15 - Un banquet magique
Catherine est comme sur un nuage. Elle ne pensait pas qu’à son âge, elle allait encore pouvoir connaitre de telles émotions. Et surtout dans ces conditions. Mais ça y est ! Elle l’a fait. Elle a dit oui. Elle est devenue l’épouse d’Aymeric qui lui a passé son anneau doré au doigt !
En arrivant au château pour le banquet, elle repense encore à ce baiser qu’il lui a donné… Ou plutôt qu’il lui a pris ! Car il s’est emparé de sa bouche, il l’a embrassée avec une fougue et une ardeur qui l’a laissée toute pantelante. Mais trop vite, il s’est arrêté. Trop vite, les choses se sont enchainées. Trop vite, ils ont été séparés.
Elle retrouve dans la salle du banquet, devant la grande cheminée toute décorée pour l'occasion, son père et le Père Grégoire qui sont en grande discussion. Elle les observe en les écoutant. Son père, petit mais musclé, plein de cicatrices et de souvenirs de ses années passées à guerroyer. Et son oncle, long et plus anguleux. Dans son habit de moine qui lui donne un air sage. Si différents, mais animés par une même force de caractère. Le Père Grégoire tourne alors la tête et remarque sa présence :
« Félicitations ma chère nièce. Te voilà l’épouse d’un des plus grands seigneurs de la région ! »
« Oui, mon oncle, je l’ai fait pour le bien de nos paysans et la paix entre nos royaumes… »
Son père la coupe alors :
« J’ai l’impression que ce n’est pas tant par sacrifice que par goût que tu le fais. Vu comme tu es radieuse, on dirait que je te marie au prince charmant. Tu n’es pas obligée non plus de le satisfaire plus que ça, après tous les hommes que ses armées nous ont fait perdre ! »
Catherine est un peu blessée de ces paroles qui témoignent une nouvelle fois de la dureté du cœur de son père. Elle n’a cependant pas le temps de s’appesantir sur ses sentiments car son mari arrive à son tour. Il est là, beau comme jamais dans son splendide costume rouge, avec un sourire ravageur. Catherine se sent perdre tous ses moyens en le voyant et est réellement subjuguée.
« Allez ! Tout le monde à table ! J’ai hâte de finir ces ripailles afin de profiter de ma nouvelle épouse et de ses jolies fesses ! »
Catherine rougit en entendant ces paroles. Mais quand elle voit l’air outré de son père qui ne faisait pas preuve de beaucoup plus de tact juste avant, elle sourit et se dit que c’est bien fait pour lui. Et elle ne peut empêcher son corps de répondre à ces mots un peu déplacés. Elle a envie… Envie de son époux.
Le repas se déroule en musique. Catherine mange peu, elle est encore troublée par les paroles de son mari et son regard gourmand qui la dévore des yeux. Il ne cesse de l'observer et, telle une jeune fille qui ne connait rien à l’amour, elle ne peut s’empêcher de rougir et se sent fondre littéralement de désir pour lui. Elle essaie de se divertir en faisant comme à son habitude, laissant son regard passer sur les convives.
Elle voit Philippe en train de s’amuser avec des jeunes nobles de la famille d’Aymeric. Ils ont l’air de se raconter des histoires de combats, de soldats ou d’armées. Le Père Grégoire est en grande conversation avec son frère et Aymeric. Elle entend des bribes de phrases et comprend que les deux seigneurs veulent repartir à la guerre ensemble, alors que le Père Grégoire tente de les en dissuader… Cela la déprime un peu, elle qui se marie d’abord et avant tout pour la paix. Au bout de la table, elle voit Melvin et Margot qui sont en train de parler à son fils Charles. A priori, ils sont en train de se préparer pour remplacer la troupe de ménestrels qui fournit une agréable ambiance musicale. Elle a appris que ce serait le premier concert du jeune homme.
Aymeric voit son regard porté sur les musiciens et frappe des mains pour attirer l’attention de tous.
« Mes amis, il est l’heure d’écouter ces musiciens dont on m’a tant parlé et que mon épouse a ramenés de son voyage jusqu’à Boves ! Préparez-vous, nous sommes prêts à vous écouter ! »
Catherine voit alors le visage de son Charles se tendre, à la fois sous l’effet du trac de se produire pour la première fois devant un public mais aussi sous l’excitation de le faire… Elle sourit en le voyant, lisant toutes ses émotions se succéder à livre ouvert sur son visage. Contrairement aux ménestrels, leur installation est rapide. Et, de manière surprenante, ils ne vont pas s’assoir au bout de la pièce. Ils viennent se mettre entre les tables du banquet, formant un triangle entre les invités.
