Chapitre XIX

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Le jeudi s’ouvrit dans une lumière pâle, presque immobile.

Élise se réveilla avant l’alarme. Elle resta allongée quelques secondes, les yeux ouverts, consciente du silence autour d’elle.

Depuis quelques jours, l’appartement semblait respirer autrement. Ce n’était plus la tension brûlante de leurs affrontements. C’était quelque chose de plus maîtrisé, presque discipliné.

Lorsqu’elle entra dans la cuisine, Adrien était déjà debout. Il ne faisait rien d’extraordinaire. Il tenait simplement une tasse entre ses mains, le regard tourné vers la fenêtre.

Il se tourna en l’entendant.

— Bonjour.

— Bonjour.

Le ton était égal. Aucun tremblement.

Ils prirent place face à face. Il lui servit le café avec ce geste précis qu’il répétait chaque matin. Elle remarqua qu’il évitait désormais toute proximité inutile. Il ne s’asseyait plus trop près. Il ne la frôlait plus en passant derrière elle.

C’était volontaire.

— Vous retournez aux archives aujourd’hui ?

— Oui. J’ai encore des registres à vérifier.

Il acquiesça.

— Je continuerai de mon côté.

Elle hocha la tête.

Aux archives, la matinée fut dense.

Elle classa des dossiers, consulta des registres concernant les unités stationnées en Meuse, aida un étudiant à retrouver un état nominatif.

La salle était calme, seulement troublée par le froissement des papiers et le bruit discret des pages que l’on tournait.

Elle venait de refermer un registre lorsque Thomas s’arrêta près de son bureau.

— Tu as l’air ailleurs.

— Un peu fatiguée.

— Tu en fais trop.

Elle esquissa un sourire léger.

— C’est temporaire.

Il la regarda une seconde de plus, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis s’éloigna.

Lorsqu’elle se retrouva seule, elle ouvrit son ordinateur personnel.

Elle devait vérifier ce qu’elle n’avait jamais réellement mesuré.

L’heure exacte.

Elle consulta son agenda numérique. Le départ en voiture ce jour-là.

Elle ouvrit ensuite l’historique GPS.

Le tracé apparut, précis.

07h58 : autoroute.
08h05 : sortie Verdun.
08h09 : parking du mémorial.

Elle consulta la photo du ticket de stationnement.

08h11.

Elle ouvrit ses photos.

08h18.

Elle retourna au GPS.

08h16 : position stable.

08h17.

Elle resta immobile face à ce chiffre.

À cet instant, son téléphone vibra.

Elle prit l’appareil, regarda un instant l’écran et répondit.

— Salut Camille.

— Tu es en train de travailler ?

— Oui.

— Je me disais que je n’avais pas eu de vraies nouvelles depuis quelques jours.

Élise laissa échapper un léger souffle.

— Je suis un peu absorbée.

— Ça s’entend.

Un silence.

— Il va bien ?

— Oui.

— Et toi ?

Élise fixa les boîtes d’archives devant elle.

— Ça dépend des moments.

— Tu fais attention à toi ?

— J’essaie.

Elles parlèrent encore quelques minutes de choses simples. Du travail de Camille, d’un élève nerveux, d’un projet de concert.

Après un moment, elles raccrochèrent.

Parler avec Camille lui avait fait du bien, plus qu’elle ne l’aurait cru. Camille avait cette manière simple de ramener les choses à leur juste place, sans dramatiser, sans chercher à tout comprendre immédiatement.

Elle l’avait surtout écoutée.

Pourtant, lorsque l’appel se termina, le malaise qui l’accompagnait depuis quelques jours ne disparut pas complètement. Il s’était simplement déplacé, devenu plus diffus, moins brutal mais toujours présent.

La conversation lui avait permis de mettre des mots sur ce qu’elle ressentait, et ces mots rendaient désormais la situation plus difficile à ignorer.

La distance qui s’était installée avec Adrien n’était pas imaginaire.

Elle l’avait sentie dès la veille, dans ses silences plus longs, dans sa manière d’éviter parfois son regard, comme s’il surveillait lui-même chacun de ses gestes.

Et cette retenue, au lieu de la rassurer, la troublait davantage.

Parce qu’elle savait désormais pourquoi.

Elle prit le temps de marcher un peu avant de rentrer, espérant que l’air frais suffirait à calmer l’agitation qui persistait en elle.

Mais la pensée revenait toujours au même point : Adrien, leur rencontre, et cette idée de plus en plus difficile à repousser qu’elle pouvait être liée à sa présence ici.

Lorsqu’elle rentra enfin, la maison était calme.

Adrien était assis à table, plongé dans l’étude de plusieurs livres ouverts devant lui.

Il se leva lorsqu’elle entra.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Elle accrocha son manteau. Il fit un pas vers elle, instinctivement, comme pour l’aider.

