1- Prologue : L'accueil au Monastère

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L’air est frais. Les premières gelées nappent les prairies alentours d’une fine couche blanche et cristalline qui brille sous le faible soleil de ce matin de novembre. Quelques oiseaux virevoltent autour du bâtiment, à la recherche de nourriture. Le Père Grégoire les observe distraitement, de la fenêtre de sa cellule. Son ancienneté au sein du monastère lui offre une vue magnifique sur le jardin et la colline que l’ancien bâtiment surplombe et domine. Tous les prés et prairies sous sa vue font partie du domaine monacal, mais, contrairement à son habitude, le Père Grégoire n'a pas en tête tous les travaux qu’il va devoir coordonner sur ces terres. D'autres pensées le préoccupent.

Une toile en laine au-dessus de sa robe de bure et le voilà hors de sa cellule, avec l'espoir que Dieu lui montre la voie et éclaircisse ses pensées. Lentement, il erre autour du carré central du monastère. Les rayons du soleil caressent avec subtilité les décorations architecturales et donnent vie à ce lieu austère. Comment ne pas s'imprégner de la magie divine qui opère ici ?

Alors qu’il débute son troisième tour du cloître, il est rejoint par le Père Supérieur, lui aussi emmitouflé dans une étoffe en laine. Là où le Père Grégoire n’est qu’angle et minceur, le père Supérieur est lui tout en rondeurs et bourrelets qui doivent le protéger au moins autant du froid que ses vêtements.

« Bonjour Grégoire. Toujours préoccupé par la situation d’hier, n’est-ce pas ? »

« Oui, Père Dominique. Vous avez raison, mais je pense que je sais ce que nous devons faire. »

Le Père Supérieur lève un sourcil et entraine le Père Grégoire d’une légère pression sur son bras pour reprendre ensemble la promenade autour du cloitre. C’est encore le meilleur moyen d'éviter que des oreilles indiscrètes ne surprennent leur conversation.

« J’aimerais bien entendre ce que vous avez à dire, alors. »

Le Père Grégoire ne répond pas tout de suite et le Père Supérieur respecte son silence. Il sait qu’il est important d’attendre et que le Père Grégoire, quand il parlera, aura réfléchi pleinement à sa proposition. Il ne sert à rien de le presser.

Ce dernier repense à ce qu’il s’est passé la veille au soir, juste à la tombée de la nuit. Sa nièce, Catherine, la fille du châtelain voisin, est en effet arrivée en fin de soirée au monastère. Elle était accompagnée de sa servante et d’un bébé à peine né, emmitouflé dans de nombreuses couvertures. Le Père Grégoire les a fait rentrer dans la pièce réservée aux visiteurs et a lancé un feu dans la cheminée pour éviter que l’enfant ne prenne froid. Sa nièce est restée silencieuse jusqu’à ce qu’il s’installe en face d’elle.

« Mon oncle, j’ai besoin de votre aide… Je suis dans une situation désespérée… »

« Je t’écoute Catherine… Tu sais que tu peux tout me dire. »

Catherine lui a ensuite raconté comment elle était tombée amoureuse d’un jeune chevalier de passage dans la région… Il a tout fait pour la séduire, et elle, jeune et sensible, a cru au grand amour. Elle lui a tout donné… Mais il est reparti… La laissant avec un petit cadeau prévu neuf mois plus tard... Avec l'aide de sa servante, elle a réussi à cacher sa grossesse à ses parents. Son père, absent, arpentant l'Orient durant ses croisades, et sa mère, partageant le même toit qu'elle mais éloignée de l'éducation de sa fille. La raison ? Très simple : les nobles n'accordent que peu d'attention aux apprentissages de leurs enfants. Le bébé est né il y a six jours. ..

« Mon oncle, il faut que vous preniez Charles avec vous… Je ne peux pas le garder au château mais je ne veux pas qu’il soit trop loin de moi non plus… Aidez-moi, je vous en prie… »

Le Père Grégoire n’a pas su quoi répondre. Il a juste installé Catherine dans la chambre réservée aux invités du Monastère pour la nuit avant de lui annoncer qu’il allait réfléchir à ce qu’ils allaient faire. Après avoir rapidement prévenu le Père Supérieur, il est retourné dans sa cellule pour méditer sans pouvoir trouver le sommeil.

