13 - Un diner plaisant
Le début du repas se passe dans le silence le plus complet. Catherine s’est installée à côté d’Aymeric. Il a fait un signe et différents plateaux ont été apportés. La jeune femme a noté avec plaisir que tout lui était présenté en premier, en signe de respect et de mise à l’honneur. Elle se dit qu’Aymeric, sous ses grands airs sombres, est quand même un homme de principes qui sait se montrer respectueux.
L’ambiance est un peu lourde dans ce silence interrompu seulement par le bruit des couverts dans les plats et des craquements des mâchoires des convives dont aucun ne souhaite se faire remarquer. Même ceux qui font le service s'efforcent d'être aussi discrets que possible, dans la crainte de provoquer l'ire de leur seigneur. Catherine s'imagine lugubrement une vie entière dans ce château et en frissonne. Elle aurait peut-être mieux fait d'aller dans un couvent...
Elle observe de plus près le seigneur de Boves et est particulièrement troublée par leur proximité. Elle s’attendait à éprouver du dégout, à le détester, cet homme responsable de la mort de plein de chevaliers, de la blessure de son père, de son mariage forcé, mais elle n’y arrive pas. C’est un bel homme. Il est même magnifique et son esprit ne peut s'empêcher de créer dans sa tête des images qui lui mettent le feu au fond d'elle. Il a l’air d’être un tout petit peu plus jeune qu’elle. Elle n’arrête pas de porter son regard sur son visage aux traits anguleux qui lui donnent un air princier. Elle devine aussi son torse velu entre les boutons de la tunique qu’il a entrouverte. Catherine est vraiment perdue car elle ne pensait pas être attirée par ce type d’hommes. Elle a l'impression que son corps entier réclame de se soumettre aux envies de ce seigneur qu'elle doit épouser et sent une douce chaleur l'envahir progressivement.
Aymeric tout à coup prend la parole en s’adressant directement à elle :
« Alors, qu’en pensez-vous ? Cela fait bien quinze minutes que vous me dévisagez, que vous m’inspectez. Je suis curieux de savoir si ce que vous voyez vous plait ou vous dégoute ? »
Catherine ne peut s’empêcher de rougir. Elle s’est faite surprendre alors qu’on lui a toujours appris qu’une femme de bonne éducation devait être discrète. Elle bafouille :
« Je ne vous… Enfin… Je… »
Aymeric rit de bon cœur en la voyant faire. Un rire simple, naturel. Une hilarité de bon vivant qui loin de la mettre mal à l'aise lui fait du bien. Elle sent ses barrières fondre une à une et son intérêt pour lui s'intensifie.
« Eh bien, on dirait que je vous fais perdre tous vos moyens ! »
Il se tourne vers l'autre bout de la tablée et crie devant tous les convives qui les observent toujours sans un mot :
« Eh Renau ! Votre fille, à son âge, vous ne lui avez pas appris à parler ? »
Et il repart dans un éclat de rire encore plus fort, encore plus franc. Catherine voit les yeux de son père en colère lui lancer des éclairs, mais trouve la situation plutôt plaisante. Elle ne peut s’empêcher d’aimer la joie de celui qui va devenir son époux.
