Chapitre VII

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Au travail, tout continuait, mais comme à distance.

Puis la pensée la frappa, soudaine, nette : il allait venir. Et aussitôt l’évidence : elle n’avait rien prévu.

Où allait-il dormir ?

La question l’atteignit physiquement.

— Thomas ?

— Oui ?

— Je vais devoir m’absenter aujourd’hui. Tu pourrais couvrir mes dossiers urgents ?

— Bien sûr. Ceux sur les soldats de Verdun ou aussi les recherches familles ?

— Tous, oui. J’ai quelque chose d’important à régler. Merci.

— Je m’en occupe.

Elle le remercia, signa en hâte une fiche restée en attente, prévint l’accueil des archives et quitta le bâtiment.

Dehors, l’air lui sembla plus vif qu’à l’ordinaire.

Elle monta dans sa voiture et démarra.

Quand elle entra dans l’appartement, l’espace lui parut soudain différent. Plus petit. Moins personnel. Plus exposé.

Il allait être là.

Dans ces pièces.

Dans sa vie.

Son cœur accéléra.

Il lui fallait une place. Elle dégagea un coin du salon, poussa légèrement la table basse, déroula le couchage qu’elle utilisait rarement pour les invités. Une couverture. Un oreiller. Un homme dormirait ici.

Chez elle. La pensée la troubla plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle resta un instant immobile devant l’espace préparé.

Une tension mêlée de peur et de responsabilité monta en elle.

Lorsqu’elle reprit la route vers l’hôpital, sa main revenait par moments serrer le médaillon dans sa poche.

À chaque ralentissement, à chaque feu, elle sentait la présence froide du métal contre sa peau. Il allait sortir. Il allait dépendre d’elle. Et elle ne savait pas si elle était capable de porter cela.

Le bâtiment de l’hôpital apparut enfin.

Elle traversa le hall, gagna le service, puis le couloir.

Élise arriva à la chambre 12.

Après une brève hésitation, elle frappa et entra.

Adrien était debout près du lit, rasé de près, les cheveux encore humides. Les vêtements fournis par l’hôpital étaient ajustés comme il pouvait.

Il leva à peine les yeux vers elle.

— On m’a dit que je quitterais cet endroit aujourd’hui.

— Oui. Le médecin doit passer, et ensuite nous partirons.

Comme pour répondre à ses mots, on frappa.

Le médecin entra.

— Ah, madame Aveline, bonjour.

— Bonjour, docteur.

Il se tourna vers Adrien.

— Votre état est stabilisé. Nous n’avons plus de raison médicale de vous maintenir hospitalisé. Vous pouvez quitter l’établissement aujourd’hui, à condition de poursuivre le repos.

Adrien acquiesça légèrement.

Il se tourna vers Élise.

— Vous confirmez que vous pouvez l’héberger temporairement ?

— Oui.

— Très bien. Nous organiserons un contrôle dans quelques jours. Évitez tout effort, surveillez les étourdissements ou les pertes de connaissance. En cas de doute, vous revenez immédiatement.

— Je comprends, dit Adrien.

L’infirmière apporta le sac transparent.

À l’intérieur, l’uniforme.

Adrien resta immobile.

Il prit le sac et en sortit la veste. Le tissu était rigide, taché, déchiré. La terre semblait incrustée dans les fibres, comme si la guerre elle-même s’était figée dans la matière. Ses doigts suivirent la déchirure.

— C’est bien le mien.

Il replia la veste avec soin et la serra contre lui.

— Il doit rester avec moi.

Ils quittèrent la chambre.

Dans le couloir, Adrien avançait lentement, observant chaque chose — lumières, panneaux, silhouettes, circulation.

Arrivés à la sortie, les portes s’ouvrirent devant eux. Sans poignée. Sans battant visible. Adrien s’arrêta net.

— Elle… s’est ouverte seule.

Sa voix était retenue, presque méfiante.

— Il y a un détecteur. Les portes s’ouvrent quand quelqu’un s’approche.

Il ne répondit pas.

Ses yeux cherchaient encore l’origine, la mécanique invisible.

À mesure qu’ils approchaient de la sortie, Adrien sentit une tension physique monter en lui, comme à l’approche d’une zone inconnue en terrain découvert. L’air changeait. La lumière changeait. Le bruit augmentait.

