Chapitre VI
En entrant chez elle, Élise posa ses clés dans le vide-poche et resta quelques secondes immobile au milieu du salon.
Les murs familiers, le canapé, la lampe allumée, la tasse laissée sur la table basse… tout semblait appartenir à une réalité plus simple que celle qu’elle venait de quitter.
Elle retira son manteau, le laissa tomber sur une chaise puis, presque malgré elle, glissa la main dans la poche intérieure. Ses doigts rencontrèrent le métal froid.
Elle le sortit lentement. La petite plaque reposait dans sa paume, lourde de sens. Elle la fit basculer entre ses doigts et suivit du pouce les lettres gravées qu’elle connaissait désormais presque par cœur. Adrien Valmont.
Elle resta un moment immobile, le regard posé sur le nom. Cet homme avait existé. Et il se trouvait maintenant ici.
Elle alla se servir un verre d’eau, le médaillon toujours dans la main, puis revint s’asseoir sur le canapé sans allumer la télévision ni prendre son téléphone.
Le silence lui convenait mieux.
Elle revoyait ses gestes, ses paroles, son agacement contenu. Elle comprenait pourquoi il avait fini par les renvoyer. Trop de voix autour de lui. Trop de questions. Trop de regards posés sur lui. Et lui, au milieu, incapable d’expliquer ce qu’il ne comprenait pas lui-même.
Ses doigts se refermèrent doucement sur la plaque.
Si c’était vrai… s’il venait réellement d’un autre temps, alors il n’avait rien ici. Rien qui lui appartienne. Rien qui fasse sens.
Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre, le médaillon serré dans la main. La ville nocturne s’étendait devant elle, calme et ponctuée de lumières, de voitures lointaines, de vies ordinaires. Tout ce qui, pour elle, allait de soi n’existait pas pour lui.
Elle resta longtemps ainsi, immobile devant la fenêtre, jusqu’à ce que la fatigue la gagne enfin. Avant d’aller se coucher, elle posa le médaillon sur la table de nuit, à portée de regard.
Son sommeil fut léger.
Elle rêva de couloirs d’hôpital, de silhouettes en uniforme, de boue mêlée à une lumière blanche, d’un homme qui cherchait quelque chose dans un espace sans repères. Elle se réveilla plusieurs fois dans la nuit, le cœur serré, les yeux attirés vers la plaque sombre posée près du lit.
Au matin, pourtant, la routine reprit ses droits. La douche chaude. Le café. Les gestes mécaniques. Avant de partir, elle reprit le médaillon et le glissa dans la poche de son manteau, presque sans y penser.
Au bureau, tout était normal. Les écrans allumés, les collègues qui parlaient, les dossiers empilés, les mails à traiter.
Thomas lui adressa un salut distrait en passant derrière elle, absorbé par une conversation téléphonique.
Le quotidien reprenait sa place, comme si rien d’exceptionnel ne s’était produit.
Élise s’installa à son poste, ouvrit ses dossiers et tenta de se concentrer. Mais une idée revenait sans cesse, insistante, celle qui avait commencé à naître la veille près de la fenêtre.
Adrien ne comprenait pas ce monde. Et personne ne prendrait le temps de le lui expliquer. Les médecins voyaient un patient. Les gendarmes, un individu incohérent. Camille, un homme étrange.
Élise se redressa légèrement dans son fauteuil.
Et si elle lui apportait simplement ce monde ?
Pas des explications abstraites ni des questions auxquelles il ne pouvait pas répondre, mais des repères concrets : des objets, des images, des traces. Quelque chose qui lui permette de voir où il se trouvait. Presque malgré elle, elle ouvrit un navigateur.
Ses doigts restèrent suspendus quelques secondes au-dessus du clavier avant qu’elle ne tape finalement : distorsion temporelle réalité.
En lisant les résultats, elle se sentit presque ridicule. Articles de vulgarisation, théories approximatives, forums remplis de spéculations… elle parcourut quelques pages, consciente de l’absurdité de ce qu’elle faisait et pourtant incapable de s’arrêter. Failles temporelles, anomalies, hypothèses physiques, expériences de pensée… rien de concret, rien qui puisse réellement expliquer ce qu’elle avait vu. Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise.
