2 - La guerre menace...
« Charles ! Charles ! Dépêche-toi ! Tu vas être en retard pour ta leçon de grammaire latine ! »
Charles sourit depuis le petit espace qui lui sert de chambre. Du haut de ses quatorze ans, le jeune garçon regorge d'énergie et la met au service d'une imagination débordante et épuisante pour la pauvre Sylvie.
« Oui, maman, je me dépêche ! »
Ce petit l'épuise. Insister, encore et encore pour qu'il abandonne ses livres et qu'il obéisse est une évidence de leur quotidien. Quelle idée est passée dans l'esprit du Père Grégoire lorsque celui-ci lui a appris à lire pendant qu'il enseignait le latin au jeune Philippe, l'ami inséparable de Charles !
Philippe est le petit-fils du châtelain. Il règnera sur les domaines alentours quand son grand-père ne sera plus de ce monde. Son enfance n'a pas été simple : sa mère est morte en lui donnant naissance. Son père, lui, est décédé il y a déjà plusieurs années. Une fièvre… Personne n’a rien pu faire… La guérisseuse a tout de suite vu qu’il était au-delà de ce qu’elle pouvait faire, que le Seigneur le rappelait vers lui et qu’il serait fou de s’opposer à Sa volonté.
Philippe a été très affecté par ce décès, tout comme l’a été Catherine, sa tante, qui l’accompagne presque à toutes ses leçons au monastère. A chaque fois qu’elle vient, elle prend des nouvelles de son fils, Charles, auprès de Sylvie qui lui raconte tout : ses progrès, ses aventures, ses bêtises… Sylvie remarque toujours le pincement au cœur de Catherine lorsque son fils appelle celle qui s’occupe de lui tous les jours « Maman ». Cela l'attriste un peu de voir son amie dans cette situation, mais elle est aussi bien contente de la chance qu’elle a d'élever cet enfant adorable au sein du Monastère.
Sylvie rejoint Charles dans sa chambre, à l’arrière de la maison. Elle le trouve assis sur le rebord de la fenêtre, livre en main, le regard perdu vers l’horizon. En cette fin de printemps, la vue est exceptionnelle : des prairies verdoyantes et des bois à perte de vue, en bas de la colline, on devine les toits des quelques maisons du village… Et un peu plus loin, la tour du donjon du châtelain. Sylvie ne dit rien et observe celui qu’elle considère comme son fils. Il est déjà bien grand, et très brun. Il fait une tête de plus que son ami Philippe. Il rappelle à Sylvie le chevalier qui a séduit la mère du petit. Mais avec toute la douceur dans le regard qu’il a hérité de sa génitrice.
« Allez Charles, si tu traines trop, ton ami Philippe va arriver avant toi ! Et c’est lui que le Père Grégoire va féliciter et qui va récupérer le droit d’emprunter un livre si tu restes planté là ! »
Sylvie sait que Charles est souvent celui qui remporte le livre et qu’il y tient beaucoup. Et ça ne manque pas. A peine a-t-elle fini sa phrase que Charles se lève d'un bond. Il dépose délicatement son livre plein d’enluminures sur la table et file vers le Monastère, non sans avoir donné un bisou à Sylvie, ravie de son attention.
Elle se prépare ensuite pour recevoir son ancienne maitresse devenue sa seule amie. Et son seul contact avec le monde extérieur. Un monde qui ne lui manque d’ailleurs aucunement. Sans famille, elle a tout ce qu’il lui faut au sein du Monastère. Et puis, elle a Charles. Son rayon de soleil quotidien.
Quand Catherine arrive, Sylvie l'invite à s'installer sur le banc devant la maison pour profiter du soleil qui réchauffe l’atmosphère de ce joli jour de fin de printemps.
