Chapitre XIV
Le lundi matin arriva trop vite.
Élise émergea lentement du sommeil.
Une odeur de café chaud flottait déjà dans l’air.
Elle sortit de la chambre.
Adrien se tenait dans la cuisine, près de la cafetière.
Lorsqu’il l’entendit, il leva aussitôt les yeux.
— Bonjour, Élise.
— Bonjour.
Il lui tendit une tasse.
— Le café est prêt.
Elle la prit. Le geste était devenu familier.
Leurs doigts se frôlèrent brièvement — et aucun des deux ne retira sa main tout de suite.
— Merci.
Il avait déjà préparé la sienne.
Le calme du matin s’installa entre eux, plus proche encore que la veille.
Adrien but une gorgée de café.
— Vous avez bien dormi ?
— Oui… je crois.
Elle jeta un regard vers la fenêtre où la lumière du matin commençait à entrer.
— Je dois retourner travailler aujourd’hui.
Il hocha légèrement la tête.
— Aux archives.
Elle releva les yeux vers lui.
— Vous avez une bonne mémoire.
— J’essaie.
Une petite lueur passa dans son regard.
— Ce serait fâcheux que vous oubliez ce que je fais de mes journées.
— Je ferai attention.
Elle esquissa un léger sourire.
Le silence revint, mais il n’était pas gênant.
La cafetière termina de gargouiller doucement.
Adrien sembla sur le point de dire quelque chose.
Finalement, il n’ajouta rien.
Élise posa sa tasse dans l’évier.
— Je dois y aller.
— Bonne journée.
Elle prit son manteau sur la chaise et l’enfila. Elle sentit son regard posé sur elle — attentif, calme.
Elle attrapa ses clés.
— À ce soir.
— À ce soir.
Leurs regards se croisèrent une seconde de plus que nécessaire.
Elle ouvrit la porte, sortit sur le palier et referma derrière elle.
Le déclic de la serrure résonna doucement.
Dehors, le matin était gris clair. L’air humide portait l’odeur des trottoirs mouillés.
Elle remonta le col de son manteau, traversa la rue jusqu’à sa voiture.
Le métal froid sous ses doigts, la portière qui s’ouvre, le siège encore frais — tout reprenait sa place familière.
Le moteur démarra.
La ville défilait : feux, passants, façades, vitrines encore fermées. Et pourtant, une pensée persistait : Adrien était resté chez elle.
Le centre d’archives apparut au bout de l’avenue.
Elle se gara, coupa le moteur, resta une seconde immobile avant de descendre. Puis elle prit son sac, ferma la voiture et se dirigea vers l’entrée. La salle d’archives était silencieuse comme toujours.
Quelques lecteurs étaient déjà installés, penchés sur des liasses ouvertes, dans cette concentration immobile propre aux lieux de mémoire.
Élise salua doucement en entrant, posa son sac à son poste, et se plongea dans la routine familière : demandes de cotes, registres, vérification d’inventaires, préparation de dossiers. Les gestes revenaient avec leur précision habituelle. Et pourtant, sous cette surface ordonnée, son esprit restait décalé.
À plusieurs reprises, elle eut l’impression fugace qu’Adrien allait apparaître au détour d’une travée.
Elle releva les yeux. Il n’était pas là.
L’après-midi s’écoula dans le même silence studieux, jusqu’à ce que son téléphone portable vibre dans la poche de son gilet.
Elle décrocha.
— Allô ?
— Madame Aveline ? Bonjour, docteur Moreau à l’appareil.
— Bonjour, docteur.
— Je ne vous dérange pas ?
— Non.
— Je vous appelle au sujet du patient.
— Oui, je vous écoute.
— Nous n’avons toujours aucune identification formelle. J’aimerais le revoir. Refaire un point clinique, évaluer l’évolution, et reprendre un suivi si c’est possible. Il est toujours chez vous ?
— Oui, il est toujours chez moi.
— Bien. Est-ce que vous pensez pouvoir passer avec lui ? Ce soir ou demain ?
