Chapitre 6

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– Mais foutre Daren, ce n’est pas la faute du gamin !

Le seigneur des Kharveta ne se préoccupe nullement de son conseiller et continu de griffonner son parchemin. Sa longue plume mauve s’agite de petits soubresauts, trempe dans l’encrier à rythme régulier, et ne s’arrête que pars courts instants lorsque son maître cherche ses tournures de phrases.

Un rictus crispe le visage de Gathal. Il a en horreur ce comportement fermé que lui sert son seigneur lorsque son humeur vacille. Il préfèrerait une véritable engueulade, quitte à se faire sanctionner par la suite. Daren, loin du caractère tempêtueux de son père, avait acquis l’attitude glaciale de sa mère et Gathal la revoit parfois dans l’œil de son seigneur. Avec cette façon singulière d’observer le monde d’une façon contenue et condescendante.

Son seigneur a même poussé le vice jusqu’à installer dans son cabinet de travail le bureau de sa défunte génitrice, celui-là même où elle lui donnait leçons et corrections du bout de sa fine baguette de bronze.

La plume s’arrête net. La main de son maître la congédie sur le côté sans un remerciement pour son bon travail.

– Pas de nouvel incident, peut-être était-ce involontaire.

– Involontaire ? Tu ne crois quand-même pas qu…

– Si, bien sûr.

– Ça n’a pas de sens ! s’énerve Gathal en croisant le bras.

Daren s’enfonce dans son grand fauteuil de bois d’ébène finement sculpté de motifs floraux et animaliers.

– Il est sensible à l’éther. C’est la seule explication plausible.

– Un humain qui maîtrise les flux. Tu dérailles, Seigneur Kharveta.

– Alors explique moi ce que c’est !

Les deux elfes s’affrontent du regard. Gathal ouvre timidement les lèvres, mais les referme aussitôt. Il a retourné l’affaire dans tous les sens possibles ces trois derniers jours, imaginé tous les scénarios des plus alambiqués aux plus imbéciles, sans trouver de meilleure explication.

Les bras toujours croisés, le front barré de trois profondes rides agacées, il s’avance pour s’assoir dans le fauteuil de roseaux carmin que lui réserve Daren à la gauche de son bureau, dos à l’unique et imposante fenêtre qui laisse le soleil s’engouffrer sous l’écorce de l’arbre-forteresse.

– Te souviens-tu du jour où nous l’avons ramassé ? questionne Daren.

– Oh que oui ! La tempête avait stagné le long des côtes nord pendant des jours, comme si elle ne voulait pas toucher terre. Jamais rien revu de tel.

– Moi ce qui me revient sans cesse en tête, c’est ce navire. Un véritable monstre. La taille de sa coque, ses mats gigantesques avec ses voiles si… énormes. Malgré leur piteux état elles continuaient de faire avancer cette forteresse en mer. Je ne sais même pas comment un tel engin peut naviguer sans couler.

Le seigneur des Kharveta ne l’avouera jamais, mais il a ressenti de la crainte devant un tel appareillage. La société harade se veut suffisante, héritière d’une histoire millénaire où l’elfe est l’aboutissement ultime de la vie consciente sur Mundum. Dans ce tableau des plus flatteurs les humains n’arrivent que lointain deuxième, eux-mêmes loin devant les espèces vils et repoussantes qui grouillent dans les royaumes de vase à l’ouest.

Alors la simple idée que par-delà la mer interdite existe une civilisation capable de rivaliser avec la leur, non elfique de plus, il y a là de quoi ébranler jusqu’aux fondations de la nature harade. A travers ce navire, Daren a entrevu la fin d’un mythe sur lequel repose la confiance de tout un peuple. Aaro est une preuve vivante de ce qu’il a vu ce jour. Une preuve que le seigneur de l’une des douze grandes maisons de l’Haradhelion garde jalousement comme on garde son atout jusqu’au moment le plus cruciale d’une partie de drill.

Et voilà que cet atout se révèle encore plus grand que ne l’imaginait Daren. Et beaucoup plus dangereux.