« Alors, Sylvie, qu’as-tu à me raconter sur mon petit Charles ? »
« Dame Catherine, il va très bien et il n'est plus si petit que ça ! C'est presque un homme ! Hier, il m'a composé une jolie chanson pour ma fête. C'était un très beau texte ! Il a une voix magnifique en plus ! Le Père Grégoire lui a d'ailleurs proposé de faire profiter tout le monde de son talent lors de la messe ce dimanche. »
« Oh, je ne savais pas qu'il savait chanter si bien que ça ! Il n'a jamais rien composé pour moi... »
Une fois encore, Sylvie sent toute la déception de Catherine de ne pouvoir s’occuper de l’éducation de son fils, mais elle est bien décidée à assumer le rôle de mère qui lui a été dévolu et de faire de son Charles une personne proche de la terre, avec des racines paysannes profondes qui seront, elle en est sûre, son seul moyen de se faire une vie. Son statut de bâtard, s’il est découvert, ne lui permettra de toute façon jamais de trouver sa place dans la haute société où évoluent Catherine et Philippe… Surtout depuis que le Châtelain est rentré de croisade…
« C'est normal, Catherine. Il pense toujours que je suis sa mère. Vous n'êtes qu'une amie qu'il admire et aide beaucoup. Mais je lui demanderai de vous en composer une pour vous et votre fête ! »
Les deux femmes continuent ainsi toute la matinée à discuter pendant que Sylvie fait toutes les tâches qui lui incombent désormais au monastère. Marie-Thérèse ne quitte plus beaucoup son fauteuil et Sylvie doit par conséquent gérer les repas de tous les moines. A part le Père Grégoire, elle n’a jamais échangé aucune parole avec les autres habitants du monastère, si ce n’est quelques mots avec le Père Supérieur. Ils ont tous fait vœu de silence et le respectent au mieux. Elle a quand même réussi à découvrir leurs goûts et leurs envies et s’efforce de leur concocter des plats qui leur font plaisir à tous. A midi, Catherine la quitte pour aller manger avec Philippe, Charles et le Père Grégoire. C’est leur petit rituel après les leçons, deux fois par semaine.
Sylvie a hâte que le repas soit passé. C’est le Père Grégoire qui ramène Charles à la maison. Le jeune homme pourrait rentrer seul, maintenant qu’il est grand, mais le Père Grégoire ne rate jamais une occasion de venir discuter avec Sylvie qui chérit chacun de ces échanges. L'amour qu’elle ressent pour le Père Grégoire est un amour impossible, mais les simples contacts qu’ils ont lui suffisent amplement pour la rendre heureuse.
Vers 14h, elle entend des rires à l’extérieur et la porte d’entrée qui s’ouvre brusquement, laissant entrer Charles. Elle lui sourit et lui dit d’aller retrouver les fermiers qui l’attendent car ils ont besoin d’aide pour les premières récoltes. Charles s’empresse d’enfiler de vieux vêtements et de partir en courant vers la ferme voisine où il est attendu.
Le Père Grégoire a profité de la scène en restant sur le pas de la porte qu’il ne franchit jamais. Il trouve la jeune Sylvie rayonnante. A 30 ans, le même âge que Catherine, c'est devenu une femme superbe. Son esprit est parfois détourné de la volonté divine par des pensées indécentes qu’il essaie de refouler au mieux. Cependant il ne peut être insensible au charme que dégage la jeune femme, à son sourire merveilleux, à ses courbes qui invitent à la sensualité. Il sait qu’il joue un jeu dangereux en venant la voir comme ça, de manière régulière. Mais il ne peut résister au plaisir d’être en sa compagnie.
« Et bien Sylvie, comment allez-vous aujourd’hui ? »
« Très bien, Père Grégoire, merci. Et vous ? »
« Ça pourrait aller, même si les nouvelles que m’a rapportées ma nièce ne sont pas des plus réjouissantes… »
« Mais que vous-a-t-elle dit ? Elle ne m’a rien raconté à moi ! »
« Mon frère, va repartir à la guerre… Contre un seigneur des Flandres qui manigance et qui aimerait s’emparer de ses domaines. »
« N’est-ce pas ce qu’il fait toujours ? La guerre pour empêcher la guerre. Des morts pour réparer des injustices. Des expéditions pour ramener de l’argent ou des terres ? »
« Oui, ce n’est pas faux, ce que vous dites… Mais, là, notre seigneur prend de vrais risques. Et s’il perd le combat et que le château tombe aux mains de ce seigneur des Flandres, je ne sais pas ce qu’il nous arrivera… »
« Vous vous faites bien trop de soucis, Père Grégoire. Nous n’avons commis aucun péché et la vie que nous connaissons ici ne saurait être gâchée par les guerres lointaines que mène le Châtelain. »
« J’aimerais avoir votre insouciance, mais parfois, les volontés du Seigneur ne sont pas compréhensibles aux simples mortels que nous sommes… »

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