12 - Une proposition surprenante
Le Père Grégoire est venu voir Charles pour l’informer que ce soir, il allait manger avec le Seigneur Aymeric et le Chatelain, mais qu’il ne pouvait pas l’emmener. Charles, loin d’être déçu, se dit que ça va être l’occasion de passer plus de temps avec Margot et Melvin.
La jeune femme vient d’ailleurs le voir juste après le départ du Père Grégoire. Elle lui dit que son grand-père veut lui parler et qu’il doit emmener la flute qu’elle lui a donnée tout à l’heure. Il la suit, intrigué. Ils sortent de la petite maison et retrouvent Melvin, au pied des remparts, sur un petit espace de verdure entre les murs et les douves. Il y a quelques canards qui barbotent. Un cygne majestueux est là aussi. Une impression de calme se dégage, juste perturbée par les cancanements des canards qui se disputent un poisson.
« Ah, te voilà, Charles. Merci d’être venu. Je voulais te parler. Installe-toi donc. »
Charles s’assoit près du vieil homme et Margot vient se poser à ses côtés.
« Le mariage de Catherine aura lieu demain, Charles. »
« Demain ? Déjà ? »
Charles est surpris. Il savait que les événements allaient s'enchainer rapidement, mais pas forcément aussi vite que ça. Il pense à la pauvre Catherine qui doit être terriblement stressée d'épouser dès le lendemain un homme qu'elle ne connait pas. Charles, avec son imagination débordante, le voit comme un monstre qui fait plus de deux mètres de haut, un regard de tueur et des épées à la place des bras. Il en frissonne un peu pendant que le vieil homme lui parle. Il a d'ailleurs l'impression que Melvin lit dans ses pensées car un sourire malicieux éclaire son visage.
« Oui, les seigneurs ont chacun hâte de pouvoir rentrer chez eux. La guerre a été longue et il faut reconstruire maintenant. Et puis, Aymeric, quoi que tu puisses imaginer sur lui, a sûrement envie de profiter de son épouse... »
Charles se demande vraiment quels pouvoirs a ce vieil homme qu'il apprécie de plus en plus. Il essaie de vider la tête de ses pensées et continue la discussion :
« Vous allez donc jouer demain pour le mariage ? »
« Je pense, oui, c’était le désir de Catherine. Mais nous n’avons eu aucune confirmation pour le moment. Mais c’est pour ça que je voulais te voir. »
Encore une fois, le musicien garde le mystère et sourit sans en dire plus. Margot serre le bras de son jeune voisin en lui adressant un regard amical. Charles a l'impression qu'elle compatit au fait que Melvin joue avec ses émotions.
« Pour ça ? Je ne comprends pas ce que j'ai à voir avec votre concert pendant le mariage. »
Là, c’est Margot qui enchaine avec un sourire. Charles fond littéralement devant l'expression de la jeune femme qui éclaire tout son visage.
« Oui, Charles, j’ai proposé à Grand-Père que tu puisses jouer avec nous, que tu puisses faire partie du spectacle et découvrir ce que ça fait de partager la Lumière avec d’autres, de créer des émotions, des envies, des manques chez les spectateurs… »
Charles l’écoute et admire la passion dont elle fait preuve pour la musique. Il est charmé par sa façon d’exprimer son désir de partager son talent.
« Ben, alors, tu en dis quoi ? Ne me regarde pas comme ça, la bouche grande ouverte ! On dirait que tu vas baver ! »
Margot éclate alors d’un rire cristallin, bientôt rejoint par Melvin. Charles rit aussi naturellement. Tout a l'air de couler de source avec les deux musiciens. La Lumière les rassemble, les réunit et leur permet de communier ensemble. Le jeune homme se ressaisit pour lui répondre.
« Oui, excuse-moi, c’est juste que je ne m’attendais pas à cette proposition ! »
« Et alors, tu acceptes ou pas ? »
Margot a toujours son bras dans ses mains et le serre plus fort. Charles ressent l'envie qu'elle a de le voir accepter leur proposition, mais il hésite. Il y a deux jours encore, il n'avait jamais entendu de vraie musique !
