Chapitre XXII

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Élise se réveilla dans la chaleur.

Cette fois, elle n’était pas seule.

Le bras d’Adrien reposait encore autour de sa taille. Son souffle régulier glissait contre sa nuque. Elle resta immobile un moment, les yeux fermés, à sentir le poids de sa présence, la réalité de la nuit qui ne s’était pas dissoute avec le matin.

Sa main glissa contre son torse tiède.

Il bougea légèrement, resserra son étreinte sans ouvrir les yeux.

Elle se tourna doucement vers lui.

Ses paupières frémirent, puis il ouvrit les yeux. Leur regard se trouva aussitôt.

Il ne chercha pas à s’écarter.

Il la regarda longuement, avec cette gravité tranquille qui le quittait rarement.

— Bonjour.

Sa voix était basse, encore chargée de sommeil.

— Bonjour.

Elle sourit, un sourire simple et sincère, sans la moindre retenue.

Il passa la main dans ses cheveux, lentement, comme s’il apprenait chaque geste. Elle sentit la tendresse dans ce mouvement, qu’il ne montrait jamais autrement.

— Vous avez froid ?

— Non.

Il la rapprocha pourtant un peu plus contre lui. Leurs fronts se touchèrent. Leurs respirations se mêlèrent.

Il l’embrassa d’abord sur la tempe, puis au coin des lèvres. Ce n’était pas l’urgence de la veille. C’était une manière de rester encore un peu dans cet espace où rien ne les séparait.

Elle releva légèrement la tête contre l’oreiller et l’observa quelques secondes.

— Vous avez bien dormi ?

Adrien esquissa un sourire presque imperceptible.

— Pas vraiment.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi ?

Il soutint son regard avec cette tranquillité déconcertante qu’il avait parfois.

— Vous bougez beaucoup.

Elle se redressa aussitôt, un peu confuse.

— Je… je bouge ?

Un silence passa. Puis il ajouta calmement :

— Et vous parlez.

Elle cligna des yeux.

— Je parle ?

Cette fois, son sourire se dessina plus clairement.

— Oui.

Il marqua une pause, la regardant se demander ce qu’elle avait bien pu dire.

— Mais rassurez-vous… rien de compromettant.

Elle rougit malgré elle.

Il l’embrassa de nouveau, plus profondément. Elle passa les bras autour de lui, comme pour ancrer l’instant, comme si ce simple geste pouvait empêcher le monde de reprendre sa place entre eux.

Ils se retrouvèrent l’un contre l’autre avec une lenteur différente de la veille, plus consciente, plus attentive. Chaque mouvement semblait répondre au précédent.

Il la regardait à chaque geste, comme pour s’assurer qu’elle était bien là, qu’elle ne disparaîtrait pas avant lui.

Elle sentit sa main glisser le long de son dos et l’attirer encore plus près. Leurs respirations se mêlaient désormais, plus courtes.

Elle ferma les yeux lorsqu’il l’embrassa de nouveau.

Le reste vint naturellement, dans cette lenteur silencieuse où leurs corps trouvèrent peu à peu le même rythme.

Quand tout se calma enfin, ils restèrent immobiles un moment, encore enlacés.

Mais il ne la lâchait pas.

La lumière montait lentement dans la pièce.

Élise bougea légèrement contre lui.

— Il faudrait peut-être qu’on se lève.

Adrien resta silencieux un instant.

— Je m’y oppose.

Elle leva les yeux vers lui.

— Vous vous… opposez ?

— Absolument.

— Adrien…

— Laissez-moi exposer mes arguments.

Elle soupira déjà.

— Très bien. Je vous écoute.

Il leva un doigt.

— Premier point : il fait nettement meilleur dans ce lit que partout ailleurs.

— Argument rejeté.

— Deuxième point : la personne avec qui je partage ce lit est particulièrement agréable à garder près de soi.

Elle sentit ses joues chauffer.

— Vous détournez le débat.

— Pas du tout.

Il leva un second doigt.

— Troisième point : la journée peut parfaitement commencer sans nous.

— Adrien…

— Et quatrième point, ajouta-t-il calmement : je n’ai aucune envie que ce moment se termine.

Elle resta silencieuse une seconde.

— Ce n’est toujours pas une raison de rester au lit.

— Si.

— Non.

Elle tenta de se redresser.

Il la retint encore un instant contre lui.

— Dernière proposition.

— J’ai peur.

— Cinq minutes.

— Non.

— Trois ?