« C’est la fatigue du voyage, sans doute, Aymeric. Vous le verrez vite, une fois qu’elle sera remise de ses émotions, c’est plutôt le genre de femmes qu’il faut faire taire. Je suis convaincu que vous regretterez sa timidité actuelle ! »
Catherine s’empourpre à nouveau. Mais de colère. Son père non seulement va l’offrir à cet inconnu, mais il se permet aussi de la rabaisser devant lui ! Avant qu’elle n’ait pu réagir, Aymeric intervient à nouveau :
« J’ai l’impression quand je vous écoute, Renau, que vous me refilez un poison, que cette jolie femme est un cadeau empoisonné dont vous voulez à tous prix vous débarasser. Je pense que vous devriez voir autrement le présent que vous me faites avec la main de votre fille ! Si ses paroles sont au niveau de sa beauté, je sens que je vais être un mari heureux moi ! Je vous invite d’ailleurs à boire à sa santé ! »
Il lève son verre et porte un toast que tous les invités présents partagent. Catherine est vraiment impressionnée. Elle se demande si Aymeric joue un rôle pour rendre la perspective du mariage plus facile à supporter ou s’il est vraiment comme ça. Elle apprécie la manière dont il a pris sa défense et se demande ce qu'elle ressentira quand elle sera entre ses bras puissants et protecteurs. Et le compliment à son intention démontre qu’il n’est pas insensible à ses charmes…
Ces premiers échanges ont au moins eu le mérite de délier les langues et de dégeler l'atmosphère. Un serviteur dépose une grosse bûche dans le foyer de l'imposante cheminée et une douce chaleur emplit la pièce désormais remplie du bruit des échanges entre les personnes invitées à ce repas. Au grand soulagement de la future mariée, le silence pesant est terminé. Elle remarque ainsi le chevalier Armand parler avec une jeune femme dont la coiffe en forme de "V" est très étrange. Mais celui-ci a l'air plus intéressé par le décolleté plongeant que par ce qui trône sur la tête de sa voisine de table. Philippe, lui, est en train d’échanger avec un adolescent dont les traits laissent à penser qu’il fait partie des cousins d’Aymeric. Le même côté sombre et ténébreux d'un brun qui sait où il va. Seul son père reste muet. Impossible de savoir ce qu'il ressent réellement. Il a une belle balafre qui part du cou et descend sous ses vêtements, un reste de sa blessure récente. Le Père Grégoire est en discussion avec une vieille dame, mais n’arrête pas de porter des regards plein de sollicitude vers sa nièce. Catherine lui répond avec un sourire pour lui indiquer qu'elle se sent bien.
Elle se penche vers Aymeric, lui offrant une vue imprenable sur le haut de sa poitrine, et lui murmure tout bas :
« Merci pour vos paroles tout à l'heure. Je ne suis pas ici de mon propre gré, mais je peux vous assurer que je serai à la hauteur de ce qu’on attend de moi. Et j’espère que notre mariage sera aussi heureux qu’il puisse l’être étant données les circonstances. Je saurai vous faire honneur. »
Elle rajoute avec un air de défi :
« Et je ne suis pas aussi stupide que je peux en avoir l’air ! »
« Vous n’avez pas l’air stupide, chère Catherine. Juste un peu dépassée par les événements. Ou bien, peut-être est-ce moi qui vous trouble ? »
Catherine le voit faire un sourire charmeur et éclate de rire. Puis elle se reprend vite fait, craignant qu’Aymeric le prenne mal et pense qu'elle se moque de lui. Mais son futur époux est tout sourire et semble avoir apprécié la gaité de sa voisine de table.
« Excusez-moi, Aymeric, je ne me moquais pas de vous. Vous me troublez sûrement un peu, oui… Mais qui ne le serait pas devant son futur époux ? »
« Sachez ma chère Catherine que même si le mariage est arrangé, je saurai vous faire apprécier la vie à mes côtés. Je vous le promets. »
Cette promesse met le rouge aux joues de Catherine qui se souvient de ses rêves et elle espère une nouvelle fois que la pénombre puisse cacher son émoi à son futur époux.
Le repas se termine tranquillement. Aymeric se lève le premier pour signifier la fin du souper. Il tend la main à Catherine qui se redresse à son tour. Galamment, il lui fait un baise-main qui envoie plein de picotements à travers tout le corps de sa fiancée. Ce premier contact de ses lèvres contre sa peau est une réelle invitation au plaisir.
Sous le regard admiratif de son futur époux, Catherine fait une petite révérence et sort de la pièce en essayant de contrôler ses émotions pour ne pas laisser transparaitre tout le désir qui émane de son corps. Elle retourne à sa chambre en compagnie de Rose, les yeux un peu dans le vague, beaucoup moins inquiète quant au mariage prévu le lendemain.

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