Chapitre 9.1

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Aaro reste assis sur le lit. Rien de plus. Ses doigts tournicotent alors que son nez pointe le plafond de bois pour admirer un lustre de tissu jaune. On lui a demandé de préparer ses affaires, mais il ne voit pas ce que cela signifie si ce n’est pas une blague de mauvais goût.

Mais quelles affaires !? Le peu qu’il avait est éparpillé sous des tonnes de gravats ! Son « atchoum » quelque peu exagéré a soufflé vers le nord pile sur sa cabane mais ça, ça n’a effleuré l’esprit de personne mis à part le sien. Tout est foutu, il n’a plus rien.

L’humain est toujours vivant, mais comme naufragé à nouveau. Il repense encore aux mots de Seigneur Daren lors de la remontée vers la surface. Celui-ci lui a confié l’impensable : « Remercie Regarth, c’est lui qui a insisté pour que je te laisse la vie. ». Pourquoi Regarth aurait-il plaidé sa cause ? Quelque chose échappe à Aaro, à moins que ce vicieux personnage ne s’arrange pour faire durer ses tourments plus longtemps, un nouveau jeu pervers de son cru.

Mais les réflexions du jeune homme s’interrompent brusquement alors qu’on frappe à sa porte.

– Oui ? Eumh, entrez ?

La clenche de bronze s’abaisse et la porte s’écarte pour laisser apparaître le visage de Thulisra, la servante personnelle de Regarth.

– Oh, bonjour !

– Bonjour.

La servante peine à ouvrir correctement la porte avec le coude car ses bras sont chargés de vêtements. Aaro se lève pour l’aider gauchement, se mets en travers de son passage, la bouscule presque avant de finalement s’écarter pour mieux refermer la porte. Thulisra s’avance vers son lit. Elle dépose dessus les affaires qu’elle transporte et se retourne. Aaro la fixe, un sourire convenu aux lèvres mais ne sachant quoi lui dire. La jeune métisse le regarde également, impassible. Ses lèvres fines remontent à peine pour exprimer un semblant de cordialité.

A l’image de son maître Thulisra est une jeune servante réputée peu commode et son visage exprime cette rudesse. Son menton large se fond sur une mâchoire anguleuse, d’un carré caractériel sur lequel se posent ses lèvres qui laissent rarement échapper un sourire. Un nez droit et fier aux narines discrètes sépare deux yeux rouge sang parcourus de stries vertes donnant une intensité rare à ce regard austère. Et si son teint n’était pas plus halé que gris, et que ses oreilles se faisaient un peu plus pointues, rien ne laisserait suggérer son ascendance humaine. Malgré tout, cette part d’humanité lui vaut le titre d’esclave, au même niveau que Aaro et ses traits exotiques.

Une esclave, mais de haut rang. Pour elle, pas de travaux manuels chez un artisan, ou avec lui dans le potager. Thulisra est une pièce de choix qui habille magnifiquement les quartiers de son maître en y ajoutant une note de sensualité forte et austère. D’ailleurs, les tâches que lui confie son maître lors de ses passages par Faëdirnn ne sont un secret pour personne.

Thulisra pose ses deux bras athlétiques contre ses hanches. Elle relève le menton en haussant les sourcils.

– Merci Thulisra. Mais, qu’est-ce que c’est ?

– Maîtriser les flux t’a subitement rendu aveugle ?

– Non enfin, je veux dire, c’est pour moi ?

– Tu vois quelqu’un d’autre ici ? s’impatiente la servante.

Chaque question que lui adresse la jeune femme sonne comme une réponse à sa propre bêtise. Aaro se ressaisi donc.

– Désolé. C’est un peu confus ces derniers jours. J’ai du mal à réaliser.

Le front de Thulisra se décrispe et elle s’assois sur le lit comme si c’était le sien.

– Tu vas devoir t’y habituer, et vite. Les maîtres ne vont pas garder un magnus aussi puissant sous leur toit si c’est un benêt.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle ferme les yeux une longue seconde en soufflant du nez.

– Il a fallu que ça tombe sur toi…

Thulisra tapote le drap en signe d’invitation. Aaro s’exécute et vient se placer à côté d’elle sans discuter. Des deux esclaves admis dans la forteresse, Thulisra s’est toujours montré la plus dégourdis, ou du moins la plus fataliste.

– Tu es une menace pour les maîtres, pour tous les maîtres. Tu réalises ? Un humain qui peut utiliser la magie, c’est une première !

– Et alors ? contre Aaro. Je pourrais bien soulever des montagnes ; une flèche ou un coup de dague et c’est terminé pour moi. C’est plus symbolique qu’autre chose.

La servante a un mouvement de recul et scrute Aaro des pieds à la tête. Elle réalise seulement que lui aussi est capable d’une certaine profondeur stratégique. Non, Aaro n’est pas qu’un imbécile qui fait pousser des tomates ! Depuis l’arrivée de Thulisra à la forteresse il y a cinq ans, les occasions d’échanger longuement ont été rares pour eux. Aaro a peu d’occasions d’entrer dans le manoir. Les deux serviteurs discutent régulièrement dans les jardins, mais toujours peu de temps car l’ombre de Regarth n’est jamais loin. Les rumeurs courent vite, et même lors de ses absences, le maître de Thulisra rôde sur toutes les lèvres des curieux. Ce n’est pourtant pas l’envie de communiquer qui manque entre les deux seuls « inférieurs » de la forteresse. Ainsi chaque interaction prend une allure de véritable petit événement.

– Tu devrais te méfier des symboles, tu sais. Ta simple existence remet en cause l’un des principaux arguments des elfes à propos de leur supériorité : la capacité à maîtriser le Chaos.

Aaro croise les bras et soupire. Thulisra le laisse ainsi à ses pensées sans surenchérir, comme consciente du poids énorme qui afflige les épaules du jeune homme. Il reprend finalement.

– Seigneur Daren a dit que c’est grâce à Regarth que je suis encore en vie.

– Seigneur Regarth, le corrige Thulisra.

– Oui, Seigneur Regarth. Bref, je ne comprends pas. Il me déteste !

– Il est plus malin et moins… sanguinaire qu’on ne veut bien le dire. C’est juste, qu’il ne t’apprécie pas, mais il est capable de voir au-delà de ça.

Thulisra est prise d’un sourire empli d’une ironie un peu sadique qui rappelle à Aaro qu’elle n’est pas la servante ne n’importe qui. Regarth ne l’a pas choisi simplement pour son physique alléchant.

– Mais si tu lui donne une raison de changer d’avis, il te tuera sans hésiter !

– Rassurant, merci.

– Réaliste, le corrige-t-elle à nouveau. Mais tu as une chance inouïe. Aucun humain n’a jamais eu autant de raisons d’être éliminé par les elfes. Et en même temps ils vont tenter de se servir de toi pour je ne sais quelle machination et c’est ta chance de rester en vie.

– Comment ?

– Ça je ne sais pas. Tu vas devoir trouver des solutions au fur et à mesure. Pour le moment, ne fait pas de vagues et reste l’esclave docile qu’ils attendent que tu sois. Sinon…

– Un coup de dague…

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