4 - Difficile décision
Le Père Grégoire et Armand prennent le petit chemin qui mène du monastère au château. Celui-ci domine les terres alentours, sur la colline de l’autre côté de la rivière qui traverse le village. Le Père Grégoire ne peut s’empêcher d’admirer la bâtisse qui a été construite par le grand-père du Châtelain actuel. Elle n’est pas très grande, mais en impose par les quatre tourelles qui l’encadrent. L’ouvrage, tout en pierres de la région, dégage une impression de puissance et a été construit pour décourager d’éventuels adversaires de s’en emparer. La rivière a été détournée pour alimenter les douves creusées autour du bâtiment central et seul un pont-levis permet de les traverser. La porte principale est magnifique et peut résister à n’importe quel assaut, vu qu'elle est entourée de meurtrières où l’on devine quelques archers postés là pour assurer la sécurité du château.
Dès leur arrivée, le garde à l’entrée les reconnait et les fait pénétrer dans la pièce principale où siège un trône en bois et une grande cheminée, éteinte à cette période de l’année. Il y a aussi dans un coin quelques fauteuils en cercle autour d’une belle table en bois de chêne. Armand et le Père Grégoire sont seuls au sein de cette pièce mais ils entendent le bruit qui vient des cuisinières dans une salle à l’arrière. Ils attendent en silence que Catherine les rejoigne.
Celle-ci arrive rapidement, l’air inquiet.
« Bonjour Père Grégoire, Bonjour Armand. Un malheur est-il arrivé ? Pourquoi êtes-vous venus tous les deux ? Mon Père a des soucis ? Il n’est pas mort quand même ? »
« Non, non, il va bien. C’est lui qui nous envoie le Chevalier Armand et qui lui a confié une mission. »
« Une mission ? Racontez-moi ça ! Installez-vous ! »
Les deux hommes s’assoient l’un en face de l’autre et Catherine prend place à la tête de la table, moins inquiète mais toujours intriguée. Elle voit cependant qu'ils ont l'air mal à l’aise…
« Alors, de quoi s’agit-il ? Vous m’intriguez… »
Le chevalier Armand hésite un instant, sans répondre, ne sachant comment introduire ce qu’il a à demander à la fille du Seigneur. Le Père Grégoire, lui, récite des prières dans sa tête, afin de se calmer. Il espère une intervention divine qui faciliterait ce moment décisif pour l’avenir de nombreuses personnes sur les terres où il a toujours vécu. Catherine ne rompt pas le silence et laisse le temps d’organiser ses idées au chevalier Armand qui prend une grande inspiration et se lance :
« Dame Catherine, j’ai une bonne nouvelle ! Votre père a décidé d’arrêter la guerre stérile contre le Seigneur Aymeric ! »
« Mais c’est une excellente nouvelle, ça ! Je vais donc pouvoir le revoir bientôt ! Pourquoi aviez-vous donc si peur de m’en parler ? »
Elle dévisage les deux hommes tour à tour dans un silence qui se fait pesant. Le Père Grégoire décide de venir en aide au pauvre chevalier qui a l’air de ne plus savoir comment aborder les choses.
« Oui, ma nièce, tu vas le revoir très vite, et même plus vite que tu ne le penses... »
Le Père Grégoire se dit qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot plus longtemps et se décide à donner la raison de leur venue au château.
« Afin de sceller son alliance avec le Seigneur des Flandres, il lui a promis ta main et nous sommes ici pour t’emmener à Boves où sera célébré le mariage. »
Catherine ouvre la bouche sans pouvoir répondre. Elle profite de l’arrivée d’une servante qui sert à chacun un pichet de bière produite au monastère pour essayer de reprendre ses esprits et analyser la situation... Mais ses pensées se bousculent et elle ne parvient pas à saisir toutes les implications de ce qui vient de lui être annoncé...
