3 - Le prix de la Paix
Charles et Philippe semblent en pleine concentration. Le Père Grégoire leur a donné un devoir en latin et ils essaient d’en comprendre le sens.
Philippe ne s’y intéresse qu’à moitié. Il vient à ces cours surtout pour retrouver Charles qui est son seul véritable ami. Il sait qu’il va diriger le domaine quand il sera adulte et il n’a en tête que ses entrainements au maniement des armes et ses cours de stratégie militaire avec les chevaliers qui se relaient afin de faire plaisir à son grand-père, le Chatelain. Mais, comme le dit sa tante Catherine, un bon Châtelain est un châtelain cultivé. Et c’est toujours bien d’apparaitre intelligent devant les paysans, en sortant quelques mots en latin. C’est un chevalier qui lui a expliqué cela il n’y a pas longtemps et il l’a trouvé de bon conseil.
Beaucoup plus concentré, Charles est littéralement passionné par la découverte de tout ce que la nature apporte à celui qui l'aime et la connait. Qui aurait pu penser que l’on peut utiliser l’écorce de saule pour apaiser les maux de têtes, que la lavande ou le fenouil peuvent aider contre les douleurs au ventre ! Et le narrateur est un voyageur qui découvre toutes ces différentes contrées qui formaient l’empire romain. Les descriptions sont magiques pour le jeune Charles qui n’a jamais quitté le monastère, excepté quelques rares visites au château dont les seuls souvenirs qui demeurent sont les impresionnants murs de protections et l’opulence des pièces.
Le Père Grégoire les observe tout en profitant du temps pour faire les comptes du Monastère. Il s’inquiète car les fortes pluies du printemps ont provoqué une baisse des rendements de la ferme. Heureusement que les animaux n’ont pas été malades et que le Châtelain, parti dans les Flandres, n’a pas ponctionné leurs maigres récoltes. Les nouvelles du front ne sont d’ailleurs pas réjouissantes. Il semblerait que les forces en présence soient plutôt équilibrées et qu’aucune bataille ne soit décisive. Laissant à chaque fois quelques hommes morts sur le champ de bataille… Quel gâchis, cette guerre. Comment le Seigneur peut-il accepter ça ?
Les deux jeunes garçons devant lui sont aux portes de grands changements, ayant déjà perdu leurs traits enfantins pour se rapprocher de l’âge où ils devront commencer leur vie d’adulte. Si jeunes et pourtant déjà si prêts à affronter la vie… Il se demande comment les deux vont évoluer. Philippe fera un bon châtelain s’il apprend à aimer les hommes de son domaine et à respecter leur travail. Il semble convaincu qu’il n’y a que la guerre qui peut amener la prospérité. Le Père Grégoire est cependant confiant car il a vu le jeune homme participer avec Charles aux travaux de la ferme et se rendre compte de tout ce qui est fait pendant que son grand-père est parti guerroyer. Le Père Grégoire est plus inquiet pour Charles.Vers quelle vie va-t-il s’orienter. Il est beaucoup plus intelligent et vif que Philippe, même s’il n’a pas la même énergie et la même force. Il est passionné par la lecture et sera sûrement un vrai érudit… Mais quel avenir pour lui au sein du Monastère ?
« Allez les jeunes, donnez-moi ce que vous avez écrit et vous êtes libres pour ce matin ! Il fait trop beau pour rester entre quatre murs. Et comme Catherine n’a pas pu venir aujourd’hui, je propose que Philippe reste jusqu’au soir, ce qui vous laisse la journée pour vous amuser tous les deux ! »
Les deux adolescents se lèvent rapidement, un grand sourire aux lèvres. Ils se précipitent pour déposer leurs feuillets sur la table du Père Grégoire.
« Et n’oubliez-pas de passer par la cuisine quand vous aurez faim ! » leur crie leur instructeur avant qu'ils ne disparaissent de sa vue.
Le Père Grégoire jette un oeil distrait sur les devoirs des deux jeunes hommes puis se replonge dans ses comptes. Il essaie de se concentrer mais il est vite dérangé par le Frère Martin qui lui signale, sans un mot, qu’une personne vient d’arriver au Monastère. Le Père Grégoire soupire de voir son travail à nouveau interrompu, mais se lève et rejoint la pièce où les visiteurs sont autorisés à patienter en attendant qu’on s’occupe d’eux.
