6 - Une rencontre inattendue
« Allez, les enfants, on descend. On va retrouver le Père Grégoire et manger un peu avant d’aller nous reposer. »
Philippe se précipite vers le couloir et file vers la salle où sont les tables sans se préoccuper de ce qui se passe derrière lui. Charles, plus calme, sort avec Catherine qui ferme la porte. Tout à coup, le jeune homme se souvient qu’il a oublié son couteau dans la chambre. Impossible de manger sans son ustensile !
Il récupère donc la clé auprès de Catherine et se dépêche de retourner à la chambre pour s’en emparer. En ressortant, alors qu’il ferme la porte, il se retrouve nez-à-nez avec un vieil homme aux cheveux blancs qui sort de sa chambre, voisine de la sienne et qu’il bouscule légèrement dans sa hâte de retrouver Catherine.
Le vieil homme a des cheveux couleur ivoire beaucoup plus longs que la mode actuelle et une petite barbe bien taillée. Ses yeux d’un bleu très clair observent le jeune Charles qui ne peut s’empêcher de baisser les siens. Il voit alors que le vieil homme a une petite boite à la main et il se demande de quoi il s’agit… Elle est décorée d'arabesques de toutes les teintes possibles qui font un motif aux couleurs de l'arc-en-ciel. Toutes les nuances ont l'air d'apparaitre sur ce petit contenant, sans révéler ce qu'il peut y avoir à l'intérieur.
Charles est vraiment intrigué et n’ose pas bouger de peur de rompre la magie de l’instant. C'est comme si cette rencontre n’était pas le fruit du hasard. C’est vraiment étrange pour lui. Il a l'impression qu'il y a de la magie dans l'air et le regard de celui qu'il a bousculé ne le quitte pas une seconde, semblant le mettre à nu et percer tous ses secrets.
Le viellard le regarde des pieds à la tête puis dit d'une voix douce :
« Eh bien Jeune Homme, vous voilà bien timide. Ne vous inquiétez-pas, je ne vais pas vous manger ! Et vous ne m’avez pas fait mal, même si votre couteau à la main est menaçant. »
Charles relève la tête et profite de son sourire malicieux pour la première fois.
« Excusez-moi messire… J’étais pressé de retrouver mes amis. Je ne vous avais pas vu ! Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez là… »
Charles bégaie un peu, tout géné d'avoir failli renverser et blesser ce vieil homme habillé d'un grand vêtement d'un bleu très clair, une sorte de robe comme celle que portent les moines...
« Vous êtes tout excusé. Je ne m'attendais pas non plus à rencontrer un jeune comme vous ici ! Je sens que la Lumière est en vous et que nos chemins se croiseront à nouveau. Allons donc manger »
Charles se demande ce que le vieil homme a voulu dire en parlant de la lumière. Et c'est quoi un jeune comme lui ? Un délire de vieil original, sûrement. Sans en attendre plus ni poser d'autres questions qui ne le mèneront à rien, il laisse le vieil homme avec sa boite mystérieuse et retrouve les autres qui sont déjà attablés.
C'est une grande table commune et Charles s'installe entre Philippe et un gros paysan qui a l'air de s'impatienter pour obtenir sa pitance. Il prend beaucoup de place et Charles se sent un peu écrasé. Alors que la plupart des habitants du coin sont plutôt minces et en forme en raison de récoltes souvent maigres et des efforts consentis chaque jour pour les obtenir, son voisin de table, lui, ne semble pas avoir ce type de problème. En plus, il sent mauvais ! Philippe rigole en voyant son ami s'installer à côté de cet homme imposant et lui souffle :
« Je te présente Gros Porc Premier. Le futur mari de Catherine ! Il suinte la graisse comme d'autres puent des fesses ! » Charles ne peut s'empêcher d'éclater de rire même si Philippe n'est pas discret et se montre méchant dans ses propos. Il sait que son ami peut être blessant, parfois même ignoble, mais c'est son seul ami et il préfère rire de ses bêtises plutôt que de le réprimander pour ses méchancetés.
