Chapitre XV
Élise s’éveilla avant le réveil.
Pendant quelques secondes, elle resta allongée, consciente d’une tension déjà présente, comme si quelque chose l’attendait dans la journée. Puis le souvenir revint d’un seul mouvement : le rendez-vous à l’hôpital, la médaille, Adrien.
Elle se leva.
La salle de bains était froide, et l’eau sur son visage la ramena complètement au présent.
Elle s’habilla rapidement, comme si la moindre hésitation risquait de fissurer l’équilibre fragile de la matinée.
Ses cheveux, son manteau posé sur la chaise, son sac préparé la veille : tout semblait déjà orienté vers ce rendez-vous.
Lorsqu’elle sortit de la chambre, Adrien était déjà prêt.
Il se tenait dans le salon, debout près de la table, déjà habillé pour sortir, comme s’il attendait depuis quelques minutes sans vouloir la presser.
Il tourna légèrement la tête en l’entendant.
— Bonjour, Élise.
— Bonjour, Adrien.
La cafetière était prête et deux tasses attendaient.
Il lui en tendit une avec ce geste désormais familier, et leurs doigts se frôlèrent brièvement.
— Vous avez bien dormi ? demanda-t-il.
— Oui… assez bien, répondit-elle doucement. Le sommeil est venu tard, mais il a été paisible.
Elle prit une gorgée, puis leva légèrement les yeux vers lui.
— Vous savez que si vous continuez à me préparer mon café tous les matins, je risque de m’y habituer.
Adrien haussa très légèrement un sourcil.
— Ce serait imprudent.
— Pourquoi ?
— Parce que rien ne garantit que ce service soit durable.
Une légère lueur passa dans ses yeux.
— Il s’agit simplement d’une coïncidence logistique. Je me lève tôt.
Élise esquissa un sourire.
— Bien sûr.
— Et la cafetière se trouve être ici.
— Évidemment.
— Il aurait été inefficace de préparer une seule tasse.
Elle le regarda quelques secondes.
— Vous êtes très convaincant.
— J’essaie surtout d’être rationnel.
Élise baissa les yeux vers sa tasse pour cacher le sourire qui lui échappait.
— C’est exactement ce que je me disais.
Elle posa la tasse avec précaution.
— Nous avons rendez-vous ce matin.
— À l’hôpital.
— Oui. Avec le docteur Moreau.
— Je m’en souviens.
Il marqua une légère pause.
— Je suppose qu’il souhaite vérifier si je suis toujours aussi incohérent que lors de notre dernière rencontre.
Élise releva les yeux vers lui.
— Il veut simplement faire un point.
— Bien sûr.
Une légère lueur passa dans son regard.
— Il serait regrettable que mon état de folie se soit aggravé pendant la nuit sans qu’il en soit informé.
Elle retint un sourire.
— Vous allez finir par lui compliquer la tâche.
— Je crains surtout de lui simplifier excessivement le diagnostic.
Elle secoua légèrement la tête.
— Adrien…
— Je vous rassure, dit-il tranquillement. Je coopérerai.
Il prit une gorgée de café.
— Même si je doute que cette consultation fasse avancer quoi que ce soit d’essentiel.
Ils sortirent ensemble.
Le matin était froid et clair, la rue encore calme.
Adrien s’installa à côté d’elle dans la voiture, observant brièvement l’habitacle avec cette curiosité discrète qu’il réservait aux objets modernes.
— Nous passons d’abord aux archives, expliqua-t-elle. Je dois prévenir que je m’absente pour la matinée.
— Bien sûr.
La ville défilait dans la lumière pâle du matin.
Adrien regardait les rues, les façades et les passants avec son attention tranquille, tandis qu’Élise conduisait en ayant conscience de la présence de la médaille dans son sac posé près d’elle.
Elle se gara devant le centre d’archives.
— J’en ai pour quelques minutes seulement, dit-elle. Je reviens tout de suite.
— Je vous attends.
Elle sortit.
La salle d’archives était encore calme ; quelques lecteurs étaient déjà installés aux tables.
Élise traversa la pièce et rejoignit le bureau vitré au fond.
— Thomas ?
Son collègue leva les yeux de l’écran.
— Oui ?
— Je dois m’absenter ce matin. J’accompagne quelqu’un à un rendez-vous médical à l’hôpital.
Thomas la regarda une seconde.
— Encore ?
Le mot n’était pas sec, plutôt étonné, mais il resta suspendu entre eux.
Élise sentit une chaleur lui monter au visage.
— Oui… c’est exceptionnel… la situation est un peu particulière en ce moment.
Il la fixa un instant, puis soupira légèrement.
