le regard.

— Bien sûr.

Il inclina légèrement la tête et dévia son regard vers la fenêtre.

À peine la porte refermée derrière elles, une infirmière qui passait dans le couloir ralentit en les voyant sortir de la chambre.

Élise se tourna vers elle.

— Excusez-moi…

— Oui ?

— Je suis la personne qui l’a trouvé. Comme il n’a apparemment personne… s’il a besoin de quelque chose, vous pouvez me contacter.

L’infirmière porta la main à la poche de sa blouse, en sortit un petit carnet et un stylo.

Elle dicta son numéro.

— Très bien. Pourriez-vous me donner votre nom et prénom ?

— Oui, Élise Aveline. Je vous remercie.

Elle acquiesça et rejoignit Camille.

Camille la fixait déjà.

— Franchement, je ne comprends pas.

La colère monta aussitôt chez Élise.

— Comprendre quoi ?

— Toi. Tu réagis comme si ce type était essentiel pour toi. Alors qu’il nous parle comme si on était des idiotes…

— Parce qu’il est à bout, Camille.

Le mot claqua.

— Il vient d’être entouré par les gendarmes. Il est perdu, épuisé, il ne comprend rien à ce qui se passe…

— Tu exagères.

— Non. Tu n’as pas vu dans quel état il était ?

— Si… mais pour un type mal en point il avait un sacré répondant.

Camille laissa passer un silence, puis reprit :

— Tu t’impliques beaucoup trop vite avec un inconnu, et ça m’inquiète !

Elles reprirent leur marche vers la sortie.

— Il n’a personne, Camille ! Personne ! Et tout le monde le traite comme un cas !

Les portes automatiques s’ouvrirent sur la nuit.

— Réveille-toi, Élise… il nous manipule.

Élise détourna le regard.

— Peut-être… ou peut-être pas.

La réponse désarma Camille.

Elles atteignirent la voiture.

Le moteur démarra.

Pendant quelques minutes, aucune ne parla. Camille finit par rompre le silence.

— Ton soldat est charmant.

Élise soupira.

— Il est surtout à bout.

— Non, Élise. Il est méprisant.

Élise garda les yeux sur la route.

— Il vient de se faire cuisiner par les gendarmes.

— Peut-être. Mais ça ne lui donne pas le droit de nous parler comme ça.

— On lui a posé beaucoup de questions.

— Parce que tout dans cette histoire est bizarre !

Élise serra légèrement le volant.

— Tu ne l’as pas vu quand ils l’ont ramené . Il ne savait même pas où il était.

— Et maintenant il nous regarde comme si on était stupides.

— Il est méfiant.

Camille tourna la tête vers elle.

— Non. Il est sur la défensive… et il nous prend de haut.

Élise ne répondit pas tout de suite.

— Imagine juste deux secondes, dit-elle finalement. Tu te réveilles quelque part, tu ne comprends rien, tout le monde t’interroge… toi aussi tu finirais par envoyer les gens promener.

Camille haussa les épaules.

— Peut-être.

La voiture ralentit.

— Mais je te le dis quand même : ce type me met mal à l’aise.

Élise se gara devant l’immeuble de Camille.

Camille posa doucement la main sur son bras.

— Hé. Je ne te juge pas.

Élise tourna la tête vers elle.

— Je sais.

— Je veux juste que tu fasses attention.

Élise hocha la tête.

— Je fais attention.

Camille ouvrit la portière, puis se pencha encore vers elle.

— Et au passage… il est toujours pas mal !

Élise souffla malgré elle.

— Camille…

Un sourire passa entre elles.

Camille sortit de la voiture.

La portière se referma doucement.

Elle lui adressa un dernier signe avant de disparaître dans le hall de l’immeuble.

Élise resta quelques secondes immobile, les mains posées sur le volant, le regard fixé devant elle.

Puis elle inspira lentement, enclencha la marche et prit la direction de chez elle.

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