Catherine l'a entendu aussi. Elle jette un regard noir à son neveu, en espérant que son futur époux ne ressemblera pas à ce marchand. Il faudra qu'elle pense à demander à Armand à quoi il ressemble.
L'aubergiste apporte enfin à tout le monde de belles assiettes remplies d’un bouillon de poulet avec des topinambours et des panais. Un plat bien chaud que tout le monde entame avec entrain. La bière coule à flots et aide à faire passer l'amertume de certains légumes.
Armand essaie de discuter avec Catherine qui a l’air perdue dans ses pensées :
« Demain, vous allez rencontrer Aymeric, le Seigneur des Flandres. Vous verrez, il n’est pas si terrible que ça... »
Catherine fait un effort pour lui répondre...
« Vous avez surement raison, Armand. Mais pensez-vous qu’un jour je parviendrai à l’aimer ? A quoi ressemble-t-il ? »
« C'est un bel homme, vous verrez. Très riche et très puissant. Et puis, vous allez vous marier, l’amour n’a rien à faire dans cette histoire ! »
Armand ne comprend pas qu'elle parle d'amour alors qu'il lui parle mariage. Ce sont pour lui deux choses tellement différentes. Et puis, elle est la fille du Seigneur et c'est son devoir de respecter les ordres de son père...
« Ma nièce, il faut avoir confiance dans le Seigneur. Vous verrez qu’il a tout préparé pour vous et que vous serez heureuse dans cette nouvelle étape de votre vie. » Le Père Grégoire, toujours attentif aux sentiments des autres, essaie de la réconforter.
« C’est facile à dire, mon oncle, ce n’est pas vous qui allez-vous marier dans les prochains jours. »
Philippe intervient alors de manière très sèche et très autoritaire, d'un ton cassant et méprisant :
« Catherine, cessez-donc vos états d’âme ! Mon grand-père vous ordonne de vous marier, rien ne sert de ressasser les choses. Il faut faire ce qu’on vous demande de faire, un point c’est tout ! »
Charles et les autres le regardent interloqués. Il est vrai que Philippe n’a jamais fait preuve de beaucoup de tact ou de délicatesse, mais là, il fait preuve d’un tel manque d’empathie que son meilleur ami ne peut s’empêcher de se demander quel seigneur il va être quand il sera au pouvoir. Après l'insulte contre son voisin, c'en est trop pour lui et il se permet d'intervenir :
« Ne parle pas comme ça à ta tante, Philippe ! Elle a toujours été si gentille avec nous. Nous devons être là pour l’aider. Même si les choses sont ce qu’elles sont, cela ne nous empêche pas de la soutenir moralement. »
Catherine, d'abord choquée par les paroles de son neveu, n'a pas eu le temps de répliquer mais lorsque son fils prend la parole, elle ne peut s'empêcher de sourire et de sentir son coeur réchauffé par la bonté de Charles. Le Père Grégoire, qui est passé par les mêmes émotions, reprend son rôle d'instructeur :
« Bien parlé, Charles. Philippe, ce n’est pas comme ça que tu as été éduqué ! Présente tes excuses à ta tante ! immédiatement ! »
Philippe, voyant qu’il est allé trop loin, se reprend :
« Oui, vous avez raison. Désolé, Catherine… Je comprends que ce soit difficile pour vous, mais ce que je voulais dire, c’est qu’il vaut mieux prendre les choses du bon côté. Votre mariage va permettre d’éviter la reprise des combats et va permettre de constituer une alliance sans commune mesure au nord de Paris. »
Il essaie de se rattraper, mais ses paroles sonnent un peu faux. Il n'a pas l'air convaincu par ses propres mots... Catherine décide de calmer les choses :
« Oui, c’est vrai, Philippe. Les enjeux dépassent ma simple personne. Je ne vais pas gâcher votre premier grand voyage avec mes états d’âme. D’ailleurs, regardez ! Un musicien est en train de s’installer. Je suis sûre que cela va nous divertir ! »

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