— Tu enchaînes pas mal les absences ces derniers jours…
— Je sais… je rattraperai tout cet après-midi, je te le promets.
— D’accord… c’est juste qu’on a pris un peu de retard hier sur les demandes.
— Je m’en occuperai en priorité. Rien ne restera en attente.
Il hocha la tête.
— Pas de souci.
Élise acquiesça, murmura un merci sincère, puis ressortit rapidement.
Adrien l’attendait dans la voiture, immobile, le regard tourné vers la rue.
Lorsqu’elle s’installa, il tourna légèrement la tête.
— Tout s’est bien passé ?
— Oui, répondit-elle. C’était simplement administratif. Je suis libre pour la matinée.
Adrien observa la façade du bâtiment un instant.
— Je commençais à craindre que les procédures administratives aient eu raison de moi.
Élise le regarda.
— Comment ça ?
— J’ai envisagé un instant la possibilité de finir ma vie dans cette voiture.
Élise le fixa.
— Adrien… vous avez attendu dix minutes.
Il resta silencieux une seconde.
— Ce détail ne diminue pas la gravité de la situation.
Elle retint un sourire.
— Vous auriez pu sortir.
— J’y ai pensé.
Il marqua une pause.
— Mais j’ignorais si cela aurait compliqué davantage la situation administrative.
Elle remit le contact.
— Nous avons donc évité une tragédie.
— De justesse.
L’hôpital apparut bientôt.
Ils entrèrent.
L’air intérieur, trop chauffé, portait l’odeur familière des lieux médicaux.
La salle d’attente était presque vide ; quelques patients feuilletaient des magazines en silence.
Adrien observa les sièges plastifiés, les murs pâles et les affiches sanitaires avec une curiosité retenue.
— Ces lieux ont peu changé, dit-il doucement.
— Les hôpitaux ?
— Oui.
La porte du cabinet s’ouvrit.
— Madame Aveline ?
Le docteur Moreau les accueillit d’un signe de tête attentif.
— Entrez.
Ils prirent place.
Adrien s’assit droit, les mains posées sur les genoux.
Le docteur Moreau l’observa longuement, avec un regard clinique mais sans dureté.
— Comment vous sentez-vous depuis votre sortie ?
— Stable. Lucide. Mais avec la conscience persistante d’un décalage.
— Toujours des perceptions liées à un autre temps ?
— Oui.
— Plus fréquentes ?
— Plus précises.
Le docteur nota quelques éléments, puis leva brièvement les yeux vers Élise.
— Vous confirmez ?
— Oui. Il est plus stable qu’au début, mais le décalage reste présent. Et même plus conscient, je dirais.
— Et ces perceptions… vous les vivez toujours comme des souvenirs ?
Adrien inclina légèrement la tête.
— Pas exactement.
Le médecin releva les yeux.
— Comment les décririez-vous ?
— Disons que j’ai parfois l’impression que vous cherchez à les faire entrer dans une catégorie qui ne leur correspond pas.
La pièce resta silencieuse un instant.
Élise baissa légèrement les yeux vers la table pour cacher le sourire qui lui échappait.
Le docteur Moreau demeura immobile.
— Je cherche simplement à comprendre ce que vous décrivez.
— Bien sûr, répondit Adrien calmement. Mais comprendre suppose parfois de modifier l’hypothèse de départ.
Élise releva légèrement la tête, l’air neutre, même si une légère lueur amusée persistait dans son regard.
Le docteur reprit son stylo.
— C’est précisément ce que nous essayons de faire.
Adrien resta silencieux une seconde.
Puis il inclina légèrement la tête.
— Dans ce cas, nous poursuivons le même objectif.
Le médecin releva les yeux.
— Comment cela ?
— Comprendre ce qui se passe.
Une légère pause.
— Simplement… avec des hypothèses différentes.
Le docteur Moreau resta un instant immobile.
Élise sentit un sourire lui échapper malgré elle et détourna légèrement les yeux.
— Et quelles seraient vos hypothèses ? demanda le médecin.
Adrien répondit avec le plus grand calme :
— Celles qui ne supposent pas que je sois fou au préalable.
Un silence pesa dans la pièce. Élise baissa légèrement la tête, les lèvres pressées pour retenir un sourire.
Le docteur reprit lentement son stylo.
— Je vois… Il y a un point que j’aimerais explorer avec vous. L’objet retrouvé sur vous à l’admission : la médaille ancienne.
Adrien tourna légèrement la tête.
— La médaille ?
— Madame Aveline m’a indiqué qu’elle l’avait conservée.
Le silence changea de nature.
Adrien se tourna vers Élise.
— Vous l’aviez ?
Élise sentit son cœur se serrer.