« Me marier ? Moi ? Mais, je ne le connais même pas… Et qui va s’occuper de Philippe ici ? Et Charles ? Je ne peux pas les abandonner ! »
« Catherine, tu n’as pas vraiment le choix. Tu savais que ça allait arriver. A ton âge déjà avancé, tu comprends bien que c’est un petit miracle que tu ne sois pas encore mariée ! Et si tu refuses, pense à toutes les personnes qui souffriraient si la guerre reprenait… »
Catherine se rebiffe un peu :
« Oh la la ! Déjà, je n’ai pas un âge avancé ! Je n’ai que 30 ans ! De nombreuses femmes de mon âge vivent encore longtemps ! Mais pourquoi aussi mon père a-t-il décidé de partir une nouvelle fois en guerre ? Et pourquoi faut-il que je me marie pour mettre fin à cette stupide bataille ? »
Catherine commence à pleurer en pensant aux bouleversements que cela va impliquer dans sa vie… Plein de questions sur son avenir se posent à elle…
« Madame, la guerre a été longue et difficile, reprend Armand. Il est impératif qu’elle cesse afin que nous puissions revenir sur nos terres et participer aux récoltes et aux travaux des champs… Vous seule avez le pouvoir d’arrêter cette bataille… Et puis, il faut voir le bon côté des choses... Vous serez à la tête d’un important domaine… »
Catherine ne répond pas tout de suite. Elle est perdue dans un tourbillon de pensées... Elle demande aux deux messagers de son père de l’excuser un instant et se retire dans la petite pièce aux murs arrondis qui leur sert de chapelle. Elle s’agenouille sur un prie-Dieu, non pas pour prier, mais pour étudier au calme ses différentes options. Elle ne voit pas d'autre issue à la situation que d’accepter le mariage. Elle a toujours su qu’elle ne pourrait pas choisir son mari, même si elle a bien rêvé quand le père de Charles est venu au Château. Elle était encore jeune et sait désormais que sa position l’oblige à faire des concessions et à assumer les responsabilités qui lui incombent. Elle soupire… Elle va devoir accepter la proposition. Mais comment abandonner tout ce qu'elle a toujours connu ?
A ce moment-là, par la meurtrière, elle aperçoit une bergère qui mène son troupeau de moutons dans les champs. Elle connait bien la jeune fille. Son père est parti à la guerre avec le Seigneur. Elle pense à ce qu’elle deviendrait si son père ne revenait pas… Elle sait qu’un refus de sa part entrainerait à coup sûr la reprise des affrontements. Et la mort de tous ces hommes pèserait sur sa conscience… Cela, elle ne pourrait pas le supporter !
Elle revient alors dans la salle principale où le moine et le chevalier attendent, en silence, pour connaitre sa position. Ils lèvent les yeux vers elle quand elle pénètre dans la pièce, ne sachant pas du tout ce qu’elle va leur annoncer :
« Je n’ai pas le choix. Je vais aller épouser le seigneur Aymeric. Que puis-je faire d’autre ? C’est mon devoir et je ne supporterais pas que d’autres hommes meurent parce que je n’ai pas voulu assumer mes responsabilités. Quand devons-nous partir ? »
Le Père Grégoire soupire de soulagement. Et est impressionné par l’intelligence et le dévouement de sa nièce pour aider les habitants de son domaine.
« Eh bien, ma nièce, dès que vous êtes prête ! Nous pouvons partir demain à l’aube. Le Châtelain nous attend au plus vite. »
Surprise, Catherine ne s’attendait pas à un départ si rapide.
« Demain ?? euh… D’accord… »
Après un léger temps de réflexion, Catherine se dit qu’elle aimerait un peu de temps pour pouvoir dire adieu à son fils.
« Je souhaite cependant que Charles et Philippe viennent avec nous. Cela leur permettra de découvrir une grande ville et de participer à la fête. Je pourrai ainsi leur dire au revoir, une fois mariée. »
Le Père Grégoire sent tout le désespoir de Catherine pour cette partie de sa vie qui s’achève. Armand commence à s’opposer à l’idée en disant que c’est trop dangereux de voyager pour des enfants, mais le Père Grégoire intervient :
« Non, Armand, c’est le souhait de Catherine et je pense qu’il faut y accéder. Elle fait déjà assez de sacrifices. Et ce sera l’occasion pour les deux jeunes de voir autre chose, de leur ouvrir les yeux, de leur faire découvrir le monde au delà du château. Et puis, vous ne voulez pas retourner voir mon frère en lui expliquant que Catherine n’est pas venue parce nous avons refusé d’emmener les deux jeunes ? »
« Non, surtout pas… Mais il faut que nous partions avec un autre garde alors. »
« Nous irons avec le frère Martin. Avant de devenir moine, il était chevalier et sait donc manier l’épée. Nous partons demain matin à l’aube. Armand, je vous laisse ici, Catherine aura sûrement une chambre pour vous. Je retourne au Monastère prévenir les enfants et le Père Supérieur de notre départ. On se retrouve devant le Monastère demain matin. »

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