Elle secoua la tête en riant.

— Debout.

Il soupira comme si on venait de lui annoncer une terrible injustice, puis relâcha enfin son étreinte.

Élise s’assit au bord du lit.

— Merci.

Adrien resta une seconde à l’observer.

Elle sentit son regard et se tourna vers lui.

— Quoi ?

Il haussa les épaules.

— Rien.

Elle allait se détourner quand il attrapa doucement son poignet.

Il se pencha vers elle et déposa un baiser léger contre sa tempe.

— Voilà.

— Voilà quoi ?

Un léger sourire passa dans son regard.

— Maintenant on peut se lever.

Elle secoua la tête, amusée.

— Vous êtes incroyable.

— Possible.

Ils finirent par se lever.

La lumière envahissait déjà la pièce.

Et malgré tout, aucun des deux ne semblait vraiment pressé de s’éloigner.

Dans la cuisine, le monde reprit son rythme.

L’eau du café chauffait, les tasses tintaient légèrement, la fenêtre qu’elle ouvrit laissa entrer l’air frais du matin.

Adrien la suivait du regard.
Pas comme un homme possessif.

Comme un homme qui mesure ce qu’il va perdre.

Lorsqu’elle passa près de lui, Adrien posa instinctivement la main dans le creux de ses reins. Le simple geste suffit à la faire s’arrêter.

Elle se tourna vers lui presque aussitôt et vint poser son front contre son épaule, cherchant naturellement ce point d’appui qui semblait désormais lui appartenir.

Il resta immobile un moment avant de murmurer :

— Vous travaillez.

— Oui… je ne peux pas m’absenter encore.

Il acquiesça lentement, comme si la réponse ne le surprenait pas.

— Je resterai ici.

Élise releva légèrement la tête pour le regarder.

— Et vous penserez à quoi pendant ce temps-là ?

Un léger sourire effleura son visage, mais il s’effaça presque aussitôt.

— À mes hommes.

Son regard se détourna un instant, comme si cette pensée l’emportait déjà ailleurs.

— S’ils tiennent encore, c’est que quelqu’un les tient. Et pour l’instant, ce quelqu’un n’est pas moi.

Le poids tranquille de la phrase resta suspendu entre eux.

Élise sentit la distance apparaître, discrète mais réelle, comme si une part de lui venait soudain de retourner là-bas.

Elle leva simplement la main et effleura sa joue pour le ramener à elle.

Alors il posa les yeux sur elle de nouveau.

Sans rien dire, elle se pencha et l’embrassa longuement.

Lorsqu’elle se détacha enfin, il resta un moment à la regarder, avec cette attention silencieuse qu’il avait parfois, comme s’il prenait le temps de retenir l’instant avant qu’il ne disparaisse.

— Revenez, dit-il doucement.

Elle s’arrêta sur le seuil.

Son regard s’adoucit légèrement.

— J’aimerais que vous soyez encore là quand je cesserai de penser à eux.

Élise resta immobile une seconde.

Elle comprit que, derrière la phrase, il y avait autre chose : une fatigue, une responsabilité, et peut-être aussi le besoin silencieux qu’elle soit là.

Elle s’approcha de lui une dernière fois et déposa un baiser rapide contre sa joue.

— Alors il faudra arrêter d’y penser, dit-elle doucement.

Elle recula déjà vers la porte.

— Je reviendrai.

La porte se referma doucement.

Adrien resta immobile quelques secondes, le regard posé sur l’endroit où elle se tenait encore, comme si la pièce gardait la trace de sa présence.

Aux archives, la lumière blanche lui sembla plus dure que d’habitude.

Elle salua Thomas, s’installa à son bureau, ouvrit un dossier.

Les gestes revenaient mécaniquement.

Les dates, les noms, les signatures défilaient sous ses yeux.

Son esprit, lui, restait ailleurs.

Elle revoyait la manière dont il l’avait tenue le matin.

La façon dont il avait prononcé mes hommes.

Elle corrigea une erreur dans un registre, classa des correspondances, répondit à un lecteur.

Elle faisait ce qu’elle savait faire : tenir.

Son téléphone vibra.

Elle reconnut le numéro du médecin et s’éloigna pour répondre.

— Madame Aveline ?

— Oui… bonjour docteur.

— Bonjour. Je vous appelle au sujet du patient que vous hébergez.

— Oui, je vous écoute.

La voix du médecin était calme, mais quelque chose dans son ton la mit immédiatement mal à l’aise.

