Chapitre XVII

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Adrien resta longtemps immobile dans le salon après que la porte de la chambre d’Élise se fut refermée. Le silence de l’appartement lui parut plus dense que quelques minutes auparavant, comme si les murs eux-mêmes avaient retenu l’échange qu’ils venaient d’avoir.

Le matelas était installé près du canapé, soigneusement préparé comme chaque soir. Il s’y assit sans se presser, les coudes posés sur les genoux, le regard perdu dans la pénombre de la pièce.

Il n’avait pas voulu la blesser.
Il avait voulu la protéger d’un attachement qu’il jugeait dangereux.

Il mesurait maintenant la maladresse de ses mots.

Il passa lentement une main sur son visage, puis porta l’autre à la médaille qu’il portait autour du cou. Il la retira et la tint dans sa paume ouverte. Le métal froid semblait plus lourd que d’ordinaire. Il y avait, dans cet objet, tout ce qui le liait à son époque, à ses hommes, à la promesse silencieuse qu’il leur avait faite.

Il ferma les yeux.

Des visages lui revinrent avec une netteté troublante. Des hommes, parfois trop jeunes, qui avaient marché derrière lui sans discuter.

Il ne pouvait pas les abandonner.

Pourtant, malgré lui, l’image d’Élise s’imposa à la place des tranchées. Il revit son regard blessé et comprit qu’en voulant rester maître de lui-même, il avait été plus dur qu’il ne l’aurait souhaité.

Il s’allongea enfin sur le matelas, mais le sommeil refusa de venir. Il changea de position plusieurs fois, fixa le plafond, puis tourna la tête vers la porte du couloir.

Dans sa chambre, Élise ne dormait pas non plus.

Elle était allongée sur le dos, les yeux ouverts dans l’obscurité, le regard perdu dans le plafond qu’elle distinguait à peine. Une fatigue émotionnelle profonde la traversait, celle qui suit les luttes qu’on ne voulait pas mener.

Elle savait qu’il devait repartir. Ce qui la blessait n’était pas son départ à venir, mais la manière dont il avait voulu jouer avec ses sentiments.

Elle se redressa finalement, incapable de rester immobile davantage. Le silence l’oppressait.

Elle passa une main dans ses cheveux et se leva pour aller boire un verre d’eau, espérant que le simple fait de bouger calmerait l’agitation en elle.

Au même moment, dans le salon, Adrien se redressa lui aussi. Il n’arrivait plus à rester allongé. Il se leva lentement et marcha sans bruit vers la cuisine dans l’obscurité.

Ils s’arrêtèrent tous les deux dans le couloir, surpris de se retrouver face à face dans la pénombre de l’appartement.

Pendant une seconde, aucun d’eux ne parla.

La dispute flottait encore entre eux, invisible mais bien présente.

— Vous ne dormez pas, murmura-t-il finalement.

— Vous non plus.

Ils se regardèrent longtemps.

La dispute avait arraché ce qu’ils retenaient, et il ne restait plus que la vérité nue de ce qu’ils éprouvaient.

Adrien fit quelques pas vers elle et leva la main avec hésitation.

Ses doigts effleurèrent son bras.

Élise ne recula pas.

Pendant un instant, aucun d’eux ne bougea.

Le silence se chargea d’une intensité presque insoutenable. Il suffisait d’un mouvement de plus pour que la distance disparaisse complètement.

Adrien ferma les yeux une fraction de seconde, comme s’il luttait une dernière fois contre lui-même.

Lorsqu’il les rouvrit, son regard n’était plus seulement maîtrisé. Quelque chose de plus brut le traversait.

Sa main resta posée sur son bras, chaude, ferme, comme s’il s’autorisait enfin à reconnaître ce qu’il s’efforçait de contenir depuis des jours. Élise sentit le contact parcourir tout son corps.

— Nous ne devrions pas en arriver là.

Élise eut un petit rire nerveux.

— C’est une nouvelle technique pour me pousser à bout ?

Adrien la regarda simplement.

— Non.

La réponse était calme. Sans ironie.

— C’est dommage.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Vous étiez plutôt doué pour ça jusqu’ici.

Il ne répondit pas.

Ce silence l’irrita davantage.

— Quoi ? Vous êtes à court d’idées ?

— Non.

— Alors ?

— J’essaie simplement d’éviter que cette dispute ne devienne pire qu’elle ne l’est déjà.

Élise eut un souffle agacé.

— Trop tard pour ça.

Elle jeta un regard à sa main toujours posée sur son bras.

— Et vous pourriez commencer par me lâcher.

Adrien baissa brièvement les yeux vers sa main.

Mais il ne la retira pas.

— Ce n’est pas un jeu, Élise.

Elle eut un léger rire.

— Vous devriez prévenir plus tôt quand vous changez les règles.

Le silence retomba.

Ils étaient maintenant très proches.

Élise sentit malgré elle la tension changer. La colère se dissipait peu à peu, remplacée par quelque chose de plus trouble.

— Alors quoi ? murmura-t-elle finalement.

Adrien hésita une seconde.

— Je ne voulais pas finir la soirée comme ça.

La réponse était simple, sans détour, et Élise soutint son regard un instant, comme si elle cherchait encore une trace d’ironie ou de provocation dans ses yeux.

Le silence entre eux s’alourdit peu à peu, perdant la dureté de la dispute pour devenir quelque chose de plus intime.

Malgré elle, son regard glissa vers sa bouche.

Adrien le vit.

Il comprit aussi ce que ce regard signifiait.

Un mouvement de plus aurait suffi pour que la distance entre eux disparaisse complètement, et pendant une seconde il sembla réellement prêt à franchir cette limite, se penchant légèrement vers elle jusqu’à ce que leurs souffles se mêlent dans l’étroit couloir.

Puis il s’arrêta.

Élise resta immobile, le cœur battant plus vite qu’elle ne l’aurait voulu, attendant malgré elle que ce mouvement reprenne.

Une seconde passa.

Puis une autre.

Et soudain un léger rire lui échappa, bref et un peu amer, comme si elle venait brusquement de comprendre quelque chose qu’elle aurait préféré ignorer.

Elle retira aussitôt son bras de la main d’Adrien.

— Bien sûr.

Adrien fronça légèrement les sourcils.

— Élise—

— Non.

Elle secoua la tête.

La colère était revenue d’un coup.

— J’ai compris.

Sa voix s’était durcie.

— Vous poussez… vous attendez de voir jusqu’où ça va… et au dernier moment vous reculez.

Le silence pesa.

— C’est exactement ce que vous faites depuis le début.

Il ne répondit pas assez vite.

Ce fut suffisant.

— Voilà.

Elle fit un pas en arrière.

— Bonne nuit, Adrien.

Le ton était sec.

Elle passa près de lui et rejoignit sa chambre sans se retourner.

La porte se referma derrière elle.

Adrien resta quelques minutes dans le couloir avant de regagner sa chambre.

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