5 - Le Grand Départ
Charles est tout excité ce matin. Celle qu’il appelle sa mère l’est beaucoup moins. Sylvie redoute un peu ce voyage qui comporte des risques. Et elle se demande aussi si Charles va apprendre qui est réellement sa mère. Elle le regarde pendant qu'il se prépare. Ils vont voyager dans une charrette tirée par un cheval de trait prêté par un paysan voisin. Elle lui a donné un beau morceau de pain ainsi qu’un peu de fromage. Le voyage ne devrait pas prendre plus de deux ou trois jours.
« Fais attention à toi, mon Charles ! Ne va pas faire de bêtises avec Philippe. Lui est noble et on lui pardonnera. Toi par contre, tu dois être irréprochable ! »
« Oui, Mère, je sais, je serai sage… Et je ne suis pas un enfant, j’ai 14 ans, quand même ! »
« Surtout, ne quitte pas le Père Grégoire. C’est lui qui est responsable de toi pendant le voyage. »
« Oui, maman, tu verras, tout va bien se passer. »
Le Père Grégoire les rejoint à ce moment-là avec le frère Martin.
« Tu es prêt Charles ? Philippe, Catherine et le Chevalier Armand sont arrivés. Nous partons. »
« Super ! Oui, je suis prêt ! En route pour l’aventure ! Au revoir maman ! Je t’aime ! »
« Au revoir mon petit Charles. Fais attention à toi… »
Sylvie dépose un doux baiser sur le front de celui qu’elle considère comme son fils et le regarde filer vers son ami Philippe qu'il retrouve à la porte du Monastère alors qu'il est déjà monté dans la charrette. Catherine est sur un cheval qui lui appartient, aux côtés d’Armand, lui aussi sur un beau destrier. Le Père Grégoire et le frère Martin montent à leur tour. Le Frère Martin prend les rênes et lance le voyage.
Celle qui a tenu toutes ces années le rôle de mère de Charles a l’impression de lui dire adieu et ne peut retenir une larme qu’elle cache en se retournant et en faisant semblant de nettoyer une tache imaginaire sur un mur.
Philippe qui a déjà voyagé joue le grand habitué auprès de Charles pour qui c’est la première vraie sortie en dehors du Monastère, mais il est lui aussi impressionné, notamment par l’épée portée par le frère Martin. Avec lui et le chevalier, ils sont bien protégés et ne craignent rien. Charles, lui, regarde tout autour de lui, les yeux grands ouverts. Chaque virage est pour lui un émerveillement, une découverte, une surprise.
La journée se passe ainsi, avec le Père Grégoire qui en profite pour faire des leçons de géographie et d’histoire.
« Là-bas, vous voyez, cette église, elle a été construite suite à l’incendie qui a failli ravager le village. Personne n’a été blessé, miraculeusement… Le vent pourtant soufflait fort et les flammes menaçaient le village. Tous les habitants se sont réunis sur la place et se sont agenouillés pour prier. Et là, le miracle a eu lieu, la pluie a commencé à tomber… Et le village a été sauvé. Les villageois ont voulu remercier la vierge Marie pour son intervention divine et ils lui ont dédié cette belle église. »
« Mais, comment peut-on être sûr que c’est Dieu et pas une coïncidence » demande le jeune Charles, toujours prompt à questionner et s’interroger sur tout ce qu’on lui apprend.
« On ne peut jamais être sûr, Charles. Il faut croire. C’est ça, avoir la foi. Mais penses-tu que si ce n’était qu’une coïncidence, elle serait vraiment heureuse ? »
« C’est vrai que l’enchainement des événements peut faire penser à un miracle. C’est tellement compliqué de comprendre ce que Dieu fait et veut… »
« Oh, regardez là-bas les enfants ! On aperçoit une rivière. Vous la voyez ? C’est elle qui a creusé la vallée dans laquelle nous sommes passés plus tôt. »
« La rivière a creusé une vallée ? Comment est-ce possible ? » demande Philippe, intéressé.
« L’eau en coulant retire petit à petit des couches de la terre. En fonction de ce qu’il y a, ça va plus ou moins vite, et c’est comme ça que l’on voit les paysages se construire. »
Pendant les cours prodigués par le Père Grégoire, le frère Martin, fidèle à ses vœux, reste silencieux. Catherine et le chevalier Armand le sont aussi. Catherine est perdue dans ses pensées et se demande ce que l’avenir, en tant que femme mariée, lui réserve. Armand lui réfléchit et a hâte de revenir à Boves où une jeune et jolie femme l’attend, il l’espère. C’est au moins un bon côté des guerres. On peut rencontrer de nouvelles personnes. Et la petite Lucie lui a vraiment fait tourner la tête !
La journée passe sereinement, tranquillement. Ils arrivent près de l’auberge où ils ont prévu de passer la nuit. L’aubergiste est un monsieur jovial, avec un bel embonpoint qui témoigne de la qualité de sa cuisine. Il leur indique qu’il lui reste deux chambres de disponibles et les invite à s’installer avant de venir partager le repas qu’il a préparé avec sa femme.
Le Père Grégoire propose alors :
« Catherine, vous partagerez votre chambre avec les deux garçons. Je serai moi avec le frère Martin et le chevalier Armand. Allons déposer nos affaires et ensuite, retrouvons-nous pour manger »

Annotations