— Madame Aveline, nous devons parler de sa situation. Elle ne peut pas rester ainsi.

Élise fronça légèrement les sourcils.

— Je ne comprends pas.

— Cet homme est actuellement chez vous sans aucune existence administrative. Nous n’avons aucune pièce d’identité, aucune trace exploitable, aucun élément permettant d’établir formellement qui il est.

Elle resta silencieuse.

— Pour être très clair, poursuivit-il après un court instant, cet homme n’existe pas juridiquement.

— Mais vous savez qu’il va bien.

— Ce n’est pas la question.

— Alors quelle est la question ?

— Le cadre légal.

Un silence s’installa entre eux.

— Une personne dont l’identité ne peut pas être établie ne peut pas rester indéfiniment dans un cadre privé. Cela pose un problème sérieux de responsabilité.

Élise serra un peu plus le téléphone.

— Il ne pose aucun problème chez moi.

— Je ne parle pas de son comportement, Madame Aveline.

Sa voix restait posée, presque administrative.

— Je parle du fait que personne ne peut officiellement attester de qui il est.

Elle sentit une tension froide lui traverser la poitrine.

— Qu’est-ce que vous comptez faire ?

Le médecin ne répondit pas immédiatement, comme s’il pesait ses mots.

— Nous envisageons un placement temporaire.

Le mot tomba brutalement.

— Un placement ?

— Le temps d’évaluer son état et d’établir clairement son identité.

— Où ça ?

— Dans une structure adaptée.

— Une structure adaptée… vous parlez d’un hôpital psychiatrique ?

Un court silence suivit.

— C’est une possibilité parmi d’autres.

— Il n’est pas fou.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Alors pourquoi vous feriez ça ?

— Parce que nous ne savons pas qui il est.

La phrase resta suspendue.

— Tant que cette question reste sans réponse, la situation demeure juridiquement intenable.

Élise inspira lentement.

— Combien de temps j’ai ?

— Peu.

— Combien ?

— Quelques jours, tout au plus.

Elle sentit son cœur accélérer.

— Et si je refuse ?

Cette fois, le silence dans la ligne dura plus longtemps.

— Dans ce cas, la décision ne vous appartiendra plus entièrement.

— Vous voulez dire quoi ?

— Que nous devrons intervenir autrement.

La réponse tomba avec une neutralité glaciale.

— Réfléchissez-y, Madame Aveline. Nous reparlerons très bientôt.

Un clic sec retentit dans le combiné.

La ligne était coupée.

Élise resta immobile quelques secondes, le téléphone encore contre son oreille, comme si la conversation pouvait reprendre et lui annoncer qu’il y avait eu une erreur.

Mais la ligne restait muette.

Le mot placement continuait de résonner dans sa tête avec une netteté glaciale.

Ce n’était plus seulement leur histoire désormais.

Le monde extérieur venait de s’y inviter, avec ses règles, ses formulaires, ses décisions froides.

Et elle eut soudain l’impression très nette qu’il commençait à refermer ses doigts autour d’eux.

Elle retourna à son bureau et tenta de reprendre son travail.

Les lignes se brouillaient sous ses yeux.

Elle relut trois fois la même phrase sans parvenir à en comprendre le sens, tandis que la voix du médecin continuait de tourner dans sa mémoire.

Quelques jours.

À côté d’elle, Thomas finit par lever la tête de son écran.

— Tout va bien ?

— Oui.

Elle mentait.

Pendant qu’Élise travaillait, Adrien resta seul dans l’appartement.

Il se déplaça lentement dans les pièces, observant les livres alignés sur les étagères, les cadres accrochés aux murs, les objets simples qui composaient la vie d’Élise. Tout avait ici une place précise, une tranquillité presque fragile qui lui semblait étrangère.

Il ouvrit la fenêtre et resta longtemps appuyé contre le rebord, regardant la rue comme on observe un monde auquel on n’appartient pas vraiment. Les voitures passaient, les passants marchaient vite, des fragments de conversations montaient jusqu’à lui avant de disparaître dans le bruit de la ville.

La vie continuait.

Et lui restait là, immobile, avec l’impression persistante d’en être légèrement séparé.

Après un moment, il revint s’asseoir à la table et tira vers lui un carnet. Il resta un instant sans bouger avant de prendre un stylo.

Puis il écrivit des noms.

Ceux de ses hommes.