« Je ne sais pas si j’en suis capable, Margot. Ta confiance en moi m’honore, mais je viens tout juste d’apprendre à souffler dans une flute ! Je ne suis pas prêt pour une représentation ! »
Melvin le regarde alors, toujours un sourire aux lèvres. Cet homme est la joie incarnée. Il illumine la vie de tous ceux qu'il croise, ce n'est pas possible autrement. Et cette joie de vivre, cette envie et cette capacité à partager le bonheur procurent chez Charles un besoin irrésistible de les rejoindre.
« Alors, tout d’abord, quelqu’un qui a la Lumière en lui, n’a pas besoin d’apprendre vraiment la musique. Les leçons, c’est pour les nobles qui veulent s’approcher un peu de ça et qui vont chantonner ou musicailler pour impressionner leurs sujets ou leur famille. Toi, tu n’as qu’à écouter ce qu’il y a en toi, et cela viendra naturellement, tu verras…
Ensuite, pour quelqu'un qui possède la Lumière, c’est quand il la partage aux autres qu’il peut plus facilement la trouver, la développer, la dompter. Faire un spectacle, ça permet de se découvrir, de voir quelle est la couleur de cette lumière, quelle est son énergie et d’apprendre à la maitriser. Pour chacun d'entre nous, cette expérience est unique et différente. Pour chacun d'entre nous, cette expérience est identique et nous transcende.
Et puis… »
Il regarde alors Margot en lui faisant un petit clin d'oeil amusé.
« Il y a quelqu’un ici qui a beaucoup insisté pour que tu te joignes à nous. Parce que la musique, ça crée des liens, ça permet de partager des choses que le reste du monde ne peut pas connaitre ! »
Charles voit Margot rougir. Il sent son coeur craquer de toute part devant tant d'innocence et de beauté. Il voit encore un souci cependant avec leur proposition.
« Nous n’avons jamais joué ensemble ! Comment voulez-vous que je me joigne à vous ? Et vous êtes tellement bons sans moi. Je risque de tout gâcher… »
« Ne dis pas de bêtises ! Si on est ici, c’est aussi pour répéter à l’abri des oreilles indiscrètes. Il faut qu’on apprenne à mêler nos lumières. Il faut que tu apprennes un peu à maitriser la tienne. Et on va commencer par des choses faciles. Tu vas nous accompagner avec ta flute. Tu vas voir, ça va venir tout seul ! »
Charles est ravi. Il a l'impression d'être plongé dans un rêve et que sa vie est désormais complètement transformée. Quand il accepte enfin la proposition qui lui est faite, Margot lui saute dans les bras et lui fait un gros bisou sur la joue, sous les yeux attendris de Melvin. Puis, tout le monde sort son instrument et la répétition commence sous un ciel clair et étoilé, en parfait accord avec la félicité qui s'échappe des échanges partagés entre les trois musiciens.
Charles reste ainsi jusqu’à la tombée de la nuit avec Margot et Melvin, à jouer de la flute, à s’entrainer. Il ne voit pas le temps passer. Ils ne s’arrêtent que quelques instants pour partager un morceau de pain avec des fruits avant de reprendre leurs échanges musicaux. Charles découvre et apprend vite. La complicité avec les deux autres est si naturelle... C'est le bonheur à l'état pur.
Un peu avant la tombée de la nuit, Melvin prend pour excuse son âge :
« Allez, les jeunes, je vais vous laisser un peu. Je suis fatigué moi. Je n’ai plus 15 ans ! Ne rentrez pas trop tard ! »
Charles est ravi. Il range sa flute et regarde le vieil homme s'éloigner lentement. Le silence s’installe entre Margot et lui. Mais ce n’est pas dérangeant, après toute cette musique qu’ils ont partagée… C’est un concert différent qui s’offre à eux alors que la nuit tombe… Les chants des oiseaux qui s'estompent peu à peu… Le bruit de l’eau qui coule tranquillement et qui peuple le silence dans l'obscurité naissante… Charles observe Margot qui lui répond par un tendre sourire. Elle aussi a l’air sous le charme.

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