Chapitre 1.1

5 minutes de lecture

La grosse limace jaune s’élève dans les airs et s’éclipse dans le lointain. « Salope de bestiole ! », rumine Aaro. Toutes les nuits elles sortent bouloter les feuilles et les tiges encore tendres, et viennent même s’en prendre directement aux fruits et aux légumes. Les gastéropodes des jungles sont particulièrement voraces. S’il ne fait rien, elles vont grossir jusqu’au demi-kilo et se mettre à pondre des milliers d’œufs de ravageurs ! C’est pourquoi le jeune homme veille à les éliminer dès que possible.

Il doit aussi s’égosiller pour effrayer les oiseaux braillards, piéger les rongeurs, lutter contre le champignon sporeux à tubercules et ses odeurs de pourriture. Lutter contre la jungle est un travail en soi. Lutter contre la jungle pour installer un nouvel écosystème à sa place est une véritable croisade du quotidien.

Chaque matin, la même routine. Le jeune homme fait son inspection du potager seigneurial alors que la rosée humidifie ses sandales de cuir. Il arrose ce qui doit l’être, désherbe à grands coup de binette et expédie au loin chaque gastéropode qui croise sa route. Il passe ensuite à la récolte de quelques paniers de légumes frais et croquants à destination des cuisines, et voilà que le soleil est déjà à son zénith.

Le potagiste se prélasse alors sous un arbre avec son déjeuner et s’adonne à la lecture ou à la sieste, se cachant ainsi du soleil ardant. Il a vécu ici la majorité de sa vie et pourtant il ne s’est jamais totalement fait à ce climat tropical. Quand l’astre décline et que l’air aux senteurs d’humus se fait moins suffocant, Aaro se remet au travail. Lorsque crissent les ailes des papillons de lune, il va se coucher. Quand le cocatrix chante, c’est une nouvelle journée qui commence, dès l’aube.

Car il a beaucoup à faire. Il est seul pour entretenir le potager et les jardins d’agrément qui entourent le grand arbre-forteresse de la maison Kharveta.

Beaucoup trouverait son travail pénible, fatiguant ou juste ennuyeux à mourir. Certains soir, les muscles de ses jambes, de ses bras ou de son dos le font souffrir. Malgré cela Aaro adore ce qu’il fait. Il travaille la terre de ses mains et les plantes sont de bonne compagnie. Beaucoup d’autres esclaves ont des conditions bien moins enviables. Généralement les humains servent soit de laquais d’intérieur, soit de mains dans les ateliers d’artisanat. Lui gère sa petite exploitation maraîchère et ses jardins comme il l’entend.

Son maître, Daren Kharveta, n’est pas très regardant sur ce qu’il fait et comment il le fait du moment que son assiette est pleine et que ses jardins sont fleuris. Une révérence de temps à autre, un compliment sur la taille des arbustes en échange, et voici un rapport maître-esclave des plus sereins.

Aaro prends quelques minutes pour contempler son œuvre, satisfait de lui-même. Son regard parcourt le potager dans son entier jusqu’à s’élever par-dessus la muraille, sur la cime des arbres. Soudant, il sent l’air frémir subtilement. Aaro se retourne comme l’éclair, binette sur l’épaule.

– Ola, attention avec ça !

Gathal a à peine eut le temps de se baisser pour éviter que l’outil ne lui percute le crâne.

– Comment as-tu su que j’étais là ?

– Faut croire que t’es pas si discret que tu le penses. L’âge qui te rattrape, sans doute !

L’elfe plisse ses yeux de rubis jusqu’à ce que les ridules à leurs coins se marquent. Il esquisse un léger sourire à travers sa barbe de trois jours grisonnante et se redresse dans un mouvement souple et confiant.

– Je suis encore bien assez vaillant pour te botter le cul ! Je te le prouve ce soir si ça te dit. Choisi ton arme.

– Concours de tir ?

– Entendu. Tu prépares les cibles cette fois, on gagnera du temps.

L’elfe s’éloigne comme il est apparu, ses bottes de cuir ne faisant pas un bruit entre les rangs de légumes. Aaro affiche un sourire qui s’étire jusqu’à ses oreilles arrondies. Il apprécie beaucoup Gathal. Malgré sa position de protecteur personnel de Daren Kharveta et de conseiller seigneurial, il n’est pas du genre à se rendre supérieur au reste du monde. C’est un type accessible, proche de ses hommes comme du peuple. Aaro sait que cela lui en coûte, l’animal n’est pas d’une nature très sociable.

Mais il n’est pas rare de le voir s’échapper du manoir pour aller rôder dans les jardins ou le potager, prêt à se mesurer au jeune humain dans une petite joute verbale pleine de railleries amicales. A l’occasion le maître d’armes lui enseigne même un fragment de son savoir, en cachette. Aaro apprécie ces instants plus que tout autre moment de ses journées. En réalité, l’elfe est son seul ami véritable. Lui, et peut-être Thulisra.

C’est sans doute pourquoi il se rêve parfois en disciple de Gathal. Prêt à affronter quiconque avec la lance, l’arc ou le sabre. Il s’imagine patrouiller les jungles avec les autres rôdeurs qui composent le gros des troupes armées de la maison des Kharveta. Et puis voyager aller au-delà des forêts, voir les grandes plaines dorées, sentir l’air sec et ardent des volcans de Cendrecolère, naviguer sur la Serpentine. Sentir les embruns iodés de la Côte Opulente. Rencontrer d’autres humains aussi, ce serait excitant !

Le jeune homme n’a pas fréquenté de membre de son espèce depuis que son navire s’est perdu jusque sur une plage de l’Haradhelion, il y a une douzaine d’années de ça. Il y a bien quelques humains dans le hameau au pied de l’arbre-forteresse des Kharveta. Mais il n’a que très peu d’occasions de les voir, encore moins de communiquer. Et aucun ne lui ressemble.

Ils possèdent une teinte halée, cuivrée, de ceux qui sont nées sous ce soleil inquisiteur. Leurs cheveux noirs ondulent sur leurs épaules quand ils sont longs. Ils sont de la même espèce eux et lui, c’est indéniable. Cependant tout les sépare en apparence. Son teint blanc, ses cheveux châtains-roux et ses yeux bleu azur font de lui une curiosité sur laquelle se retournent tous ceux qu’il croise, qu’ils soient elfes ou humains.

Soudain le son rauque du cor s’élève par-dessus la canopée. Aaro arrête de rêvasser et relève son menton planté sur sa binette. Les jardins de l’arbre-forteresse surplombe la grande porte se trouvant en contrebas de la colline. Il fait donc quelques pas pour jeter un œil.

Regarth, le deuxième fils des Kharveta est de retour. Il émerge sur le chemin qui monte jusqu’à la forteresse, monté sur son satané embûcheur. Le jeune elfe a l’air aussi suffisant qu’à son habitude. Cet air blasé qui dit à toute chose « tu n’es pas digne de mon intérêt ». Aaro fronce légèrement les sourcils alors qu’il surplombe la scène. Sa main se crispe autour du manche de son outil. Lorsque Regarth se trouve dans les parages, le jeune homme sait qu’il n’aura pas la paix.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Morpheus Scaja ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0