Chapitre 8.2
Les deux elfes tombent lourdement sur une sphère spongieuse jaunâtre et rose qui s’essouffle dans un long râle aigue, se ratatine jusqu’à ne plus former qu’un tapis étrange à même le sol.
La jeune aristocrate remet ses souliers, prête à continuer. Elle passe devant avec assurance même si les ronçailles lacèrent le bas de sa longue jupe violette. Odale a parfois du mal à croire que la jeune elfe qui s’est présentée il y a quelques jours dans une tenue à la dernière mode des belles terres puisse être sa sœur. Elle a grandi en quelques années, tellement grandi. Et pourtant elle garde en elle la fougue des jeunes enfants des jungles qui jouent couverts de boue et se fiche des morsures d’insectes, ne se laissent pas arrêter par les épines de quelques bosquets sur leur chemin. Denesi pourra se pavaner dans les dîners mondains de la capitale, elle sera toujours cette jeune femme capable de plumer un oiseau lyre ou de se goinfrer avidement au coin d’un feu jusqu’à en avoir la face grasse et les doigts collants.
Odale pouffe doucement.
– Hein ?
– Non, ce n’est rien. Je pensais simplement que tu allais nous manquer.
– C’est ça qui te fait rire ?
– Je me suis mal exprimé, pardonne-moi.
Quelque chose change dans la démarche de Denesi, Odale voit ses épaules se vouter légèrement, sa cadence se faire plus lente.
– C’est une étape très importante de ta vie, tu sais.
– Je ne risque pas de l’oublier, Odale. Vous ne faite que m’en parler depuis des mois.
– Tu restes toujours aussi fermée à l’idée. Pourtant, c’est un bon parti.
– Je m’en moque !
Oui, sa sœur restera toujours un peu gamine pense Odale.
– Tu ne vas pas rester seule toute ta vie enfin !
– Et toi, et Regarth ? Père ne vous a pas collé une prétendante dans les bras que je sache.
– C’est différent. Je suis assez grand pour me débrouiller et sérieusement, qui voudrait de Regarth ?
– Les putes qu’il connait visiblement si bien ! Temps qu’il a de quoi payer.
Odale déchire l’ambiance sonore d’un rire haut et franc.
– Tu verras, Furon est un jeune homme qui a tout ce qu’il faut. Il est éduqué, c’est un escrimeur aguerri aussi, et bel homme faut le reconnaître.
– J’ai aussi entendu dire que c’est un sombre abruti qui se croit au-dessus de la mêlée. Sa description me rappelle un peu notre frère.
– Oh, juste un peu, minimise Odale. Les deux ne s’entendent pas du tout.
Denesi ne répond plus, Odale devine que ses arguments n’ont pas plus fait mouche cette fois-ci que les précédentes. Que pourrait-il bien lui dire de plus de toute façon ? Lui-même ne connait que très peu l’héritier des Dranashri. En revanche, il comprend parfaitement l’importance de cette union pour leur maison.
– Tu sais, les Dranashri…
– Sont une maison très solide, les protecteurs du trône d’azur, et bla, et bla, et bla.
Odale n’insistera pas plus.
– Puisque je n’ai pas le choix je le ferai. Mais n’insiste pas pour me convaincre que c’est pour mon bonheur, je ne suis plus une enfant que tu peux berner avec tes belles phrases. Père au moins m’épargne ce petit jeu.
– Ça va, ça va. Je la boucle !
Sans même qu’ils s’en soient aperçus, les deux elfes sont déjà arrivés à leur objectif.
Au centre de l’étang gardé par le Vaseux, un îlot accessible via un ponton de bois vermoulu se baigne dans la timide lueur du matin. Sur ce petit bout de terre couvert de mousse et de buissons, un petit arbrisseau s’échappe de la masse pour s’élever aussi haut que ses petites branches encore frêles le lui permettent.
Son tronc n’est pas plus épais que le bras d’un elfe mais son feuillage bleu azur se déploie avec une majesté impériale que pourraient lui envier les chênes rouges les plus anciens des jungles. Chacune de ses grosses feuilles est semblables aux écailles d’une créature mythologique. Douces en dessous, rugueuses sur le dessus, nervurées de larges veine d’un bleu profond tirant sur le violet alors que les extrémités azurées tirent sur l’argent.
Mais ce qui intéressent réellement les deux visiteurs, ce sont les fruits que l’arbrisseau porte fièrement. Gros comme le poing, à la peau duveteuse bleutée qui vire au pourpre. Il n’existe à la connaissance des deux elfes qu’un seul arbre de ce type sur les terres de l’empire harade. Ces congénères se trouvent loin vers le nord, par-delà les Monts Karkazunn et en dehors des territoires à la portée des elfes. Les jungles sous le contrôle relatif des Kharveta sont hostiles, mais une fois passé les montagnes naines elles sont tout simplement invivables et rares sont les elfes à avoir contemplés les larges lacs oubliés, aussi grands que des mers si l’on en croit les récits anciens. Aussi, l’apparition soudaine de cette jeune pousse dans le jardin ombragé des Kharveta reste un mystère qui restera à jamais inexplicable.
Denesi s’approche doucement de l’arbrisseau comme on le ferait avec un jeune khirinn dont la fierté n’aurait pas subi le dressage. Elle déploie ses bras graciles et va cueillir de ses mains douces et assurées trois gros fruits qu’elle cale contre sa poitrine. La jeune elfe ne se retourne qu’après quelque pas à reculons, comme pour saluer et montrer son respect au petit arbre avant de retourner vers son frère qui sort de sa sacoche une large boite de bois rouge laqué. Odale ouvre le couvercle à charnière comme la gueule d’un animal affamé et sa sœur y engouffre les fruits avec délicatesse.
Subitement, un râle s’échappe des profondeurs, passe par chaque faille de la terre et du bois pour résonner lugubrement dans le jardin.
– J’y pense, se remémore Odale. Tu es au courant que père et Regarth emmène l’humain sous l’arbre ?
– Non. A vrai dire, je m’en moque un peu.
Elle passe sa main sur le couvercle et referme la boîte dans un bruit sec.

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