Ceux qu’il revoyait la nuit, lorsque les souvenirs revenaient sans prévenir : la boue collée aux uniformes, l’odeur métallique du sang mêlé à la terre, les cris qui se perdaient sous le fracas des obus.

Il s’arrêta au milieu d’une ligne.

Chaque heure passée ici avait un goût étrange : précieuse parce qu’elle existait encore, insupportable parce qu’il savait qu’elle ne durerait pas.

Lorsque la porte d’entrée s’ouvrit enfin, la lumière du soir glissait déjà le long des murs du salon.

Adrien releva la tête.

Il se leva presque aussitôt.

Élise venait d’entrer, mais quelque chose dans sa façon de refermer la porte derrière elle et de rester immobile quelques secondes dans l’entrée attira immédiatement son attention.

Elle n’avait encore rien dit.

Pourtant il comprit.

Dans la rigidité de ses épaules, dans le regard qu’elle évitait de poser sur lui, dans cette tension silencieuse qui semblait la traverser, il reconnut une expression qu’il avait trop souvent vue ailleurs.

L’annonce d’un problème.

Il fit un pas vers elle.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Élise resta quelques secondes sans répondre. Elle posa son sac sur la table avec un geste un peu trop lent, comme si ces secondes pouvaient lui laisser le temps de trouver les mots.

Adrien ne bougea pas.

— Élise.

Elle releva enfin les yeux vers lui.

— Le médecin m’a appelée aujourd’hui.

Un bref silence passa entre eux.

— Ils disent que vous ne pouvez pas rester ici comme ça. Qu’ils n’ont aucune identité pour vous, aucune trace administrative… et que juridiquement, vous n’existez pas.

Adrien resta immobile.

— Ils parlent de placement temporaire, continua-t-elle plus bas. Le temps d’établir votre identité.

Le mot resta suspendu dans la pièce.

Il hocha lentement la tête, comme si cette possibilité ne le surprenait pas vraiment.

— Où ?

— Ils n’ont pas précisé… mais ça pourrait être une structure psychiatrique.

Un silence passa.

Puis Adrien eut un léger sourire.

— Ils vont être déçus.

Elle fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne serai plus là.

Elle le regarda.

— Adrien…

— Élise, dit-il doucement, vous saviez bien que je ne pouvais pas rester ici éternellement.

Il haussa légèrement les épaules.

— Et puis imaginez la tête de leurs experts quand ils viendront constater que le patient s’est volatilisé. C’est très mauvais pour leurs statistiques.

Elle ne sourit pas.

Il s’arrêta.

Il la regarda plus attentivement et comprit qu’elle était réellement bouleversée.

— Hé…

Sa voix s’adoucit.

— Ce n’est pas grave.

— Si.

Elle secoua légèrement la tête.

— Ils pourraient venir vous chercher.

— Ils ne me trouveront pas.

Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux.

— Je voulais juste… vous protéger un peu plus longtemps.

Pendant une seconde, il ne dit rien.

Puis il posa doucement une main contre sa nuque et l’attira vers lui.

Elle résista à peine.

Il la serra contre lui.

— Vous l’avez déjà fait, murmura-t-il.

Élise resta là un moment, le visage enfoui dans son épaule.

Adrien ne bougeait presque pas. Il la tenait simplement contre lui, une main posée dans son dos, comme pour retenir encore un peu le calme fragile de cet instant.

Au bout de quelques secondes, il déposa un baiser contre ses cheveux.

— Tout ira bien, dit-il.

Sa respiration finit peu à peu par se calmer.

Ils restèrent encore un moment ainsi.

Puis Adrien parla de nouveau, d’une voix posée.

— Nous avons encore un peu de temps.

Élise releva légèrement la tête.

— Combien ?

— Quatre jours.

Le silence qui suivit fut plus lourd.

Elle comprit immédiatement.

— Et après… vous irez à Verdun.

Il hocha la tête.

— Oui.

Elle resta immobile quelques secondes, comme si cette certitude lui coupait le souffle.

— Le passage… s’ouvre à huit heures dix-sept, dit-elle finalement.

Sa voix trembla légèrement.

— Dans quatre jours. À Verdun.

Adrien la regarda.

Il ne répondit pas tout de suite.

Puis il prit doucement sa main et la garda dans la sienne.

— Alors nous avons quatre jours.

Elle ferma les yeux un instant.

Et lorsqu’elle les rouvrit, il était toujours là.

Sa main dans la sienne.

Comme si, pendant ces quatre jours, il refusait déjà de disparaître.

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