Chapitre 2.2
Personne n’a envie de questionner Regarth sur son dernier voyage, ses histoires de bain de sang avec les pires bestiaux on finit par lasser son père. Une seule chose occupe ses pensées depuis maintenant des jours.
– Denesi, tu t’habilleras comme tu l’as toujours fait. Et ça jusqu’à ta noce. Laisse ces accoutrements aux intrigantes des autres maisons si ça leur chante.
– Père, c’est la dernière mode.
– Tu auras tout le loisir de te balader à moitié nue si ça plait à ton futur époux. Après ton mariage.
– Bien.
Regarth profite de se resservir une tranche de rôti pour jeter un regard discret à sa sœur. Sa mine reste impassible. Les années ont passé et elle a parfaitement singé le détachement feint par leur père en toute circonstance. Seul le frottement de l’ongle de son index sur celui de son pouce trahi la gêne qui l’habite.
Il le sait. Sous ses faux airs de jeune potiche soucieuse de son apparence, Denesi est une fille des jungles du nord. L’arracher à ses terres pour la vendre à un petit citadin maniéré ne fera pas son bonheur, seulement celui de leur père et de ses manœuvres. Loin d’ici, cette jeune pousse flétrira de l’intérieur. Regarth ne peut s’empêcher de ressentir un profond malaise. Que ferait-il dans ce cas de figure ? Il se trancherait les veines. Sans hésiter. Sa sœur est forte elle aussi, à sa manière. Assez pour subir les ambitions qu’impose la domination sans partage de Daren Kharveta, patriarche de sa maison. Odale est le premier à briser le silence, comme d’habitude.
– Et toi Regarth. Je me demandais, viendras-tu avec nous ?
– Bien sûr. Je ne raterais le trois-cents vingtième anniversaire de sa Magnificence pour rien au monde !
– Inutile d’être sarcastique, cingle Daren.
– Oh mais je suis sérieux. Cela fait un moment que je n’ai pas vu la capitale. Et puis, il y aura les jeux de l’arène. En l’honneur de l’Empereur.
– Evidemment, souffle le patriarche.
Comme un carnassier, Regarth enfourne une grosse bouchée de viande juteuse qu’il mâche à peine avant de l’avaler. Il pointe sa pique vers sa sœur.
– Et puis, je ne vais quand-même pas rater le mariage de ma petite sœur !
Il observe les doigts de Denesi se crisper discrètement.
– Rassure-toi, Furon est une grande gueule. Mais il te laissera respirer. Père aurait pu te trouver pire. Ou plus laid…
– Excusez-moi, mais j’en ai terminé. Je vais aller me changer, conclu Denesi.
La jeune elfe se lève en silence avec une grâce digne. Le menton haut, elle s’éclipse toute fois avec moins de fracas qu’à son arrivé. Le silence qui suit le grincement de la porte se refermant n’est dérangé que par le lointain fourmillement des jungles environnantes.
– Elle s’y fera père. Denesi est consciente de ce que sa noce représente pour nous.
Malgré les mots d’Odale, le patriarche reste silencieux. Son regard se fige sur la porte par laquelle sa fille s’est dérobée. Il a à peine touché à son assiette.
– Nous avons encore de nombreux points à discuter. Regarth, veux-tu te joindre à nous ?
– Sincèrement ?
– Tu es un homme de cette maison, même si tu préfères la chasse et les puteries à tes obligations. Ce serait un excellent moyen d’apprendre à accomplir ton devoir.
Gathal lance au fils cadet un léger sourire complice. Lui connait bien les intentions de Regarth, mieux que son père. Odale est son héritier légitime. Quant à lui, il est bien trop agité pour s’enliser dans une carrière de régent ou tout autre poste de gestion que ce soit. Prendre le commandement des hommes à la suite de Gathal ? Peut-être, peut-être pas. Car avant tout, Regarth reste un individualiste. Être née dans une maison noble n’y changera rien.
– Cet anniversaire sera sans doute le dernier, fait remarquer Daren. Toutes les maisons vont y accourir pour placer leurs pions en préparatif. Nous devons faire bloc, tous ensemble.
– Il est si mal en point ? demande Odale.
Regarth se ressert un verre d’ambroisie en pestant d’avoir gâché quelques gouttes de nectar sur la nappe. Il reprend ensuite.
– Oui, l’empereur n’en a peut-être plus pour très longtemps. En fait, on ne croise quasiment plus un seul aël dans tout le quartier impérial. L’espèce s’éteint.
– Et comment le sais-tu ? questionne Odale en tendant son verre.
– Je discute avec les gens durant mes voyages, répond Regarth en remplissant la coupe.
– Toi, tu discutes avec les gens ?
– Ça m’arrive, surtout les gens avec de la poitrine.
Daren soupir profondément.
– Nous sommes à l’aube d’un nouvel âge, mes enfants. Vos actions durant les festivités pourraient décider du sort de notre maison pour les siècles à venir. Tâchez de vous en souvenir !
Les quatre elfes restent attablés. Ils échangent longuement sur divers sujets tous plus ennuyeux aux oreilles du second fils des Kharveta. Les domestiques voltigent autour d’eux, servent le dessert, débarrassent, versent le thé, nettoient, alors que les seigneurs et leur conseiller tergiversent et digressent. Jusqu’à ce que l’orage déchire la journée et fasse trembler les fondations de Faedirnn.

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