Tout cela était insensé.
Mais si c’était vrai, alors Adrien avait forcément été arraché à quelque chose : une époque, une vie, des devoirs.
Son cœur accéléra.
Elle devait l’aider — pas seulement à comprendre où il se trouvait, mais à retrouver d’où il venait, même si cela paraissait impossible.
Elle ouvrit un nouvel onglet et tapa : Verdun 1916. Soldats. Régiment 151. Bataille de Verdun, chronologie.
Si elle voulait l’aider, elle devait d’abord comprendre son monde à lui.
À la pause de midi, elle sortit acheter un sandwich qu’elle mangea presque sans goût, assise sur un banc.
Autour d’elle, la vie continuait : passants pressés, conversations ordinaires, bruits de ville. Sa main glissa de nouveau dans sa poche et ses doigts effleurèrent la plaque. Une idée s’imposa alors avec une clarté soudaine.
Elle pouvait lui montrer.
Pas seulement tenter de lui expliquer l’impossible, mais lui donner à voir le monde dans lequel il se trouvait désormais : des journaux, des photographies, des objets du quotidien, des images de la ville telle qu’elle existait aujourd’hui. Des fragments concrets du présent pour qu’il puisse appréhender peu à peu l’époque qui l’entourait.
Elle releva la tête, le cœur battant plus vite. Oui. C’était cela. Elle lui apporterait ces choses pour qu’il découvre. Puis, seulement ensuite, elle lui dirait ce qu’elle savait. Elle se leva. La décision était désormais prise.
Ce soir, elle retournerait le voir — mais cette fois, elle viendrait préparée, avec un peu de son monde à lui montrer.
***
La nuit était tombée lorsqu’Élise arriva à l’hôpital.
Dans le sac qu’elle tenait se trouvaient des journaux et des images rassemblés après le travail. Rien ne garantissait que cela l’aiderait réellement, ni même que la démarche ait du sens. Pourtant, le laisser seul face à un monde qu’il ne comprenait pas était devenu impensable.
Le hall traversé, elle prit l’ascenseur puis s’engagea dans le couloir du service.
À peine avait-elle dépassé le poste infirmier que le médecin sortait d’une chambre voisine.
— Madame Aveline !
Elle se retourna.
- Bonsoir, docteur.
- Bonsoir. Vous venez voir le patient ?
- Oui. Je voulais voir comment il allait… et essayer de lui expliquer un peu où il se trouve.
- Justement, je souhaitais vous parler si vous repassiez.
Une légère appréhension la traversa.
— Je vous écoute.
Ils s’écartèrent de quelques pas dans le couloir.
- Son état est désormais stable. Sur le plan médical, rien ne justifie la poursuite de l’hospitalisation.
- Donc physiquement, il peut sortir.
- Oui. Mais la difficulté n’est pas médicale.
- Administrative ?
- Exactement. Aucune identité confirmée, aucun document, aucun proche identifié.
Un soupir lui échappa.
- Il n’a personne, en fait...
- C’est ce que nous constatons. Et avec un discours incohérent sur son origine, la procédure prévoit généralement une orientation vers une structure d’évaluation. Souvent psychiatrique, au moins temporairement.
La réaction fut immédiate.
- Psychiatrique… juste parce qu’il n’a pas de papiers ?
- Son récit reste incompatible avec la réalité vérifiable. Sans solution sociale, nous n’avons pas d’autre cadre.
- Je comprends votre position. Il n’est pas dangereux... il essaie seulement de comprendre ce qui lui arrive...
- Peut-être. Mais sans hébergement identifié, la procédure suit son cours.
Quelque chose se forma lentement en elle.
— S’il avait quelqu’un pour l’accueillir… temporairement ? demanda-t-elle.
Le médecin la fixa plus attentivement.
— Vous pensez à vous ?
L’hésitation fut réelle.