Un chevalier fourbu se régale d'une bonne soupe chaude amenée par Sylvie. Le Père Grégoire sourit à la jeune femme, lui demandant de rester au cas où le chevalier aurait besoin d’autre chose, puis s’adresse à lui :
« Eh bien, jeune homme, que nous vaut l’honneur de votre visite en ce calme monastère ? »
« Je m’appelle Armand. Je suis chevalier au service de Renau, votre frère, le Châtelain. C’est lui, Mon Père, qui m’envoie car il a besoin de vos services. »
Son frère en guerre dans les Flandres aurait besoin de lui qui est au Monastère ?
« Comment ça ? Que puis-je faire pour lui alors qu’il est en train de se battre dans les Flandres ? »
« Lors de la Bataille à Bruay sur l’Escaut, il a été blessé par un archer flamand. On a cru qu’il allait mourir... »
« Mon Dieu, c’est affreux ! »
« Ne vous inquiétez pas, il est hors de danger maintenant. Mais cela l’a fait réfléchir. Il a demandé une audience à Aymeric, le seigneur des Flandres qui a accepté de le rencontrer. J’ai eu la mission de l’assister dans cet entretien. Et votre frère et Aymeric ont tous les deux convenu que continuer la guerre ne servait à rien. Les récoltes prennent du retard, aucun des deux n’arrive à prendre le dessus, de braves chevaliers meurent… Ils ont donc décidé de se réconcilier. »
« Seigneur ! Quelle bonne nouvelle ! Mais qu’est-ce que je peux faire à mon niveau, ici au Monastère ? »
Le Père Grégoire passe par toutes les émotions, tout comme Sylvie qui assiste à la discussion. Sans s'en rendre compte, il a même saisi la main de la jeune femme dans les siennes et, quand il s'en rend compte, il la relâche rapidement, laissant le chevalier Armand continuer.
« J’y viens, Mon Père, j’y viens... Les deux seigneurs se sont mis d’accord sur un traité de paix. Ils ont décidé de s’allier désormais contre des ennemis communs afin de devenir plus forts. Pour sceller leur alliance, votre Frère a promis au Seigneur des Flandres la main de sa fille, Catherine, votre nièce. »
« Il a promis la main de Catherine ? » s'estomaque le Père Grégoire en ouvrant grand les yeux sous l'effet de la surprise.
Sylvie est tout aussi étonnée que lui. Catherine a pour l'instant refusé tous les prétendants que lui a présentés son père. Comme il a un héritier en la personne de Philippe, il n'a jamais insisté. Dans leurs discussions, Catherine a toujours expliqué à son amie qu'elle ne voulait pas partir du château pour rester en lien avec son fils qui est son seul bonheur dans la vie. Sylvie se demande ce qui est passé par la tête du Seigneur Renau. Le chevalier Armand continue à expliquer le motif de sa visite.
« Oui, c'est ça. Comme Aymeric n'a pas d'héritier, cela lui permettra peut-être d'en avoir un. Catherine n'est plus toute jeune, mais peut encore enfanter... Et si elle n'en a pas, les terres reviendront à Philippe... Si j'ai bien compris, le Seigneur Aymeric souhaite le recueillir et le former comme son héritier au cas où Catherine ne tombe pas enceinte...
En tous cas, votre frère souhaite que vous accompagniez le plus rapidement possible sa fille à Boves où il se trouve actuellement pour célébrer le mariage. Je dois donc vous ramener tous les deux là-bas car vous voyagerez sous ma protection… »
Le Père Grégoire n’en revient pas. Il comprend dans le message que sa mission va au-delà de simplement accompagner Catherine. Il va devoir la convaincre de coopérer… Ça ressemble bien à son frère, ça ! De créer des situations impossibles et ensuite de voir avec lui comment les résoudre. Il se tourne vers Sylvie qui, elle aussi, parait choquée de la nouvelle et lui dit :
« Sylvie, allez prévenir le Père Supérieur. Et pas un mot aux garçons, surtout ! »
Sylvie sort, pleine d’inquiétudes pour l’avenir que cette nouvelle leur réserve… Le Père Grégoire se tourne vers le Chevalier :
« Je suppose que Catherine n’est pas au courant et qu’il faut que nous allions la prévenir ? »
« J’en ai bien peur… »
« Je ne sais pas comment nous allons faire pour la convaincre. »
« Si elle ne vient pas, la guerre reprendra. Et des morts vont s’accumuler… C’est une bonne raison, vous ne trouvez pas ? La paix est ce qu’il faut à tous. »
« Oui, mon fils, vous avez raison… Mais va-t-elle comprendre tout ça ? »
« Il faut l’espérer… »

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