Puis ils franchirent le seuil.

La clarté extérieure le frappa d’un seul coup.

Le monde s’exposa devant lui.

Large.

Rapide.

Saturé.

Il s’arrêta aussitôt.

Le bruit le saisit.

Un grondement continu emplissait l’air, sans origine unique. Rien de vivant. Seulement des machines en mouvement.

Son regard balaya l’espace. Les bâtiments s’élevaient bien plus haut que les immeubles de son temps, aux façades lisses, droites, sans relief familier. Les surfaces brillaient comme de l’eau figée. Puis les voitures. Elles passaient à une vitesse qu’aucun attelage n’aurait tenue en ville.

Son corps se figea. Ses doigts se refermèrent sur le sac plastique qu’il tenait contre lui.

— Je… ne comprends pas.

Élise se plaça légèrement devant lui, instinctivement, comme on se place face à un vent trop fort.

— Votre esprit cherche encore à comparer avec ce que vous connaissez. N’essayez pas de tout expliquer. Regardez seulement.

Il inspira profondément.

L’air lui-même semblait différent. Une voiture passa à vive allure.

— Les automobiles… sont partout.

— Elles ont remplacé la plupart des autres moyens de transport.

Il observa encore.

— Je ne sais plus où me situer.

— Pour l’instant, vous êtes ici.

Il serra le sac.

— Ceci est la seule chose cohérente.

Ils arrivèrent à la voiture.

Adrien la contempla longuement.

Il effleura le métal du bout des doigts.

— La construction est… très différente.

— Les matériaux ont changé.

Il s’installa avec précaution sur le siège, gardant le sac serré contre lui.

Élise passa la ceinture autour de lui.

Il tressaillit.

— C’est pour vous maintenir si la voiture s’arrête brusquement, expliqua-t-elle doucement.

— Donc la vitesse peut projeter le corps.

— Oui. Et cela l’empêche.

Il hocha lentement la tête.

Le trajet commença.

Adrien observait les rues, serrant toujours son uniforme.

— Le rythme est considérablement accru.

— Les distances se parcourent plus vite. Il resta silencieux un moment.

— Je n’ai plus aucun code.

— Ils s’apprennent.

Il baissa les yeux vers le sac.

— Non… je ne puis demeurer ainsi. Il faut que je reparte. Au plus vite.

— Adrien…

— Je devais être à mon poste. Mon régiment… la guerre… On ne s’absente pas ainsi. Je ne comprends pas comment j’ai été arraché, ni combien de temps a passé.

Il serra davantage le sac.

— Ce lieu n’est pas le mien. Il faut que je retourne là-bas.

Élise ralentit légèrement.

— Nous chercherons. Mais pour l’instant, vous êtes ici.

Ils arrivèrent devant l’immeuble.

Adrien observa la façade. Il tenta d’ouvrir la portière. Elle résista.

— Attendez… dit Élise doucement.

Elle se pencha vers lui pour attraper la ceinture. Son bras passa devant son torse. Son épaule effleura sa poitrine en la tirant vers lui. Pendant un instant, leurs visages se retrouvèrent à quelques centimètres l’un de l’autre.

Elle déverrouilla.

Leurs regards se croisèrent.

Elle se redressa brusquement.

— Voilà…

Elle évita son regard, sortit et lui tendit la main. Adrien regarda sa main une seconde, puis sortit de la voiture sans la prendre. Lorsqu’il se redressa, elle avait déjà retiré la sienne.

— Je voulais simplement vous aider.

Il referma la portière derrière lui.

— Je n’en doute pas.

Ils avancèrent jusqu’à la porte de l’immeuble.

Elle composa les chiffres. La serrure émit un déclic sec.

Il eut un léger sursaut.

— Ce n’est rien… dit-elle doucement.

Adrien se redressa aussitôt.

— Je m’en étais rendu compte.

Élise regretta aussitôt d’avoir parlé.

Ils montèrent.

— C’est chez moi.

Adrien demeura sur le seuil.

Son regard passa de la pièce à elle, puis revint à la pièce, comme s’il cherchait une permission invisible.

— Entrez… dit-elle doucement.

Il franchit la porte avec réserve et s’arrêta aussitôt.

Le silence intérieur était dense, intime. Son regard parcourut lentement l’espace, puis se tourna vers elle.

