7- Le miracle de la Lumière

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Charles se retourne dans la direction indiquée par Catherine et reste bouche bée. Le musicien qui arrive n’est autre que le vieil homme qu’il a croisé dans le couloir ! Celui-ci lui fait un clin d’œil et s’installe sur une chaise devant la grosse cheminée de l’auberge. Il regarde autour de lui avec son air malicieux et fait semblant de chercher où est rangé son instrument. Il fait tellement de grands mouvements qu’il attire peu à peu l’attention de toutes les personnes présentes dans l’auberge qui commencent à se taire et à le regarder. Il faut dire que déjà, le spectacle est intéressant !

Charles ne peut s’empêcher d’apprécier la façon dont le vieil homme est habillé : Il porte une tunique bleue claire qui est en plein accord avec ses yeux. Il a toujours sa mystérieuse boîte à la main mais, malgré toutes ses simagrées, il ne regarde jamais à l’intérieur. Au contraire, il la pose sur le fauteuil et commence à se gratter la barbichette, avec un air faussement perplexe. Puis, tout à coup, il se tape sur le front comme s’il venait de se souvenir d’une chose importante. Charles ne peut s’empêcher de sourire devant tant de naïveté feinte. Tout le monde à table a d’ailleurs le sourire aux lèvres, même Philippe qui est pourtant si prompt à dénigrer les petites gens.

Le vieil homme a maintenant l’attention de tout le monde et, comme par magie, sa boite s’ouvre… Mais il est le seul à pouvoir en voir le contenu. Il s’approche lentement et se penche, fait semblant de regarder autour de lui pour voir s'il est seul, puis, faussement rassuré, en sort un instrument qui ressemble à une flute de pan. Charles se penche vers le Père Grégoire et lui demande :

« C’est quoi, cet instrument ? »

« C’est un frestel*. Tu vas voir, il va souffler dedans et ce sera divin ! »

Charles se retourne alors vers le vieil homme qui s’est rassis et qui cérémonieusement approche l’instrument de sa bouche. Le barbu aux cheveux blancs semble chercher constamment le regard du jeune Charles et c’est en le regardant qu’il émet un premier son. Ses lèvres se sont à peine approchées de la flute et déjà un son magique en sort. Cela ressemble légèrement au sifflement d’un oiseau, mais la sonorité est tellement plus chaleureuse et plus stable que Charles en est charmé. Il écarquille les yeux et les oreilles pour comprendre comment un tel son peut sortir d’un si petit instrument.

Le vieil homme, après cette unique note, fait mine de s’arrêter de jouer et se lève pour saluer le public qui éclate de rire. Charles ne s’en rend même pas compte, toujours sous le coup du son qu’il a entendu. Il murmure dans un souffle :

« Dieu existe-t-il donc vraiment ? »

Catherine, qui l’a entendu, sourit légèrement. Elle se penche vers lui pour lui parler mais déjà le vieil homme a repris sa place et elle se ravise pour ne pas nuire au plaisir ressenti par son fils.

Le musicien recommence à jouer la même note tenue, mais cette fois, il ne s’arrête pas là. Il a retrouvé le regard du jeune Charles et il se met à jouer un air connu de tous, une bourrée qu’il interprète sans aucune difficulté. Certains se mettent à applaudir en rythme avec la musique. Charles reste subjugué.

L'artiste enchaine ensuite avec un air triste et mélancolique. Charles se tourne vers les autres personnes présentes et voit des larmes couler le long des joues de certains qui ne s’en rendent même pas compte. Tout le monde est plongé dans ses pensées… Même son gros voisin s'est arrêté de manger et écoute de manière presque religieuse. La musique a un tel pouvoir qu’elle est capable de déterminer l’état d’esprit de chacun des présents.

Charles peut ensuite admirer la dextérité du musicien qui se met à jouer un air entrainant. Tout le monde retrouve le sourire et se laisse emporter par la musique. Le son de la flute se fait parfois strident, mais toujours, le vieil homme parvient à rebondir sur une note qui ne pouvait être que celle-là. Chaque note est une évidence.