— Oui, je vais lui proposer.
— Parfait. Et j’aurais une question supplémentaire. L’objet que vous aviez trouvé à l’admission, la médaille ancienne, est-ce que vous l’avez toujours ?
Sa main se posa sur la poche de son sac.
— Oui
— Est-ce qu’il a pu la revoir depuis ?
— Non. Pas encore.
— D’accord. J’aimerais qu’il puisse la voir. Les objets personnels peuvent parfois réactiver des éléments amnésiques importants. Pourriez-vous l’apporter lors de votre venue ?
— Oui, bien sûr.
— Très bien. Tenez-moi informé de l’heure.
— D’accord.
La ligne se coupa.
Elle resta un instant immobile, le téléphone encore à la main.
Dans la poche de son sac, la médaille semblait soudain peser davantage.
Elle sut — sans pouvoir dire comment — que quelque chose venait de se remettre en mouvement.
Le soir tombait lorsqu’Élise rentra.
La rue était déjà bleutée par la lumière des réverbères.
Elle gara la voiture, resta une seconde immobile avant de couper le moteur, puis sortit enfin.
L’air était plus froid que le matin.
Elle remonta le col de son manteau et traversa le trottoir jusqu’à l’immeuble.
Elle monta lentement, consciente, à chaque marche, de ce qui l’attendait derrière la porte : la présence d’Adrien suspendue dans l’appartement qu’elle avait quitté quelques heures plus tôt.
Elle ouvrit.
Adrien était dans le salon, assis près de la lampe, un livre ouvert entre les mains. Lorsqu’il l’entendit entrer, il releva aussitôt les yeux.
Son visage s’éclaira légèrement.
— Bonsoir, Élise.
— Bonsoir.
Elle referma la porte et posa ses clés. Il s’était déjà levé.
— Vous semblez fatiguée, dit-il doucement.
— Un peu, oui. Il l’observa un instant.
— Votre journée a été difficile ?
Elle plissa légèrement les yeux.
— Vous vous inquiétez pour moi ?
— Il arrive que je fasse preuve d’intérêt pour mon environnement immédiat.
— Je vois que vos recherches progressent déjà.
Une légère lueur amusée passa dans son regard.
— J’essaie d’élargir mes compétences.
Elle esquissa un sourire.
— Mais non, reprit-elle, ma journée n’a pas été difficile… j’avais simplement beaucoup en tête.
Il hocha légèrement la tête.
— Je comprends.
— Et vous ? demanda-t-elle. Vous avez avancé dans vos lectures ?
— Oui, dit-il. Certains passages éclairent… partiellement… ce que je vis.
Elle s’approcha légèrement.
— Partiellement ?
— Ils décrivent des continuités temporelles qui ne seraient pas totalement rompues. Des états qui pourraient coexister.
Elle hocha la tête.
— Comme ce que vous avez ressenti là-bas.
— Oui.
Un silence proche s’installa.
Elle inspira doucement.
— Le docteur Moreau m’a appelée aujourd’hui.
Adrien resta immobile une seconde.
— Ah.
Elle observa sa réaction.
— Il aimerait vous revoir. Faire un point.
Adrien referma lentement son livre.
— Je suis touché par cet intérêt persistant pour mon cas.
Elle croisa les bras.
— Vous n’avez pas l’air très enthousiaste.
— Disons que je doute de l’utilité d’une seconde consultation visant à déterminer si je suis encore fou.
Élise pencha légèrement la tête.
— Vous savez… c’est généralement le genre de phrase que disent les gens qu’un médecin devrait revoir.
Il resta silencieux une seconde.
Puis un sourire passa dans ses yeux.
— Voilà qui n’améliore pas ma position.
— Pas du tout.
— Je vois que je peux compter sur votre soutien.
— Toujours.
Il désigna le livre posé sur la table.
— Mes recherches commencent à devenir intéressantes. Il serait dommage de les interrompre pour répondre à quelques questions supplémentaires sur mon identité.