— Pourquoi me faites-vous confiance ? demanda-t-il.

Élise inspira.

— Parce que je vous ai vu avant que vous ne sachiez où vous étiez. Et qu’il n’y avait rien chez vous qui ressemblait à une menace.

Il la fixa.

Son regard ne cherchait plus à comprendre la pièce. Seulement elle.

Élise sentit sa respiration changer.

— Vous auriez pu me laisser, dit-il.

— C’est vrai…

— Pourtant vous ne l’avez pas fait.

Elle soutint son regard, les joues légèrement rouges.

— Heureusement pour vous…

Un silence s’installa.

— Je ne comprends toujours pas où je me trouve, dit-il doucement.

— Je sais… on va y aller pas à pas.

Il la regarda longuement.

— Vous pouvez rester ici le temps nécessaire. Ne vous inquiétez pas.

Il observa encore l’appartement, puis répondit :

— Merci, mademoiselle.

Son regard parcourait l’espace avec lenteur.

Les lignes nettes du mobilier, les surfaces closes, les objets sans mécanisme apparent : tout relevait d’un ordre matériel qui ne lui appartenait pas. Le sac contenant son uniforme pendait encore à sa main.

Élise sentit la réalité s’imposer : il était là. Chez elle.

— Vous pouvez poser vos affaires, dit-elle doucement.

Il baissa les yeux vers le sac.

— Je vous remercie.

Il s’avança de quelques pas mesurés et déposa l’uniforme plié sur l’accoudoir du canapé, avec l’attention qu’on accorde à une chose précieuse. Sa main resta un instant sur le sac, puis se retira.

— Le jour décline déjà, dit-il.

— Oui. La nuit tombe tôt dans cette saison.

Il acquiesça.

Son regard glissa vers le coin du salon. La couverture. L’oreiller. L’espace soigneusement préparé.

Son expression changea à peine.

— Vous avez prévu… ma place.

— Oui. Pour que vous puissiez vous reposer.

Il posa la main sur le dossier du canapé.

— Je dormirai donc ici. La clarté baissait encore.

— Je vais allumer, dit-elle.

La lampe diffusa une lumière chaude.

Adrien leva les yeux.

— C’est la même clarté qu’à l’hôpital.

— Oui. Électrique.

— Je ne l’avais jamais vue ainsi… dans un lieu de vie.

Il demeura quelques secondes absorbé, puis dit simplement :

— Je ne sais pas encore comment me tenir ici.

— Vous pouvez vous asseoir.

Il s’assit avec prudence, gardant ses bottes. Il releva les yeux vers elle.

— Dois-je les retirer ?

— Comme vous voulez… vous pouvez les garder.

Il inclina légèrement la tête. Un silence doux s’installa. Il observait encore la pièce.

— Cet objet… dit-il en désignant l’écran.

— Une télévision.

Il s’approcha légèrement, l’observa comme on examine une machine inconnue.

— Et cela sert à quoi ?

— À voir des images. Des personnes, des endroits… parfois très loin d’ici.

Il resta un moment silencieux, les yeux fixés sur l’écran noir.

— Comme le cinématographe ?

— Oui. Un peu comme ça.

Il hocha lentement la tête.

— Curieux.

Son regard revint vers la pièce, comme pour reprendre ses repères.

— Beaucoup de choses ici semblent fonctionner… sans qu’on en voie le mécanisme.

Ils restèrent ainsi quelques instants — lui assis, elle debout — dans cette pièce qui était la sienne et qui, peu à peu, cessait de lui appartenir tout à fait.

Élise dit doucement :

— Vous devez avoir faim.

Il sembla réfléchir, presque surpris par la question.

— Je n’y avais pas pensé… avec tout cela. Mais oui, je crois.

— Vous n’avez presque rien mangé aujourd’hui.

Un léger silence s’installa.

— Je vais préparer quelque chose.

Il releva les yeux.

— Puis-je vous aider ?

— Non… ce n’est pas nécessaire. Reposez-vous.

Il pencha légèrement la tête.

— Je crains de mal supporter l’inaction.

La phrase la fit sourire malgré elle.

— Alors… vous pouvez venir, si vous voulez.

Il se leva aussitôt.

La cuisine l’arrêta.

