Chapitre XVIII
Adrien se tenait dans la tranchée, les bottes enfoncées dans une boue épaisse qui collait à chacun de ses mouvements. Les parois de terre ruisselaient d’humidité et l’air était lourd, chargé de poudre et de fumée, tandis qu’au-dessus d’eux le ciel disparaissait derrière un voile gris où l’artillerie continuait de gronder.
Un obus éclata au loin, faisant trembler le boyau.
— Mon capitaine !
Adrien tourna la tête. Un soldat couvert de boue venait de surgir à quelques pas de lui. Il avait le visage trop jeune, les traits encore ceux d’un garçon, mais son regard était tendu, fixé sur lui avec une attente presque douloureuse.
— Ordres, mon capitaine ?
Adrien voulut répondre, mais sa voix resta coincée dans sa gorge.
Le tir de barrage continuait, régulier, implacable, comme un rythme que tous ici connaissaient trop bien. Il savait ce que cela signifiait. Dans quelques secondes, peut-être moins, les canons se tairaient et l’assaut devrait partir.
Les hommes dans la tranchée le savaient aussi.
— Capitaine… le tir va s’arrêter.
Puis soudain, le grondement s’éteignit.
Le silence qui suivit fut brutal, presque irréel — ce silence particulier qui précédait toujours l’élan hors de la tranchée.
Les hommes levèrent les yeux vers lui.
Ils attendaient.
Les regards pesaient sur lui, immobiles, suspendus à un seul geste.
Il tenta de lever la main.
Son bras ne bougea pas.
Comme si la boue avait envahi son corps lui-même, comme si quelque chose l’empêchait d’exister pleinement dans cet instant où tout dépendait de lui.
— Mon capitaine…
La voix était plus basse maintenant, presque inquiète.
Au-dessus du parapet, le no man’s land s’étendait dans une lumière grise, creusé de cratères et barré de fils de fer tordus. Les silhouettes de ses hommes se tendaient déjà, prêtes à bondir au premier signal.
Adrien savait ce qu’il devait faire.
Lever la main.
Donner l’ordre.
Mais son corps restait immobile.
Une balle claqua dans l’air.
Le soldat à sa droite vacilla et s’effondra contre la paroi de terre, glissant lentement dans la boue. Ses yeux restèrent levés vers lui.
— On vous attendait…
La phrase n’était pas un reproche.
C’était simplement une vérité.
Autour d’eux, la terre explosa de nouveau et la tranchée s’emplit de cris, mais Adrien restait là, incapable d’avancer, incapable de commander, regardant ses hommes tomber sans pouvoir les mener.
Et dans cette immobilité terrible, il comprit soudain que son absence avait un poids.
Un poids qui tuait.
Adrien se redressa brusquement.
Sa poitrine se soulevait par à-coups, comme s’il venait de courir. Pendant quelques secondes, il resta immobile dans l’obscurité, les yeux ouverts, le cœur battant trop vite.
La chambre était silencieuse.
Pas d’obus.
Pas de cris.
Seulement la nuit.
Il passa une main sur son visage encore humide et fixa le plafond, incapable de dire combien de temps il resta ainsi.
Mais une chose demeurait : le regard du soldat.
Il se redressa lentement et s’assit sur le matelas.
La certitude qui l’envahit était glacée, limpide.
Rester ici plus longtemps n’était pas neutre.
Chaque jour passé loin de ses hommes avait un poids.
Il passa une main sur son visage. Ses doigts tremblaient encore très légèrement. Il referma le poing jusqu’à faire disparaître ce frémissement.
Il ne se rendormit pas.
Lorsque la lumière grise du matin entra dans l’appartement, il était déjà habillé. Il avait préparé le café et son visage ne trahissait rien d’excessif.
Élise sortit de sa chambre et s’arrêta légèrement en le voyant déjà prêt.
— Vous êtes levé depuis longtemps ?
— Oui.
Sa voix était calme.
Elle perçut immédiatement le changement. La veille encore, quelque chose vacillait en lui. Ce matin, il s’était redressé.
— Vous avez mal dormi ?
Il soutint son regard.
— J’ai rêvé que mes hommes m’attendaient.
Elle ne répondit pas tout de suite.
— Et je n’étais pas là.
— Ce n’était qu’un rêve…
— Non.
Il secoua légèrement la tête.
— C’était un rappel.
Un silence s’installa.
Il posa sa tasse avec lenteur.
— Je ne peux pas rester ici si je commence à oublier ce que je dois à ceux qui me suivent.
Sa voix n’était pas dure.
Elle était ferme.
Il hésita une fraction de seconde, puis ajouta :
— Si nous ne savons pas maintenir une distance claire entre nous…
Il marqua une infime pause.
… comme si le mot lui coûtait.
— Je partirai sans attendre que vous trouviez comment.
La phrase tomba entre eux comme une ligne tracée au sol.
Élise comprit qu’il ne parlait pas sous l’effet d’une émotion passagère. Il avait pris sa décision dans la nuit.