Il s’arrêta avant.

Elle avait vu le geste.

Ils préparèrent le dîner ensemble.

À un moment, ils se retrouvèrent face à face dans l’étroitesse de la cuisine. Il aurait suffi d’un pas de trop.

Il ne le fit pas.

Il contourna lentement la table, laissant entre eux quelques centimètres de plus que nécessaire.

Elle sentit ce vide.

— Vous avez avancé ? demanda-t-il.

— Oui. Je recoupe des éléments.

Il hocha la tête.

La conversation s’éteignit d’elle-même, comme si aucun des deux ne souhaitait vraiment s’aventurer plus loin. Ils restèrent encore un moment à table, échangeant quelques phrases ordinaires, mais la retenue qui s’était installée entre eux ne disparaissait pas.

Plus tard, chacun se retira de son côté.

La maison retrouva peu à peu son silence.

Élise dormit mal cette nuit-là, son esprit revenant sans cesse aux mêmes pensées : la conversation avec Camille, la distance qu’elle percevait chez Adrien, et cette idée troublante qu’elle n’arrivait plus à chasser complètement.

Le vendredi arriva presque sans qu’elle s’en aperçoive.

Aux archives, la journée fut plus chargée encore. Plusieurs lecteurs attendaient des documents précis. Thomas lui demanda de vérifier une série de correspondances militaires.

Elle plongea dans les papiers, les dates, les noms.

Chaque fois que Verdun apparaissait, son cœur se contractait légèrement.

Vers midi, Thomas revint près d’elle.

— Tu vas bien ?

— Oui.

— Tu n’as pas l’air convaincante.

Elle soupira doucement.

— Je réfléchis à quelque chose d’important.

Il ne chercha pas à en savoir plus.

L’après-midi, elle consulta discrètement la météo prévue pour le week-end.

Pluie légère annoncée samedi matin.

Elle fixa l’écran quelques secondes.

La coïncidence lui donna la chair de poule.

Elle vérifia encore une fois l’heure.

08h17.

Elle nota mentalement chaque détail.

Lorsqu’elle quitta les archives, le ciel était bas.

Dans la voiture, elle resta quelques instants sans démarrer.

Elle n’avait pas peur de se tromper.

Elle avait peur d’avoir raison.

***

Le vendredi soir, l’appartement était plongé dans une lumière douce.

Adrien était près de la fenêtre.

Il se retourna en l’entendant entrer.

— Votre journée ?

— Longue.

Elle posa son sac. Il s’approcha pour prendre son manteau. Cette fois, il alla au bout du geste. Ses doigts effleurèrent le tissu près de son épaule.

Le contact fut bref.

Presque involontaire.

Ils se figèrent une fraction de seconde.

Il retira la main.

— Pardon.

— Ce n’est rien.

Leurs regards se croisèrent.

Il y avait dans ses yeux une tension contenue, quelque chose qu’il tenait fermement sous contrôle.

Ils dînèrent face à face.

La conversation resta pratique, structurée.

Relevés, hypothèses, chronologie.

À un moment, elle posa sa fourchette.

— Vous êtes très calme.

Adrien leva les yeux vers elle.

— C’est nécessaire.

Elle soutint son regard.

— Ce n’est pas facile.

Il marqua une légère pause.

— Non.

Le mot resta un instant suspendu entre eux.

Puis il ajouta, avec une pointe sèche :

— Je pensais pourtant que vous seriez plus tranquille ainsi. Puisque je m’abstiens désormais de vous importuner.

Élise secoua légèrement la tête.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Un bref silence passa entre eux.

— Vraiment ?

Elle reprit sa fourchette.

— Pas exactement.

Plus tard, alors qu’elle rangeait la cuisine, il s’approcha pour l’aider. Leurs épaules se frôlèrent.

Il aurait pu s’écarter immédiatement.

Il ne bougea pas.

Elle sentit son souffle près d’elle.

Puis il se redressa brusquement, comme s’il avait franchi une limite invisible.

— Nous devons rester lucides, dit-il avec calme.

Elle hocha la tête, mais son cœur battait plus vite.

Dans la soirée, ils s’installèrent chacun à une extrémité du canapé avec leurs livres respectifs.

La distance était respectée.

Pourtant, plusieurs fois, leurs regards se croisèrent sans raison apparente.

À chaque fois, il détournait les yeux le premier.

Pas par indifférence.

Par discipline.

Quand elle se leva pour aller se coucher, il se leva aussi instinctivement.

— Bonne nuit, Adrien.

— Bonne nuit, Élise.

Elle fit quelques pas vers sa chambre, puis s’arrêta.

Elle eut envie de se retourner.

Elle ne le fit pas.

Dans sa chambre, elle resta assise au bord du lit.

Ils se retenaient tous les deux.

Et le samedi approchait lentement.

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