- Je ne l’avais pas envisagé. Et, pour être honnête, l’idée m’inquiète... je le connais à peine. Mais je suis la seule personne avec qui il ait un repère ici. Le placer dans un lieu fermé, entouré d’inconnus, risque surtout d’aggraver sa confusion.
- Ce serait une prise en charge volontaire provisoire. Mais cela suppose que vous soyez certaine de votre décision.
L’inspiration fut lente.
- Je ne suis pas certaine… mais je ne peux pas non plus accepter qu’il soit envoyé en psychiatrie simplement parce qu’il est perdu. J’ai besoin d’y réfléchir, mais oui, c’est une possibilité...
- Très bien. Si vous avez un moment demain, venez me voir. Nous préparerons sa sortie et les formalités.
- D’accord.
- Vous pouvez le voir.
Le médecin s’éloigna.
Élise demeura immobile quelques secondes.
L’idée venait de naître. Et déjà, elle l’effrayait.
La chambre 12 l’attendait au bout du couloir.
Elle frappa doucement.
— Entrez.
Adrien se tenait assis, appuyé contre les oreillers.
Il posa aussitôt les yeux sur elle, puis sur le sac.
La porte se referma derrière elle.
— Bonsoir, Adrien.
Il leva les yeux vers elle.
Son regard resta posé quelques secondes sur son visage.
— Vous encore.
Élise sentit son assurance vaciller.
— Je passais simplement dans le coin…
Adrien ne répondit pas tout de suite.
Il continua de la regarder, comme s’il pesait ses mots.
— C’est étrange.
— Quoi ?
— Vous revenez souvent pour quelqu’un qui prétend passer par hasard.
Élise baissa légèrement les yeux.
— Je voulais juste voir si vous alliez mieux.
Adrien eut un léger silence avant de dire :
— Les gens ne reviennent pas pour quelqu’un qui ne compte pas.
La phrase resta suspendue dans la pièce.
Élise ne trouva rien à répondre.
Son attention revint au sac.
- Vous apportez quelque chose ?
- Oui. Je me suis dit que ce serait plus simple si vous pouviez voir concrètement le monde d’aujourd’hui.
Elle ouvrit le sac et posa une journal sur la tablette.
Adrien se pencha.
Ses yeux parcoururent la page. Puis s’arrêtèrent sur les images.
- Ces photographies… sont d’une netteté remarquable.
- Aujourd’hui, elles sont partout. On reproduit la réalité presque telle quelle.
- Ces scènes sont contemporaines ?
- Oui. C’est ce qui se passe maintenant. Ici.
Le regard monta vers la date.
- L’année est exacte ?
- Oui... Vous êtes plus d’un siècle après votre époque…
La phrase pesa.
— Ce sont des photos actuelles, expliqua-t-elle doucement. Pour que vous puissiez voir à quoi ressemblent les villes aujourd’hui.
- Ces bâtiments existent réellement ?
- Oui. C’est devenu courant. Les villes se sont élevées avec le temps.
Un doigt suivit les lignes verticales.
— Leur taille dépasse tout ce que j’ai connu.
Le regard glissa vers la rue.
- Je n’y vois aucun cheval.
- Non. On n’en utilise presque plus en ville.
Son visage se pencha davantage.
- Ces véhicules… fermés… bas…
Ses yeux se relevèrent.
— Se sont des automobiles ?
- Oui.
Il regarda plus attentivement.
- Dans mon temps, elles étaient hautes, ouvertes, rares… et peu fiables. Ici, elles semblent innombrables.
- Oui. Elles ont remplacé les chevaux pour se déplacer.
Il eu un lent mouvement de tête.
— La mécanique a donc supplanté l’animal.
Il prit le temps d’assimiler la chose.
Après un moment, elle posa devant lui un objet lumineux.
Adrien l’observa sans le toucher.
- Qu’est-ce donc ?
- Un téléphone. Une version moderne de celui que vous connaissez.
Il n’est relié à aucun fil ?
- Non. On peut l’emporter partout.
Une hesitation monta en lui, puis un doigt effleura l’écran.