C’est Charles qui commence. Il porte sa flute à ses lèvres et émet une note unique. Grave… Longue… Le silence se fait peu à peu parmi les convives. C’était surement l’effet voulu, mais Catherine est impressionnée par son fils qui fait cette longue note… Ne l’interrompant que brièvement pour reprendre son souffle…. Une fois le silence obtenu, c’est Melvin qui le rejoint en tapant un rythme lent d’une main et en jouant une petite mélodie faite de seulement quatre notes avec son frestel. C’est envoutant… Mystérieux… Tout le monde a l’impression que les anges sont là, présents avec eux et qu’ils n’attendent qu’une chose : s’éveiller au monde et se révéler à tous les invités.
Tout à coup, alors que tous les convives sont hypnotisés par les deux hommes, sans que personne ne s’y attende, Margot se met à chanter un air cristallin de sa voix claire. Charles modifie lui aussi sa partie et la voix de Margot vogue d’une mélodie à l’autre, s’entremêlant un instant avec le frestel, l’autre avec la flute.
Sans que les personnes ne s’en rendent compte, Melvin accélère peu à peu le rythme, suivi naturellement par Margot et Charles. Ces trois-là se parlent sans mots, s’entendent sans paroles, communient à travers la Lumière. Le rythme devient vraiment entrainant, et les trois musiciens se mettent à tourner autour des convives. Margot s’approche de Catherine et d’Aymeric et leur fait signe de se lever. Les deux se lèvent et se mettent en ligne, bientôt rejoints par tous les convives. La musique se fait dansante, tout le monde participe. Les rires se peignent sur les visages de tous. C’est magique, tout le monde le sent. Et la danse accélère encore et encore. Les gens se pressent pour suivre le rythme sans se rendre compte qu’ils répondent au pouvoir des musiciens qui jouent avec eux, accélérant et ralentissant au gré de leurs envies…
Tout à coup, la voix de Margot s’arrête. Les musiciens se sont regroupés en bout de salle sans que personne ne s’en rende compte. Melvin arrête aussi de jouer du frestel, ne gardant que le tambour. Et là, Charles fait un petit numéro de virtuose à la flute et s’arrête dans une révérence qui provoque les applaudissements de toute l’assemblée.
Catherine est fière de son fils et ne peut résister à la tentation de venir l’embrasser. Elle le serre fort contre elle et lui dit :
« Merci Charles ! C’était merveilleux ! Merci à vous Melvin et Margot ! Vous rendez ce mariage encore plus magique qu’il ne l’était déjà ! »
Et Aymeric surenchérit :
« Bravo oui ! Vous êtes formidables ! Buvons à la santé des musiciens ! Allez, la fête continue !!! »
Catherine voit avec un pincement au cœur son fils s’éloigner avec les deux autres musiciens. Elle ne pourra pas partager avec lui cet instant de bonheur qui se lit sur son visage. Si seulement elle avait pu le reconnaitre comme son fils.
Charles, lui, est encore sous l’effet de la Lumière qui a pris possession de tout son corps, de tout son esprit… Il reste debout près de la cheminée et regarde tout ce qu’il se passe. Il voit Catherine danser à nouveau, en compagnie de son nouvel époux, dans une autre danse en ligne. Il aperçoit le Père Grégoire rire avec les autres convives. Il sent Margot et Melvin près de lui qui sont un peu dans le même état… Ils se regardent tous les trois partageant une connexion qu’ils n’ont pas envie de rompre. Et pourtant, la vie continue. Melvin est le premier à rompre le charme.
« Bravo Charles ! Tu as su te laisser guider par la Lumière, lui faire confiance… Et naviguer sur ce qu’elle t’envoyait. Impressionnant ! »
Charles ne parvient toujours pas à répondre. Il se contente de sourire. Margot le regarde puis dépose un doux baiser sur ses lèvres.
« Tu as été formidable Charles. C’était un moment vraiment exceptionnel et je suis ravie de l'avoir partagé avec toi. »

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