Elle sentit la douleur monter, mais la contint.
— Très bien.
Il la regarda, surpris peut-être par sa retenue.
— Très bien, répéta-t-elle. Alors nous allons faire les choses correctement. Je vais continuer mes recherches. Nous trouverons le moment exact. Et vous repartirez.
Elle marqua une légère pause.
— Et nous ne reparlerons plus de ce qui complique les choses.
Il comprit ce qu’elle désignait sans le nommer.
Il inclina légèrement la tête.
— Merci.
Le pacte était scellé.
Pour la première fois, le départ ne ressemblait plus à une hypothèse lointaine.
Il ressemblait à une échéance.
Plus tard dans la journée, au travail, lorsqu’elle lut l’article sur la résonance émotionnelle, quelque chose s’éclaira en elle.
Verdun.
Elle revit la pluie fine, presque horizontale, qui collait à ses cheveux. L’odeur de pierre humide. Le silence anormal du mémorial, ce silence qui avalait les pas.
Elle se souvenait du froid qui lui avait mordu les doigts lorsqu’elle avait posé la main sur la pierre. Elle se souvenait d’un nom gravé sous sa paume. Un nom qu’elle n’avait jamais retenu, mais dont elle revoyait parfaitement les lettres creusées.
Elle était restée là quelques secondes de plus, immobile, les doigts posés sur la pierre froide.
Et cette pensée lui avait traversé l’esprit, brusque, presque irréfléchie.
J’aimerais en voir un.
Pendant un instant, le silence du mémorial lui avait paru plus dense encore, comme si l’air lui-même retenait quelque chose.
Puis le moment était passé.
Quelques heures plus tard, Adrien était apparu.
Et si ce n’était pas un hasard.
Et si ce n’était pas une faille.
Et si c’était elle.
La pensée la traversa brutalement.
Mais cela signifiait une chose.
Il ne repartirait pas parce que le temps l’exigeait.
Il repartirait parce qu’elle le déciderait.
La responsabilité la frappa comme une détonation sourde.
Pendant quelques secondes, Élise resta immobile, incapable de penser plus loin. L’idée était trop vaste, trop lourde pour être saisie d’un seul coup.
Et pourtant, depuis qu’elle l’avait formulée, elle ne la quittait plus.
Le reste de la journée passa presque sans qu’elle en ait réellement conscience. Élise continua de travailler, de répondre, de ranger des dossiers, mais son esprit revenait sans cesse à cette idée, comme si elle s’était logée quelque part en elle et refusait désormais de disparaître.
Lorsqu’elle rentra chez elle ce soir-là, la pensée était toujours là.
Face à Adrien, elle la ressentait encore.
La soirée devint plus tendue, comme si aucun des deux ne savait vraiment comment se comporter.
— C’est étrange… vous êtes bien silencieux aujourd’hui.
Adrien releva les yeux vers elle, comme s’il lui fallait un instant pour revenir à la conversation.
— Vraiment ?
— Oui. D’habitude vous trouvez toujours quelque chose à redire, ou au moins une manière de me contredire.
Un léger sourire passa sur le visage d’Élise, mais Adrien ne répondit pas immédiatement. Lorsqu’il parla enfin, son ton resta calme, presque égal.
— J’ai compris cette nuit que je ne pouvais pas me permettre d’oublier.
Élise soutint son regard quelques secondes avant de répondre plus doucement :
— Vos hommes.
— Toujours.
Il détourna les yeux, comme si cela suffisait à expliquer le reste.
Le silence qui suivit s’installa sans qu’aucun des deux ne cherche vraiment à le rompre. Ils reprirent pourtant à parler ensuite, de choses simples, presque banales, mais la légèreté qui s’installait parfois entre eux semblait s’être retirée.
Adrien restait plus réservé qu’à l’accoutumée, et Élise se surprenait à peser davantage ses propres mots, consciente sans bien savoir pourquoi que quelque chose avait changé.
La conversation continua ainsi, sans éclat, chacun avançant avec une retenue que l’autre paraissait comprendre instinctivement.
Lorsqu’elle monta finalement se coucher, la maison était redevenue silencieuse.
Élise resta quelques instants immobile dans l’obscurité de sa chambre, laissant la journée se recomposer lentement dans son esprit. Elle revoyait les archives, la médaille posée dans sa paume, la date inscrite dans le registre… puis Adrien, apparu quelques heures plus tard comme s’il avait franchi une frontière invisible.
Plus elle y pensait, moins l’enchaînement lui semblait pouvoir être réduit à une simple coïncidence.
La possibilité s’imposa alors avec une netteté troublante.
Et si ce n’était pas le temps qui l’avait ramené ici.
Et si c’était elle.
La pensée la laissa immobile dans l’obscurité.
Si Adrien était revenu à cette époque à cause d’elle, alors son départ ne dépendrait pas seulement d’un mécanisme du temps qu’ils ne comprenaient pas encore.
Il dépendrait d’elle.

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