Daren pose les deux coudes sur son bureau en chiffonnant quelques notes qui trainent devant lui sans perdre son ami de vue.

– Pourquoi avoir laissé le gamin derrière eux ?

– Comme il l’a déjà dit, les « mousses » ne sont pas traités avec les meilleurs attentions.

Le patriarche marque une pause. Il détourne les yeux de Gathal quelques instants pour perdre son regard dans le vague, devant lui.

– Un simple oubli. Possible. Mais je te le répète, ces humains ne sont pas comme ceux que nous côtoyons. J’en prends pour preuve leur bateau. Jamais nous n’aurions construit une chose pareille, nous autres harades.

– Et pourquoi faire ? pouffe Gathal. Il n’y a rien de plus intéressant par-delà les mers que ce que nous avons déjà ici, chez nous.

– Tu as vu comme moi leur organisation, leurs armes aussi. C’est un tout. Ils sont très différents de nous, et pas forcément moins évolués. Alors si en plus, ils savent manipuler la magie…

– Tu pars vite en besogne, Daren. Que suggères-tu ? Que ces humains venus du bout du monde nous aient laissé exprès un gosse magnus pour qu’il nous détruise de l’intérieur des années après son arrivée chez nous ? C’est de la paranoïa.

– Je ne suis pas complétement dérangé ! s’amuse Daren. Et tu mélanges tout. J’ai juste digressé.

Daren se lève et observe par la fenêtre sans carreaux. De là, le seigneur de la maison Kharveta a une vue plongeante sur le bourg de Faëdirnn. A cette heure suffocante de la journée, tout semble à l’arrêt. Les rues sont vides, les volets en lamelles de bois rabattus pour ne laisser passer qu’un fin filet d’air moite. Sous les pilastres des maisons, quelques traqueurs dorment tout aussi lourdement que leurs maîtres partis faire la sieste. L’agitation de ces derniers jours s’est effacée comme une emprunte au bord d’un fleuve en crue.

– Odale a fait du bon travail avec la populace.

– Il a ton habilité pour les belles tournures de phrase. Et puis, une muraille aussi vieille qui s’effondre à cause de son âge, c’est toujours plus plausible qu’un gosse qui la souffle avec son nez !

– Certainement…

Daren se retourne vers son ami, les mains jointes dans le dos.

– Il n’en reste pas moins que l’humain est un magnus. J’en suis convaincu.

– Si c’est le cas… Quoi ?

– Je n’en sais rien.

Gathal fronce encore plus durement les sourcils si bien qu’ils cachent presque ses yeux d’améthyste.

– Arrête de te payer ma tête. Dès que tu l’as vu tu as voulu le garder. Tu as vu quelque chose chez lui, c’est pour ça que tu m’as défendu de le tuer, ce petit rat blanc.

– Et tu t’y es plutôt bien attaché depuis !

Le maître d’armes hausse les épaules et détourne la tête d’un air offensé. Ce jour-là, peut-être aurait-il dû faire mine de déraper, de laisser filer involontairement la corde de son arc bandé. Sa flèche aurait transpercé ce petit torse blafard trempé de sueur avant même qu’il ne se réveil. Mais son seigneur n’aurait pas été dupe. Et puis Daren à raison. Il s’y est fait à ce gosse étrange qui lui cours après pour apprendre la bagarre, pour lui demander comment on fait pour devenir fort dans la jungle, comment attraper un cocatrix, comment aborder une fille juste « par curiosité ».

– Il est de bonne compagnie.

Daren avance à travers la pièce, pose un doigt sur une étagère couverte de bouquin pour constater la couche de poussière. Sa mère ne l’aurait pas toléré. Mais il n’est pas sa mère, fort heureusement pour ses propres fils.

– Il nous est très précieux, crois en mon intuition. Mais s’il peut canaliser les flux du chaos, alors c’est peut-être un problème dont il faut s’occuper dès maintenant.

– Alors c’est tout ? On l’exécute maintenant, comme un animal dans sa cage ? s’offusque Gathal.

– Nous devrions régler ça loin d’ici, hors de nos murs.

– Des fois qu’il se remette à les écrouler.

– Hilarant…

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