Chapitre 8.1

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Sous les chapeaux aplatis de champignons géants, deux elfes s’avancent sur un petit sentier constitué de larges blocs d’ardoise anthracite. Autour d’eux, des dizaines d’insectes sauteurs s’échappent en crissant alors que les chevilles des promeneurs viennent frôler de grosses touffes d’herbes carmines qui leur servent d’abri. Directement sous la base de l’arbre qui abrite la demeure des Kharveta, une large cavité semi enterrée sert de frontière à deux mondes qui s’y entremêlent en un décorum métissé.

Les essences de bois des jungles environnantes sont voisines de plantes des profondeurs aux lueurs scintillantes, dans la pénombre permanente qu’offre cet espace, là où le soleil parvient à percer faiblement à travers l’écorce de l’arbre-monde de Faedirnn. De grandes floppée de lianes moussues dégringolent des hauteurs en se parant de liserons aux fleurs de couleurs rouges et orangées, ainsi que de lichen fluoresçant de teintes bleutées ou fuchsias.

Les deux elfes connaissent ce jardin comme leur poche. Ils l’arpentent depuis leur plus petite enfance, guidés par leurs parents autant que par Gathal, qui fait figure d’oncle officieux pour la progéniture de son ami et seigneur. Odale et Denesi quitte le sentier pour rejoindre un chemin plus étroit encore, simplement tracé par le passage répété de pieds ayant tassé l’humus sur cette ligne de désir s’étirant vers la paroi de la cavité. Là, un passage escarpé permet de grimper pour aller sauter ensuite sur le chapeau rouge profond d’un champignon.

Odale saute le premier, puis aide ensuite sa sœur à se réceptionner en douceur alors que l’agitation pousse leur perchoir à libérer un nuage de spore orange crissant comme un feu d’artifice. Depuis leur emplacement ils peuvent contempler l’ensemble de ce bosquet où une discrète petite cascade chante en se glissant sur les pierres et le bois pour fondre dans un étang d’un bleu profond comme la nuit. Ils s’installent en tailleur et observent quelques minutes le spectacle de l’ancestrale poisson goliath du point d’eau. Il jappe de sa grosse gorge au bruit rauque et profond à l’attention de jeunes luberyons virevoltant avec agitation au-dessus de son foyer. Une fois les intrus évaporés par une faille dans l’écorce du grand arbre, les six pattes courtes et penaudes du poisson goliath le poussent à s’en retourner dans son abri subaquatique.

– Le gros Vaseux est de plus en plus souvent de mauvaise composition, remarque Odale.

– Il vieillit. C’est à croire que ça rend aigri tous les êtres vivants.

– Père a toujours été un vieillard dans l’âme.

Denesi esquisse un sourire moqueur alors que ses fins sourcils blanchis se haussent d’une expression résignée.

– Regarth aussi.

– Tu sais que c’est faux. Avant la mort de maman et de Madres c’était un petit garçon jovial, plein de malice innocente.

– J’ai du mal à te croire, semble se plaindre Denesi.

– Bah ! Tu étais encore très jeune.

La jeune elfe joint ses pieds desquels elle a retiré les sandales et les attrape de ses deux mains comme pour stopper leur agitation.

– Tu sais, c’est à peine si je me souviens d’eux. Parfois je m’en veux beaucoup.

– C’est idiot. Tu ne peux pas t’en vouloir pour ce que tu ne peux pas contrôler.

– Je n’ai jamais dit que c’était logique.

Sur cette conclusion, le silence s’installe entre eux durant un bref instant. Un silence comblé par les bruits incessant de la faune et de la flore environnantes. Denesi ferme ses yeux félins pour cacher les larmes qui y naissent. Chez les Kharveta, aucune faiblesse en public, fusse-t-il réduit à un autre membre de la famille. Elle prend une grande inspiration qui remplit ses fines narines des senteurs de mousse détrempée et du parfum des fleurs qui pendent aux lianes au-dessus de leurs têtes.

– Tu te souviens de la première fois qu’on t’a montré notre cachette ? s’amuse Odale.

– J’ai dû mettre une heure avant d’oser sauter sur le champignon ! s’exclame Denesi en ouvrant ses yeux encore humides.

– C’est Madres qui a trouvé cet endroit. Père et mère ont mis du temps avant de découvrir notre cachette. Ils n’avaient pas encore installé le banc juste en face, pour venir nous y surveiller.

Denesi souffle doucement. De sa mère, elle se souvient la joie de vivre, chose qu’elle a arraché à leur père le jour de sa mort. Elle se souvient aussi de sa longue chevelure ondulée, de ses pommettes prononcées qui soulignaient son regard rosé si rare chez les harades, typiques des habitants des Monts Karkazunn.

De son frère, elle ne se remémore presque rien. Plus qu’un visage, c’est sa hardiesse qui lui revient en tête, une attitude comme attachée à jamais à son nom. Madres était un garçon courageux, toujours prêt à passer en premier et relevant tous les petits défis de l’enfance avec la fougue des plus grands guerriers.

– Regarth l’admirait. C’est tout ce dont je me souviens clairement.

– Il était toujours collé à ses semelles…

Odale se lève en époussetant son pantalon de soie des spores qui y sont retombés en un fin rideau orange.

– Je suis certain qu’un jour, il finira par tourner la page.

– C’est un peu tard pour ça. Qu’est-ce que tu imagines, qu’un beau matin il va se lever et simplement arrêter d’être un vrai connard ?

– Ça reste mon petit frère, j’ai confiance en lui. Et toi tu le juge trop sévèrement parfois.

– S’il ne m’insultait pas de traînée peut-être que je serais plus sympathique ! Il est si… conservateur. On dirait père et Gathal.

– Détrompe-toi, père est bien moins tête de sorok !

Denesi ramène son torse contre ses jambes pour s’étirer de tout son possible. Elle se lève ensuite d’un geste vif et remue ses fines jambes quelque peu engourdies en scrutant le sol. Avec assurance, elle ramasse ses sandales avant de se jeter dans le vide, aussitôt suivie de son frère.

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