Chapitre 3.1
De grosses gouttes salées tombent jusqu’aux fines lèvres du potagiste. Encore un effort et il pourra s’autoriser une pause déjeuner suivit d’une sieste sous son arbre favoris. Mais avant ça, il tient à concrétiser ce projet qui lui tient à cœur. La vieille souche d’arbuste qui gêne sa future bande de culture le nargue depuis des jours, et malgré ses demandes polies, les gardes de Faëdirnn ne se pressent pas pour lui prêter main forte. Le jeune homme l’arrachera seul, même s’il doit y passer la semaine !
Aaro sent ses mains s’échauffer sur la grosse corde rêche. Il tire de toute ses forces, son cœur travaille durement alors que tous les muscles de ses bras, de ses jambes et de son dos se contractent dans cet effort. Dans un craquement sec, la souche s’incline. Aaro trébuche mais son adversaire reste clouée sur place. Au moins il a réussi à la faire bouger, même un peu. Il finira une autre fois car l’exercice est trop intense par cette chaleur moite du midi. Peut-être en viendra-t-il à bout seul, à force de persévérance.
Le jeune homme peste et balance quelques insultes en tyréen, par habitude. De sa langue maternelle c’est ce qui reste le mieux ancré en lui. Les marins avec qui il voyagea durant des années avant d’échouer ici étaient tous plus friands de tournure poétiquement obscènes. Ce qui lui permet toujours, à l’occasion, de pratiquer son vocabulaire.Même réduit à l’esclavage, être jardinier est à ses yeux préférable à son passé de mousse sur l’un de ces gigantesques navires marchands. Qui sillonnent les mers depuis le port Alicantha jusqu’en extrême Scythrie. Lui qui n’a que peu d’amour pour l’eau, son passé sur ces monstres de bois fût un calvaire.
Toutefois, ce tourment devait lui rapporter suffisamment d’or pour ne plus croupir dans une chambre de passionnât. Mais ses soucis d’argent s’était envolé en même temps que sa liberté. Une chose de moins à régler ! Les gardes de la forteresse se font ni plus ni moins violents et bourrus que les marins, et son seigneur elfique moins inquisiteur qu’un capitaine marchand. Aaro reste lucide, même avant sa capture il n’était pas libre.
Et pour l’heure, il a un toit, un travail honnête, à manger et beaucoup de tranquillité. Que demander de plus ? En y réfléchissant, il y aurait bien une autre chose.
Aaro tourne la tête vers l’arbre-forteresse de Faëdirnn. Elle n’est pas là. Souvent, il rêvasse en observant la fille du seigneur Daren, perchée sur le rebord de la grande fenêtre de ses quartiers. Le jeune homme n’est pas un imbécile, il sait que jamais il ne pourra la toucher, même s’il en crève parfois d’envie. Ni elle, ni aucune elfe. Mais il aimerait bien rencontrer quelques humaines de son âge, à l’occasion. Seulement, aucune ne sert les Kharveta à Faëdirnn et il n’a pas l’autorisation de sortir seul dans le bourg en contrebas du grand arbre.
Ce qui se rapproche le plus d’une humaine c’est Thulisra, l’esclave métisse. Sacrément mignonne elle aussi ! C’est sans doute sur ce seul critère que Regarth en a fait son esclave personnelle. Aussi, s’il savait qu’Aaro la trouve à son goût, ce dernier lui couperait probablement la courgeante. Pauvre Aaro, le voici condamné à rester l’éternel jardinier puceau ! Et il voit mal le seigneur Daren s’intéresser suffisamment à son pédigrée pour lui offrir une saillie.
Dans un soupir, le potagiste se met en route pour rejoindre son cabanon adossé au mur nord. Son repas l’y attends, mijoté à feu doux depuis l’aurore.
Aaro salive à l’idée de son potage d’os à moelle aux gargarettes épicées. Son chemin le mène devant la grande cage de l’embûcheur lorsque de manière instinctive, il s’arrête pour scruter l’intérieure de celle-ci. Pas un son. L’animal n’est pas très bavard, mais d’ordinaire visible. Il s’allonge à l’ombre de l’épineux emprisonné avec lui dans cet enclos et dort une bonne partie du jour. La demi-carcasse de bufflon d’eau servie par le palefrenier est intacte, seulement entamée par quelques énormes escargots violacés gros comme le poing d’un enfant.
Aaro hésite un instant avant de faire un pas vers l’enclos. Il se recroqueville tout en avançant, prêt à bondir à moindre signe suspect. Ses muscles se tendent, son cœur accélère à nouveau alors que ses yeux bleu-gris cherchent la bête de Regarth. Aaro arrive fébrilement jusqu’aux épais barreaux de bois recouvert d’un filet de corde. Toujours rien, l’enclos est vide. Le jeune homme scrute l’intérieur de la petite écurie avec curiosité. Mais où est passé cette sale bestiole ?
Sa crainte laisse la place à une curiosité saisissante de comprendre l’évaporation de l’animal. Mais tout aussi rapidement c’est une terreur glacée qui s’installe dans tout son corps. Le gros cadenas sur la porte de l’enclos n’est pas verrouillé.

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