— Oui…
Elle ouvrit son sac, glissa la main dans la poche intérieure et sentit le métal froid de la médaille dans sa paume.
Elle la posa sur la table.
Adrien la regarda.
La surprise passa dans ses traits, puis quelque chose se referma.
Il la prit.
Au contact, sa respiration se suspendit et son regard sembla s’absenter un instant.
Élise le vit se figer, comme happé par une sensation intérieure invisible.
— Adrien ? dit doucement le docteur Moreau.
Il cligna des yeux, comme si la pièce revenait lentement autour de lui.
— Oui…
— Elle vous évoque quelque chose ?
Adrien baissa brièvement les yeux vers la médaille dans sa main.
— Oui. Elle m’est familière.
— Familière comment ?
Adrien resta silencieux une seconde.
— Je ne saurais pas le dire précisément.
— Essayez. Une image, peut-être ? Un lieu ? Une personne ?
Adrien releva lentement les yeux vers lui.
— Non.
Le médecin insista :
— Pourtant votre réaction a été très nette.
— C’était une sensation.
— Une sensation liée à un souvenir ?
Adrien expira légèrement.
— Docteur… si je savais à quoi cela correspond, je vous l’aurais déjà dit.
Un court silence suivit.
— Parfois, les associations viennent en parlant, poursuivit le médecin.
Adrien posa calmement la médaille sur la table.
— Et parfois elles ne viennent pas du tout.
Le ton était resté parfaitement calme.
— Dans ce cas, continuer à poser les mêmes questions n’y changera probablement rien.
Élise sentit la tension dans la pièce.
Le docteur Moreau resta un instant silencieux, puis reprit son stylo.
Adrien demeura immobile une seconde encore, puis passa la médaille autour de son cou, sous sa chemise, avec un geste presque cérémoniel.
Élise le regarda faire, le cœur serré. Le docteur reprit :
— J’aimerais vous revoir dans environ une semaine afin d’observer l’évolution. Cela vous conviendrait ?
Adrien resta silencieux un instant.
Ses doigts se refermèrent légèrement sur le bord de la médaille.
Un très léger soupir lui échappa avant qu’il ne relève les yeux vers le médecin.
Puis il tourna brièvement la tête vers Élise.
— Si cela vous paraît nécessaire…
Sa voix était calme, mais un peu plus sèche qu’auparavant.
Le docteur observa brièvement cette réaction, puis se tourna vers Élise.
— Cela vous convient également ?
— Oui, bien sûr. Nous reviendrons la semaine prochaine.
Adrien se redressa légèrement dans son fauteuil, visiblement impatient que l’entretien s’achève.
— Très bien, dit le docteur. Nous fixerons le rendez-vous à l’accueil en sortant.
Adrien hocha la tête sans répondre.
Son regard était déjà tourné vers la porte.
Le docteur joignit les mains.
— La gendarmerie nous a transmis un retour. L’enquête concernant votre identité n’a pour l’instant rien donné. Aucune correspondance dans les fichiers de personnes disparues ni dans les signalements récents.
Adrien écoutait sans réaction visible.
— Nous restons donc dans une situation d’identité inconnue, ce qui complique certaines démarches administratives. Les recherches continuent.
Il se tourna vers Élise.
— Madame Aveline, je vous remercie encore de votre aide. Sans votre présence, la prise en charge serait plus difficile.
— C’est naturel. Je fais simplement ce qui me semble juste.
— Il y a également la question du suivi médical. En l’absence d’identité et de couverture sociale, la facturation ne peut pas être établie pour l’instant. Nous maintiendrons les consultations nécessaires, mais il faudra probablement trouver une solution administrative si la situation perdure.
— Je comprends.
— Pour le moment, la priorité reste l’évaluation clinique.
Il referma le dossier.
— Avez-vous des questions ?
— Non, dit-elle doucement. Tout est clair pour nous.
— Très bien. Nous nous revoyons donc la semaine prochaine.
Ils se levèrent.
Dans le couloir, ils marchèrent côte à côte sans se parler, puis sortirent. L’air extérieur était froid.
Ils rejoignirent la voiture sans un mot.
Adrien s’installa côté passager.
Élise démarra.
Le silence dans l’habitacle n’était pas hostile, mais fermé.
La médaille portée contre lui semblait avoir déplacé quelque chose de profond, comme si une part de lui s’était réancrée ailleurs.
Ils arrivèrent devant l’immeuble.
Elle coupa le moteur.
Adrien détacha sa ceinture.
Ils montèrent l’escalier sans parler.
Leurs pas résonnaient doucement dans la cage d’escalier.
Élise ouvrit la porte.
L’appartement les accueillit dans son calme habituel.