— Il essaie de vous aider.
— J’en suis certain.
Un très léger sourire apparut sur ses lèvres.
— Mais j’ai parfois l’impression que ses méthodes consistent surtout à me demander ce que je sais déjà.
Elle le regarda un instant.
— Donc vous ne voulez pas y aller.
Il réfléchit une seconde. Puis il soupira très légèrement.
— Je suppose que coopérer facilitera les choses.
— Il propose demain.
— Demain…
Un court silence passa.
— Très bien.
Aucune résistance réelle. Seulement une résignation mesurée.
— Cela vous convient ? demanda-t-elle.
— Oui. Chercher à comprendre est légitime.
Un temps passa. Puis il ajouta, plus bas :
— Et cela me rapprochera probablement de l’origine.
Elle le regarda une seconde.
— Vous avez déjà prévu de repartir, alors.
Il hésita légèrement.
— Si je comprends ce qui s’est passé… ce sera probablement inévitable.
Elle haussa très légèrement les épaules.
— Alors ne tardez pas trop à trouver vos réponses.
Une lueur passa dans ses yeux.
— Vous êtes pressée de vous débarrasser de moi ?
Elle esquissa un sourire.
— Pas du tout. Mais j’aimerais éviter de devoir expliquer à tout le monde pourquoi un homme du début du XXe siècle lit tranquillement dans mon salon.
Un très léger sourire apparut sur ses lèvres.
Leurs regards restèrent liés.
Le téléphone sonna.
La sonnerie sembla presque intrusive dans l’espace intime entre eux.
Élise regarda l’écran.
— Excusez-moi, dit-elle doucement.
Elle s’éloigna de quelques pas vers l’entrée avant de répondre, lui tournant légèrement le dos.
Adrien resta dans le salon, respectant instinctivement cette distance.
— Allô ?
— Élise ? C’est moi.
Sa voix se radoucit aussitôt.
— Camille, salut !
— Je ne te dérange pas ?
— Non, pas du tout. Je viens juste de rentrer.
— Tu vas bien ?
— Oui… un peu fatiguée, mais ça va. Et toi ?
— Ça va. Mais j’ai pensé à toi aujourd’hui. À toute cette situation… ça doit te demander beaucoup.
Élise eut un léger souffle.
— Oui, c’est vrai que ça a un peu changé mon quotidien.
— J’imagine. Accueillir quelqu’un comme ça chez soi… tu n’as pas hésité longtemps.
Élise sourit légèrement.
— Non… c’est vrai.
— Et je comprends pourquoi, dit Camille doucement.
Élise resta silencieuse une seconde.
— Il a quelque chose en lui, reprit Camille, quelque chose de très… attirant. Pas au sens superficiel. Plus profond. Tu vois ?
Élise sentit une tension très fine monter en elle.
— Oui… je vois.
— Quand il a joué chez moi… ça m’est resté. Je n’arrive pas à l’expliquer. C’était comme si on entendait autre chose que la musique.
— Oui… c’est exactement ça.
— Depuis, je pense à lui. Je me demande comment il va, s’il se sent mieux…
— Il va bien. Il est étonnamment stable, en fait. Plus que je ne l’aurais imaginé au début.
— C’est étrange, dit Camille. Il donne l’impression d’être solide… mais comme s’il pouvait disparaître si on le lâchait.
Élise sentit son cœur se serrer légèrement.
— Oui… il y a quelque chose comme ça.
Un temps passa.
— Je pourrais venir le voir un de ces jours ? Juste parler un peu avec lui…
Élise sentit le malaise revenir, mais sa voix resta chaleureuse.
— Bien sûr… et moi aussi je serai contente de te voir.
— Merci. Et toi… tu tiens le coup ?
— Oui. Et… ça me fait du bien qu’il soit là…
— Je comprends.
Un bref silence complice passa entre elles.
— Bon, je ne te retiens pas. On se voit bientôt ?
— Oui. Quand tu veux.
— Et… dis-lui que je pense à lui.