Il resta sur le seuil, observant l’espace — surfaces lisses, appareils clos, organisation inconnue. Élise sortit une cocotte et la posa sur la plaque. Elle ouvrit le robinet et la remplit d’eau.

Adrien tourna la tête vers l’évier.

Le jet coulait avec une régularité parfaite. Il s’approcha légèrement.

— La pression est forte.

— Oui.

Il observa l’eau quelques secondes.

— Chez nous, il fallait souvent pomper longtemps pour obtenir la moitié de cela.

Elle posa la cocotte sur la plaque et tourna la commande. Rien ne sembla changer d’abord, puis Adrien perçut la transformation : l’air au-dessus de la surface se troubla, une chaleur monta. De petites bulles apparurent dans l’eau, puis remontèrent. La surface frissonna.

Elle ouvrit un paquet de pâtes et les versa dans l’eau bouillante. Adrien observa les bâtonnets pâles disparaître dans l’eau.

— Des macaronis ?

— Oui.

Il regarda la vapeur monter de la casserole.

— Cela fait longtemps que je n’en ai pas senti l’odeur.

Elle prépara une sauce simple, ajoutant du fromage et quelques herbes. Adrien suivait chacun de ses gestes avec attention.

— Vous cuisinez souvent ?

— Tous les jours.

Il observa la casserole.

— Chez nous, il faut souvent attendre longtemps avant que l’eau bouille.

— Oui… ici, ça va plus vite.

Il hocha légèrement la tête, comme si cette rapidité faisait désormais partie des nombreuses choses étranges de ce monde.

Elle égoutta les pâtes. Le bruit de l’eau contre le métal résonna dans l’évier. Adrien suivit le mouvement.

Elle dressa les assiettes.

Il fit un pas, comme pour aider.

— Puis-je… ?

— Non, dit-elle doucement. C’est bon.

Il s’arrêta aussitôt.

Elle posa les assiettes, les verres et les couverts avec des gestes familiers. Lorsqu’elle eut terminé, elle désigna la chaise.

— Vous pouvez vous asseoir.

Il inclina légèrement la tête et prit place.

Ils mangèrent face à face.

Adrien goûta, mâcha lentement.

— C’est bon.

— C’est très simple.

Il haussa légèrement les épaules.

— Après certaines rations… on devient peu exigeant.

Un bref silence retomba entre eux.

Après quelques minutes, Élise leva les yeux.

— Adrien… puis-je vous poser une question ?

Il releva la tête.

— Vous venez déjà de le faire.

— Aviez-vous quelqu’un… là-bas ?

Il resta immobile un instant.

— J’étais fiancé.

— Vous comptiez vous marier ?

— C’était prévu.

Elle hésita.

— Vous l’aimiez ?

Il leva les yeux vers elle.

— Dois-je comprendre que vous vérifiez si la place est libre ?

Elle resta un instant silencieuse.

— Pas du tout.

Il esquissa un très léger sourire.

— Voilà qui me rassure.

Puis il reprit, plus simplement :

— Je lui porte de l’estime. Lorsque la guerre sera terminée, nous nous marierons.

Ils restèrent encore quelques instants à table. Adrien posa finalement sa fourchette.

— Merci pour ce repas.

— C’est normal.

Il releva les yeux vers elle.

— Mais je suppose que tous vos invités ne sont pas interrogés avec autant de soin.

Élise haussa légèrement les épaules.

— Vous êtes mon premier invité venu de 1916. J’improvise.

Ils terminèrent le repas dans un silence plus calme.

Élise rassembla les assiettes et les porta à l’évier. Adrien se leva presque aussitôt, incapable de rester assis plus longtemps.

— Laissez, dit-elle. Je m’en occupe.

Il hésita une seconde, puis s’écarta.

Lorsqu’elle eut terminé, ils retournèrent dans le salon.

Adrien observait la pièce plus sereinement qu’à son arrivée.

Il tourna la tête vers elle.

— Vous vivez ici seule.

— Oui.

— Depuis longtemps ?

— Quelques années.

Il hésita.

— Pardonnez ma question. Dans mon temps, une femme demeurait rarement seule ainsi.

Élise eut un léger sourire.

— C’est amusant… maintenant c’est vous qui me faites passer l’interrogatoire.

Une lueur passa dans son regard.

— Vous m’avez donné l’exemple.

— Je vais finir par regretter d’avoir posé des questions.