Adrien entra.
Il retira son manteau et le posa avec soin sur une chaise.
Élise posa ses clés.
— Vous l’aviez depuis le début.
Élise sentit une tension vive monter en elle.
— Oui…
— Pourquoi ne me l’avoir pas montrée ?
Elle resta un instant silencieuse.
— Je… je ne sais pas vraiment…
Adrien la regarda.
— Vous ne savez pas ?
Le ton n’était pas élevé, mais plus direct qu’à l’habitude.
Élise chercha ses mots.
— Je pensais que… que ce n’était peut-être rien. Que cela n’aurait peut-être…
Elle s’interrompit.
Adrien baissa légèrement les yeux.
— Vous avez retenu quelque chose qui faisait partie de moi.
Il porta la main à la médaille sous sa chemise.
— Elle était sur moi… là-bas.
Un silence s’installa.
— N’oubliez pas que votre intention, depuis le début, est de m’aider à repartir.
— Oui… je le sais, dit-elle avec difficulté.
— C’est pour cela que je suis resté ici.
Il releva les yeux vers elle.
— Alors j’essaie de comprendre.
Une légère pause.
— Pourquoi ne me l’avoir pas donnée ?
Élise détourna le regard.
— Ce n’était pas… réfléchi…
— Élise.
Elle releva les yeux.
Son regard était plus ferme que d’habitude.
— Ce n’est pas une réponse.
Elle sentit sa gorge se serrer.
— Je…
Elle passa une main dans ses cheveux, visiblement déstabilisée.
— Je crois que… j’avais peur.
Adrien resta immobile.
— Peur de quoi ?
Le silence s’étira.
Elle inspira.
Puis les mots sortirent presque malgré elle.
— Que cela vous aide à repartir.
Elle releva les yeux vers lui.
— Si vous compreniez trop vite ce qui vous est arrivé… vous partiriez.
Sa voix trembla légèrement.
— Et je… je n’étais pas prête à ça.
Le silence qui suivit fut plus dense.
Adrien la regardait maintenant avec une intensité nouvelle, comme s’il découvrait quelque chose qu’il n’avait pas encore formulé.
— Vous savez pourtant que c’est inévitable.
— Oui… je le sais.
Elle inspira difficilement.
— Mais savoir quelque chose ne rend pas la chose plus facile.
Ils étaient restés plus proches qu’ils ne s’en étaient rendu compte.
Adrien fit un léger mouvement, comme s’il allait reculer… puis s’arrêta.
Leurs regards restèrent accrochés.
Élise sentit très clairement la présence d’Adrien devant elle — la chaleur de son souffle, la proximité inattendue entre eux.
Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea.
Adrien sembla sur le point de dire quelque chose. Ses lèvres s’entrouvrirent légèrement.
Puis il se ravisa.
Comme s’il venait de décider que ce n’était pas le moment. Puis il reprit, plus grave :
— Permettez-moi de vous poser une question. Pensez-vous qu’il existe, me concernant, une information que vous détiendriez et dont je devrais avoir connaissance ?
Élise sentit son cœur se serrer davantage.
— Non… je ne pense pas qu’il y ait autre chose que je devrais vous dire, répondit-elle après une hésitation perceptible.
— Je vous remercie.
Il marqua une légère pause.
— Si nous devons continuer ce chemin ensemble, il me semble essentiel que rien ne soit retenu. Puis-je vous demander de ne plus rien me dissimuler ?
— Oui… je vous le promets, dit-elle, profondément émue. Je ne vous cacherai plus rien.
Elle baissa légèrement la tête.
— Je n’ai pas voulu vous retenir pour moi, ajouta-t-elle d’une voix fragilisée. J’avais seulement peur que vous partiez.
Adrien ne répondit pas tout de suite.
Son regard resta posé sur elle.
Et, pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, il sembla mesurer pleinement ce que cela signifiait.
Ils restèrent face à face, très proches, leurs regards désormais sans protection.
Elle comprenait qu’elle s’attachait à lui bien plus profondément qu’elle ne l’avait voulu, et que cet attachement la mènerait vers la perte.
Adrien percevait tout cela avec une acuité troublante : sa peur silencieuse, sa dignité, et cette fidélité qui consistait à l’aider malgré tout à rejoindre un destin qui l’éloignerait d’elle.
Quelque chose se resserra en lui.
Il comprenait que son départ laisserait derrière lui une présence déjà enracinée.
Élise soutenait son regard et y lisait la même chose qu’elle ressentait.
Une émotion si forte monta qu’elle dut retenir son souffle.
Ils ne se touchèrent pas.
Quelque chose pourtant avait commencé.

Annotations