Chapitre 7.3

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Combien de temps on-t-il marché ? Aaro ne saurait le dire. Malgré le sac sur sa tête qui le gène il parvient à respirer un air frais, signe qu’ils doivent toujours se trouver dans les fondations du grand arbre. Tout ce qu’il perçoit concrètement c’est qu’ils descendent depuis un bon moment, toujours plus bas, mais vers où ? Jamais personne ne lui a parlé de ce réseau gigantesque sous cet arbre qu’il a pourtant aidé à entretenir durant la moitié de son existence. Aaro entend les échos de leurs pas, le clapotis d’un fin ruissèlement d’eau, sont-ils encore dans l’arbre en lui-même, dans des cavités en dessous de lui ? Aucune idée.

Ils s’arrêtent enfin, l’un des elfes retire le haillon qui lui masque la vue. Aaro n’en revient pas de découvrir seulement maintenant une telle splendeur. De gigantesques cavités assez larges et profondes pour abriter des forêts de plantes phosphorescentes se déploient face à lui. Le ciel de roche est strié de titanesques racines de l’arbre-monde qui zèbrent les parois de crevasses immenses. Elles s’enfoncent ensuite à des profondeurs insondables alors qu’un monde entier vit à même les éperons rocheux dont les superficies sont celles de villages entiers.

L’inframonde, Aaro en a entendu parler en de rares occasions. Jamais il ne se serait imaginé que…

– C’est bon, tu respires ? l’interrompt Regarth dans sa contemplation.

Aaro ne répond pas, et le quatuor se remet en route. Devant eux se trouve un pic de roche qui s’avance vers le vide. L’ancien mousse reconnait le châtiment qui l’attend, une version revisitée de la planche sur laquelle les marins finissent en cas de manquement au code nautique.

– Seigneur Daren, je suis pas un espion. Je n’ai rien pour le prouver mais c’est vrai, je vous en conjure !

Le patriarche s’arrête brusquement, le trio qui le suit manque de lui rentrer dedans.

– Que vaut la parole d’un étranger ?

La réponse perfore Aaro en plein cœur. La vérité crue lui arrache l’espoir qu’il nourrit depuis des années. Il n’est qu’un étranger inférieur et incapable d’être traité avec respect.

Son cœur s’emballe, il se tourne vers Gathal.

– Alors, tu vas me pousser dans le vide, me tuer de tes propres mains ?

Gathal ne répond pas, son regard se fait toujours aussi lâche et sa bouche reste muette.

– Pourquoi être sympa avec moi si c’est pour en arriver là ? Tu ne faisais que jouer ? Ou alors t’es trop lâche pour donner ton avis ?

Toujours aucune réponse de l’intéressé qui se contente de l’agripper plus fort pour le trainer sur le pic rocheux.

– T’es pas différent des autres, t’es même pire ! Tu m’as laisser croire qu’on était ami, j’t’ai admiré, je t’ai aimé comme…

– Tu es bien bête, répond l’elfe d’une voix aride.

C’est la goutte de poison qui finit de noircir le cœur du jeune homme. Tous se taisent. Seul un vent moribond remonte des entrailles de la terre en une complainte rauque et sinistre.

Les voici au lieu de l’exécution. Regarth lui enfile de nouveau sa cagoule de toile crasseuse. Il sent ses deux gardiens s’éloigner, tandis que les pas de Daren se font plus proches.

Un aiguillon vient appuyer sur son dos. Aaro le reconnait comme étant la pointe du ketann du seigneur Kharveta. Il le force à avancer vers le vide, lentement, sans d’autre bruit que le roulis des cailloux sur sa route. Et souffle toujours ce vent rauque, cette complainte d’outre-monde qui se fait plus forte à chaque pas.

Non, ce ne sera pas la fin. Aaro s’y refuse. Les choses n’ont jamais été aussi claires qu’à cet instant. Tous ses espoirs sont morts, il vient de perdre le peu qu’il avait reçu en ce bas monde. Lui le gosse des rues devenu esclave à l’autre bout du monde. Un faible et un lâche… Non !

Son pied cherche à s’appuyer contre le sol mais ne rencontre que le vide. Tout son corps suit cet élan, et puis plus rien.

Non, plus rien, son corps se stoppe net. Sa face ne rencontre pas le sol, pourtant il ne ressent pas le vertige fulgurant de la chute. Ce qu’il ressent, c’est un vent, ou plutôt plusieurs, qui l’entourent, le bercent avec un certain chahut, le protège rudement. Un bruit sourd à sa droite, quelque chose vient de tomber. La première chose qu’il remarque lorsqu’on lui retire sa cagoule, c’est l’air perplexe de Regarth. La deuxième, c’est sa situation incongrue, Aaro flotte littéralement !

Dès qu’il s’en aperçoit il retombe au sol où ses lèvres rencontre l’épaisse couche de poussière qui jonche le petit balcon rocailleux. Le pic n’est en rien la fin de cette avancée pierreuse dans le vide, car sa fin se conclu juste après ce modeste appendice assez grand pour y faire tenir un homme.

Gathal et Daren s’approchent pour surplomber les deux jeunes gens en contrebas. Si Gathal semble masquer un mélange d’émotions tempêtueuses derrière une grimace qui déforme ses traits, Daren garde la même nature placide qu’à son habitude. Seule sa voix se teinte d’une émotion rare alors que sa conclusion se fait sans appel. Les vents de l’inframonde scandent des chants gutturaux évoluant en de violents orages souterrains qui secouent les forêts luminescentes.

– Tu es bien un magnus.

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