— Il est trop tard pour cela.

Il l’observa un instant.

— Vous avez choisi cette vie ?

— Disons que personne ne m’y a obligée.

— Et cela ne vous pèse pas ?

— Pas assez pour y renoncer.

Il hocha lentement la tête.

— C’est donc une forme de liberté.

— Oui. Un léger silence passa.

Puis il demanda :

— N’êtes-vous pas fiancée ?

Elle le regarda tranquillement.

— Pourquoi ? Vous dressez une liste ?

Une lueur amusée passa dans ses yeux.

— J’essaie simplement de comprendre ma situation.

— Votre situation ?

— Je vis chez vous, après tout. Il me paraît prudent de savoir si quelqu’un risque d’apparaître pour me chasser.

Elle croisa les bras.

— Vous craignez la concurrence ?

— Je préfère éviter les duels inutiles.

Elle eut un petit sourire.

— Je l’ai été.

— Et ?

— Nous ne nous sommes pas mariés.

— Par choix ?

— Par rupture.

Il inclina légèrement la tête.

— Voilà qui doit troubler certains hommes.

— Seulement ceux qui pensent que les femmes ne partent jamais.

Il l’observa un instant.

— Vous êtes donc entièrement maîtresse de votre existence.

Elle pencha légèrement la tête.

— Ça vous surprend ?

— Disons que cela mérite réflexion.

— Faites attention… à force de vous renseigner, quelqu’un pourrait croire que vous me faites la cour.

Cette fois, un vrai sourire passa dans ses yeux.

— Je m’informe simplement avant de m’installer quelque part.

Elle laissa passer une seconde.

— Et le rapport est satisfaisant ?

— Pour l’instant, oui.

Élise se leva finalement.

Il en fit de même.

— Vous devez être fatigué.

— Un peu.

Ils restèrent un instant face à face.

Puis Adrien inclina légèrement la tête.

— Je vais donc me retirer.

Il se tourna vers le couchage, retira lentement ses bottes et les aligna soigneusement contre le mur.

Élise resta là, immobile, consciente seulement de sa présence et de ses gestes.

Adrien se redressa, la regarda un instant, puis demanda avec retenue :

— Dois-je… me changer ici ?

Elle ne répondit pas immédiatement.

Il ajouta alors très calmement :

— Ou attendez-vous que je commence pour sortir ?

La remarque la frappa comme une évidence.

Elle prit soudain conscience qu’elle se tenait toujours là tandis qu’il s’apprêtait à retirer ses vêtements.

La chaleur lui monta aussitôt au visage.

— Oh… pardon.

Elle détourna immédiatement les yeux et s'emprassa de regagner sa chambre.

Dans le salon, Adrien plia les vêtements d’hôpital avec soin, les posa près de l’uniforme, puis s’allongea. Le matelas souple le surprit encore, mais la fatigue finit par l’emporter.

Dans sa chambre, Élise s’assit un moment sur le bord du lit. La pensée de sa présence, qui l’avait bouleversée plus tôt dans la soirée, avait perdu de sa violence. Elle n’était plus qu’un fait étrange, une réalité nouvelle à laquelle il faudrait désormais s’habituer.

Peu à peu, la maison retrouva son calme. Sous le même toit, deux vies venues de mondes différents respiraient dans l’obscurité, séparées par quelques murs, mais désormais confrontées à la même question dont ni l’un ni l’autre ne connaissait encore la réponse.

Allongée dans l’obscurité, elle écoutait son appartement comme si elle ne le reconnaissait plus tout à fait.

Chaque son portait désormais une autre présence ; l’air même semblait légèrement déplacé. Un homme était là, dans son salon, chez elle.

Elle avait déjà partagé une vie avec Paul ; elle connaissait la présence masculine dans un espace quotidien, la respiration d’un autre dans la nuit, la certitude tranquille d’un corps proche. Mais rien n’était comparable à ce qu’elle ressentait à présent.

Adrien n’était pas un compagnon, pas un homme de sa vie, et pourtant il dormait à quelques mètres d’elle.

Cette simple réalité la troublait.

Elle se retourna dans le lit.

— C’est absurde…, murmura-t-elle.

Mais la pensée revint, persistante : demain, il serait encore là. Et l’après-demain peut-être aussi.

Elle ignorait combien de temps cette situation pouvait durer.

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