Élise leva brièvement les yeux vers Adrien.
— Je lui dirai.
— À bientôt.
— Oui, à plus tard.
Elle coupa.
Elle resta une seconde immobile, téléphone en main, puis revint vers le salon.
Adrien l’observait calmement.
— Tout va bien ?
— Oui.
Elle hésita une seconde, puis dit simplement :
— C’était Camille. Elle demandait comment vous alliez… et elle aimerait bien vous revoir.
Adrien eut un très léger mouvement de tête, surpris sans le montrer franchement.
— Me revoir ?
— Oui.
Un bref temps passa.
— Pour quelle raison ? demanda-t-il simplement.
La question n’était pas méfiante — seulement sincère, presque naïve.
Élise sentit un léger trouble monter en elle. Elle chercha ses mots.
— Quand vous êtes venu chez elle… dit-elle lentement… quand vous avez joué au piano… ça l’a marquée.
Adrien resta immobile.
— Elle m’a dit que ce n’était pas seulement la musique. Que quelque chose passait à travers vous. Quelque chose de… difficile à nommer.
Il inclina légèrement la tête.
— Voilà qui est une perception assez fine.
Un silence passa.
— Votre amie possède une sensibilité remarquable.
Élise haussa légèrement les épaules.
— Camille est comme ça avec tout le monde.
— Vraiment ?
— Oui.
Adrien sembla réfléchir.
— Pourtant, j’ai eu le sentiment qu’elle m’observait avec une attention particulière.
Élise croisa légèrement les bras.
— Elle est curieuse.
— Curieuse…
Il sembla peser le mot.
— C’est aussi l’impression que j’ai eue.
Puis il ajouta calmement :
— Et très attentive.
Élise détourna légèrement le regard.
— Elle l’est, oui.
Adrien reprit tranquillement :
— Et je dois reconnaître qu’elle est très agréable à écouter.
Élise releva les yeux vers lui.
— Ah bon ?
— Oui.
Il parlait avec un sérieux presque analytique.
— Elle a une manière très directe de regarder les choses. Et une grande bienveillance.
Élise hocha la tête.
— Oui… elle est comme ça.
Adrien ajouta, presque pensif :
— Et elle a beaucoup de charme.
Le silence qui suivit fut très bref.
Mais Élise le sentit nettement.
Elle inspira légèrement.
— Camille a beaucoup de qualités, dit-elle avec calme.
— C’est aussi mon impression.
Une lueur discrète passa dans ses yeux.
— Je comprends qu’elle vous soit chère.
Chaque mot était simple. Et, sans qu’elle l’ait anticipé, quelque chose se serra en elle.
Pas une pensée claire.
Pas une jalousie formulée.
Mais une contraction brève — presque physique. Comme si une place qu’elle n’avait pas encore nommée venait d’être effleurée par quelqu’un d’autre.
— Oui, dit-elle.
Sa voix était restée calme.
— Elle l’est.
Un temps passa.
Adrien la regardait — avec cette attention douce qu’il avait pour elle seule.
Mais les mots restaient là : beaucoup de charme.
Élise inspira légèrement.
— Au fait… vous avez mangé aujourd’hui ?
Il parut presque surpris.
— Non.
— Non ?
— Je ne me serais pas permis.
Le ton était simple, évident pour lui.
Elle le regarda, touchée.
— Adrien… vous pouvez vous servir. Vraiment. Tout ce qui est ici est aussi pour vous.
Il resta silencieux une seconde.
— J’en suis reconnaissant, dit-il doucement. Mais je préfère attendre votre présence.
Leurs regards se rencontrèrent.
Elle sentit une chaleur douce monter en elle.
— Eh bien… je suis là, dit-elle avec un léger sourire.
Un souffle passa entre eux.
— Alors nous devrions dîner, dit-il.
Aucun ne bougea tout de suite.
Le silence n’était plus le même.
La proximité restait là, et, très légèrement, une autre tension s’y mêlait désormais : l’idée que Camille avait pensé à lui.

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