Alors qu’ils entament en silence un nouveau tour du cloitre, les pleurs du bébé se font entendre… Le Père Grégoire et le Père Supérieur aperçoivent la servante qui ramène un peu de lait pour le calmer.

« Père Dominique, je sais que la prière de ma nièce Catherine est impossible à exaucer. Nous n’avons pas les moyens d’accueillir un si petit enfant au sein de notre monastère… »

Le Père Supérieur se contente d’acquiescer mais reste silencieux, attendant la suite.

« Je ne peux cependant rester sans rien faire face à cette situation. Même si mes frères sont ici maintenant, Catherine fait partie de ma famille… Et quand bien même ce ne serait pas le cas, c’est une jeune maman en détresse qui demande notre aide et il faut lui répondre… »

« Que proposez-vous donc ? »

« Je propose de le garder ici, avec la servante qui s'en occupera au quotidien. Nous pourrons dire à tout le monde que c’est elle qui a eu le bébé et que nous l’avons recueillie ici avec son enfant afin qu’elle ne soit pas renvoyée du château comme une fille mère. Et elle pourra aider à la cuisine. Marie-Thérèse commence à se faire âgée et elle a bien besoin de soutien. Ainsi, la servante de Catherine et le petit Charles pourraient emménager dans la petite maison près du puits… Qu’en pensez-vous Père Dominique ? »

Sans répondre, le Père Dominique continue sa déambulation le long du cloitre. Il réfléchit à la proposition du Père Grégoire. Celui-ci est présent depuis une quinzaine d’années au monastère. Il a toujours répondu présent à chaque fois qu’une mission lui a été confiée. Et c’est sûr, il prendra sa place un jour. Il est toujours de bon conseil... Mais son engagement auprès de sa famille ne risque-t-il pas de se retourner contre eux si le châtelain apprend qu’ils ont secouru son petit-fils sans lui en parler ? Mais quel est le risque ? Sans doute pas énorme. Et Dieu est là pour les aider en cas de besoin. Il s’arrête devant la petite chapelle et invite le Père Grégoire à le suivre :

« Allons-nous recueillir un instant et demander le conseil de Dieu. »

Le Père Grégoire acquiesce. Le bébé ne pleure plus. Il n’y a plus aucun bruit. Dans la petite chapelle, quelques moines prient. Le Père Supérieur s’installe sur un banc et se met à prier. Le Père Grégoire s’installe à côté de lui mais ne parvient pas à se concentrer, inquiet de la décision du responsable du Monastère. Un bébé dans leur domaine, ce n’est pas arrivé depuis de nombreuses années… Il y en a bien quelques-uns parmi les paysans qui s’occupent de l’entretien du domaine, mais pas au sein même du monastère. Et comment lui faire respecter les vœux de silence ? Le Père Grégoire espère qu’il pourra tout de même rester. Cela lui permettrait de s’occuper de son petit neveu.

« Amen. »

Le Père Supérieur se relève et fait signe au Père Grégoire de le suivre. Ils se dirigent vers la chambre des invités qu’il ouvre sans même frapper.

« Bonjour, Dame Catherine. »

Catherine berce tendrement son petit. Elle se retourne à l’entrée des deux moines et leur sourit sans parvenir à cacher son inquiétude. La servante, assise dans un coin, observe la scène avec curiosité. Le Père Grégoire se dit qu’elle a l’air maligne, la petite, et il se demande seulement maintenant si elle acceptera de rester au monastère pour s’occuper du petit Charles…

« Bonjour, Père Dominique. »

« Le Père Grégoire m’a parlé de votre demande par rapport au petit Charles. »

« Oui, je suis désolée, mais je n’avais que lui vers qui me tourner… »

« La Maison de Dieu est toujours ouverte pour ses fidèles. Et je vais vous rassurer tout de suite, nous allons nous occuper de cet enfant innocent aux yeux de notre Seigneur. »

« Oh merci Mon Père ! Quelle bonne nouvelle ! »

« Mais pour que cela puisse se faire, nous avons besoin de l’accord d’une autre personne car ici, tout le monde a le droit de parler et de décider pour soi-même. »