La lumière changea aussitôt, il retira sa main brusquement.
— Il réagit au contact.
Un sourire apparut chez Élise.
- Oui. On le manipule comme ça.
Une image s’afficha.
- Regardez.
Adrien se pencha.
- C’est… une scène réelle ?
- Oui. Et elle a été prise avec cet appareil.
Le regard se releva, stupéfait.
- Cet objet peut capter le réel… et le conserver ?
- Oui. Et l’envoyer à quelqu’un.
Un silence passa, puis il reprit:
— Dans mon temps, il fallait un appareil considérable… des procédés longs.
— Aujourd’hui, tout est réuni là-dedans.
- Et vous communiquez avec ce même objet ?
- Oui. Parler, écrire, envoyer des images… presque tout.
Les yeux se posèrent sur elle.
- Il contient donc plusieurs instruments en un seul.
- Exactement.
Un instant passa. Puis, malgré lui, un sourire très léger glissa sur son visage.
— Votre époque aime manifestement condenser le monde.
Un petit rire lui échappa.
— Oui… c’est assez vrai.
Son regard resta sur l’écran, fasciné malgré lui.
- Et chacun possède cela ?
- Presque tout le monde.
- Voilà qui transformerait profondément la guerre… la coordination… la transmission.
Le silence devint plus doux.
La stupeur avait laissé place à une curiosité réelle.
Puis la voix d’Élise reprit, plus grave.
— Le médecin m’a dit que vous alliez devoir quitter l’hôpital très bientôt. Votre état physique ne justifie plus que vous restiez ici.
- Je dois partir ?
- Oui. Et c’est là que ça se complique. Vous n’avez ni identité reconnue, ni domicile, ni proches identifiés ici.
- Pour aller où, alors ?
- S’ils ne trouvent aucune solution… vous serez placé dans une structure. Le temps de vérifier votre identité.
- Quelle structure ?
Le regard fut soutenu.
— Psychiatrique.
La pâleur revint sur le visage d’Adrien.
— Je vois. On me prend donc pour un fou.
— Je ne pense pas que ce soit juste. Vous n’êtes pas délirant. Si ce que vous dîtes est vrai, vous êtes simplement perdu dans un monde qui n’est pas le vôtre.
Elle réfléchit un moment.
— Il existe peut-être une autre possibilité.
Le regard d’Adrien se leva.
- Laquelle ?
- Je pourrais vous accueillir chez moi temporairement. Le temps que vous compreniez cet environnement… et que nous trouvions comment vous aider à rentrer chez vous.
Adrien demeura immobile, puis son visage se referma.
- Mademoiselle… cela n’est pas convenable.
- Pourquoi ?
- Un homme ne saurait vivre sous le toit d’une femme seule. Cela porterait atteinte à votre réputation comme à la mienne.
Elle comprit.
- Adrien… aujourd’hui, ça ne pose aucun problème. Ce n’est pas perçu comme déplacé.
- Pour moi, oui.
Le silence se densifia.
— L’autre option serait que vous soyez placé dans un établissement fermé, avec des gens qui interprètent votre situation comme une folie.
Son regard se détourna.
— Je veux vous aider, Adrien. Et trouver un moyen pour que vous puissiez rentrer chez vous.
Une pensée resta tue : vous avez encore quelque chose à accomplir là-bas…
Le silence s’étira entre eux.
- Je ne sais pas encore si je peux vous faire confiance, dit-il très bas.
- Je ne vous demande pas une confiance totale. Seulement d’accepter une aide temporaire, parce que je crois sincèrement que c’est la solution la moins risquée pour vous.
Le regard passa du téléphone aux images… puis à elle, comme s’il pesait deux mondes incompatibles.
Enfin, très lentement, la tête s’inclina.
— J’accepte… à titre provisoire.
La phrase coûta.
- Le temps de retrouver mes hommes.
- Oui. Je vous aiderai.
Un silence demeura entre eux.
Quelque chose venait de se déplacer — imperceptiblement — mais définitivement.

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