Tout à coup, nouvelle surprise ! Une voix s’élève, douce et gracieuse. Elle vient d’une jeune femme qui est vêtue d’une tenue semblable à celle du vieil homme mais qui est d’un rouge profond. La demoiselle doit être à peine plus âgée que Charles et Philippe. Une belle chevelure brune encadre un visage fin et délicat. La voix est en contraste avec son apparence. Forte et mélodieuse à la fois, Charles se demande comment une telle voix peut venir d’un corps aussi frêle.

En chantant, la jeune fille se rapproche du vieil homme et c’est ensemble qu’ils se mettent à interpréter le chant de l’amitié. Et bientôt, c’est l’ensemble des personnes présentes qui entonnent le refrain. Charles ne se fait pas prier et chante avec tout le monde, dans une étrange communion.

A la fin de la chanson, le silence se fait… La musique s’est arrêtée… Après un petit instant de pur silence, tout le monde applaudit ! Quelques hommes vident leur choppe et en demandent une autre à l’aubergiste. Le monde semble redémarrer après une parenthèse magique. La jeune fille fait le tour des tables avec un petit chapeau et récupère quelques pièces.

Elle se présente devant la table de Charles qui ne la quitte pas des yeux. Elle croise son regard et lui dit : « Toi, tu n’as rien à donner. La Lumière est en toi. C’est sûr. » Elle se tourne alors vers les autres et Catherine lui remet une piécette et lui dit :

« Dis à ton grand-père de venir me voir s’il te plait. J’ai quelque chose à lui demander. »

Quand le vieil homme arrive, Catherine le dévisage un instant puis s’adresse à lui :

« Messire, vous jouez divinement bien. »

« Merci, gente dame. Vos compliments me vont droit au cœur. »

« Où allez-vous maintenant ? Vers quelle ville vous dirigez-vous ? »

« Nous allons où le destin nous porte… La Musique est notre seul guide. »

« Eh bien, votre musique va vous porter à Boves, je crois bien… »

« Boves ? »

Le musicien n'a pas l'air plus étonné que ça.

« Oui, Boves. Nous sommes à moins d’une journée de marche de la ville. Et je vais m’y marier. »

« Félicitations ! Mais quel est le rapport avec nous ? »

« Eh bien, je souhaite que vous veniez à mon mariage et que vous veniez y jouer de votre frestel ! Je n’ai pas choisi le mariage, ni même le moment. Je vais au moins choisir la musique ! Il faut bien qu’il y ait une chose positive dans cette cérémonie ! »

« Je ne sais pas si je peux accepter, Madame… »

« Vous serez dédommagé, ne craignez rien ! »

« Ce n’est pas une question d’argent. Je ne joue avec Margot, ma petite fille, que si la musique est appréciée… »

« Elle le sera ! C’est sûr ! » lance Charles d’un cri qui vient du fond du cœur.

Tout le monde rigole à table et le vieil homme sourit :

« Bien, je crois que c’est décidé. Nous jouerons pour votre mariage, alors. »

Il refait un clin d'oeil à Charles et un sourire malicieux à toute la table. Il fait apparaitre une fleur qu'il remet à Catherine avec une révérence qui parvient à la faire sourire.

« Parfait, vous ferez route avec nous alors, si vous le souhaitez. Nous partons demain matin. »

La soirée se termine ainsi. Le vieil homme et la jeune Margot se retirent dans leur chambre. Tout le monde à la table de Charles leur emboite le pas pour aller dormir. Philippe sourit et dit à Charles :

« Tu es trop fort Charles ! Même si le vieux vient aussi, grâce à toi, on va pouvoir voyager avec une jolie fille. Tu vas voir comment je vais la séduire !!! Elle ne pourra pas me résister ! »

Charles le regarde et ne comprend pas tout de suite… Il se rend alors compte qu’il parle de Margot, la chanteuse. Pour lui, elle est si pure qu’il ne peut avoir de telles pensées envers elle et il ne répond pas mais sourit à son ami. Philippe, toujours avec l'image de Margot en tête, ajoute :

« Je sens que je vais rêver d’elle moi. »

« Moi aussi, je vais rêver… Mais je crois que ce sera en musique. C’était tellement beau… Un vrai cadeau de Dieu… »

Le Père Grégoire sourit en l’entendant :

« Oui, Dieu est partout et peut nous toucher parfois même quand on ne s’y attend pas… Bonne nuit les enfants ! Bonne nuit Catherine. A demain. »



(* Frestel = Ancêtre de la flute de pan au Moyen Age)

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