Il se tourne alors vers la servante :

« Comment t’appelles-tu ? »

La servante est surprise de voir qu’on s’adresse à elle. Catherine aussi essaie de comprendre…

« Je m’appelle Sylvie, Mon Père… »

« Joli prénom qui rappelle la forêt et la nature. Sylvie alors, j’ai une question pour toi. Est-ce que tu aimes ta maitresse ? »

« Oui, Mon Père, bien entendu ! Elle est plus qu’une maitresse pour moi, elle est comme une sœur ! Nous avons grandi ensemble et elle s’est toujours occupée de moi »

« Eh bien, tant mieux alors. Serais-tu prête à l’abandonner ? »

Sylvie a un hoquet de suprise. Elle le regarde sans comprendre. Le Père Dominique précise alors :

« Nous avons besoin de quelqu’un qui reste avec le petit Charles et s’en occupe, quelqu’un qui puisse l’aimer comme son fils et l’élever en bon chétien… Et si tu restes, tu pourras donner un coup de main en cuisine aussi… Nous en aurions bien besoin… Comme ça, nous pourrions faire passer le petit pour le tien… Qu’en dis-tu ? »

Sylvie écarquille les yeux. Le Père Grégoire est heureux que le Père Dominique adhère à sa proposition mais se demande quelle va être la réaction des deux femmes… Sa nièce réagit la première :

« Mon Père, vous n’allez pas m’enlever mon fils et ma confidente en même temps ? Je n'y survivrai pas ! »

Énervée, elle se lève et toise les deux moines de toute sa jeune noblesse.

« Si vous pensez survivre au retour de votre père quand il découvrira que vous avez fait un enfant en dehors des liens sacrés du mariage, je vous laisse libre de retourner chez vous avec tout ce que vous avez amené ici, dans la Maison de Dieu… »

« Mais… »

« J’accepte votre proposition, Mon Père, la coupe Sylvie. Ce sera avec plaisir que je l’élèverai comme mon propre fils… Ici… Pas très loin du château... Ma maitresse pourra ainsi venir voir son fils quand elle le souhaitera... »

Le Père Dominique fait un petit signe à Sylvie pour lui montrer son approbation, puis se tourne vers Catherine.

« Eh bien, voilà qui est réglé. Catherine, je vais organiser votre retour au château dès le début d’après-midi. Bonne journée à vous. Sylvie, le Père Grégoire va vous montrer l’endroit où vous pourrez vous installer avec Charles et vous dira ce que vous aurez à faire. Il est l’intendant du domaine et c’est donc à lui que vous rendrez des comptes. Vous pourrez faire venir vos affaires du Château bien entendu. Et je vous rappelle que les frères présents ici ont fait vœu de silence. Merci donc de ne jamais leur adresser la parole. Je vous laisse, à présent. Bonne journée à vous Catherine. Passez le bonjour à votre mère. »

Le Père Supérieur, sans attendre de réponse, sort de la pièce. Le froid pénètre faisant frissonner Catherine qui sent le désespoir l'envahir à nouveau devant la perspective d'abandonner son enfant... Et pourtant, y a-t-il une meilleure alternative ? Le Père Grégoire referme la porte et se retourne vers sa nièce en pleurs.

« C’est la seule solution, Catherine… Je serai là aussi avec Sylvie pour m’occuper de ton garçon. »

« Oui, je sais… Mais c’est difficile. »

« Sois courageuse. Le petit Charles est ici en sécurité. Il est entre de bonnes mains. Rentre au château et sois forte ! »

Catherine ne répond pas et se contente de serrer son petit Charles dans ses bras…

Voulant laisser Catherine profiter de ses derniers instants avec son fils, le Père Grégoire, rassuré par la décision prise pour l'enfant, sort avec Sylvie afin de la présenter à Marie-Thérèse, la cuisinière et lui montrer la petite maison où il pense l’installer. Il lui explique le fonctionnement du monastère puis tous deux retrouvent Catherine. Il est impressionné par le calme et la maturité que démontre la jeune Sylvie...

« Il est l’heure de partir, Catherine. Frère Martin t'accompagnera jusqu’au château. Confie-lui les affaires de Sylvie qu’elle souhaite récupérer. Et va en paix, ma nièce. »

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