20 - Gabriel, le chef d'orchestre du quotidien
Charles regarde l’agitation qui règne autour du château. Toute la troupe de Renau est en train de se préparer pour le retour. Tous sont ravis de la paix retrouvée. Tout le monde aussi a l’air fatigué après la fête qui s’est terminée tard, la veille au soir. Mais il règne dans la cour une frénésie intense pour que le retour au château se passe pour le mieux.
En haut des marches donnant sur le donjon, Charles remarque un homme d’un calme impérial. Il a l’air de superviser tous ces préparatifs et de donner les ordres à tous ceux qui sont présents. Charles ne l’a jamais vu. Curieux, il le regarde faire et, avec des gestes précis coordonner tout ce qu'il se passe dans la cour.
L’homme, qui doit avoir entre 30 et 35 ans, a les cheveux d’un roux vif tel que Charles n’en a jamais vu. Ses cheveux sont bouclés et un peu longs, ce qui lui donne un air de viking égaré dans leur province. D’un simple geste, il réorganise une chaine qui s’est formée pour approvisionner la troupe. D’un mot, il parvient à calmer un marchand qui dit s’être fait voler tout son argent. D’un hochement de tête, il valide une demande d’un commis de cuisine. Rien ne semble pouvoir atteindre sa sérénité. Il dirige son petit monde avec une dextérité sans pareille !
Charles est subjugué par la maitrise de cet homme. Tout à coup, comme par magie, l’homme se retourne et fixe son regard directement sur Charles. Celui-ci comprend alors à qui il a affaire. Il comprend que le rouquin est aussi animé par la Lumière et qu’il gère tout ce qu’il a à organiser en se laissant guider par une musique que lui seul peut entendre. Charles comprend avec ce regard que la Lumière est vraiment magique et que quand on la maitrise, on peut lui demander d’aider dans tout ce qui se déroule dans la vie quotidienne…
L’homme lui fait signe de s’approcher.
« Bonjour jeune homme. Ne serais-tu pas le jeune Charles dont j’ai entendu parler ? »
« Je… Euh… Vous avez entendu parler de moi ? » Charles bafouille un peu, sans vraiment savoir pourquoi…
« Disons qu’un ami commun m’a envoyé un message avant de partir, me demandant de prendre soin de toi et t’aider à progresser dans la Lumière si tu te décides à rester ici. »
« Mais, je ne peux pas rester ici ! Ma vie est au monastère... »
L’homme se détourne un moment de Charles pour gérer quelque chose dans son dos :
« Attention, j’ai dit non pour les coffres avec les brodequins »
Charles ne sait pas comment il a fait à s’en rendre compte sans regarder. Il ouvre grand la bouche.
« Arrête donc de faire le poisson. Si tu souhaites retourner à une vie de silence et de prière, vas-y, je ne te retiens pas. »
« Mais il y a ma mère là-bas ! Je ne peux pas l’abandonner comme ça ! »
« Nous ne sommes pas loin. Et je pense que Dame Catherine voudra retourner chez elle de temps en temps, voir son père, tu pourras l’accompagner si tu le souhaites et ainsi voir ta mère. »
« Mais, je ne sais pas où je pourrais vivre. »
L’homme rit à nouveau.
« Et tu crois, que moi, Gabriel, qui suis l’intendant du domaine, je ne pourrai pas résoudre ce problème ? Je te croyais plus vif et plus intelligent que ça ! »
Charles sourit mais se permet encore une question :
« Melvin a dit que vous pourriez m’enseigner la musique. Vous allez vraiment le faire si je reste ? »
« Ah non, moi, je n’enseigne pas la musique ! Par contre, je peux te faire découvrir les chemins qui te permettront de l’apprendre tout seul. La Lumière, la musique, c’est un chemin, pas une destination. On progresse chaque jour, on avance. Mais on n’arrive jamais… »
Charles l’écoute, toujours émerveillé.
« Allez, va prévenir le Père Grégoire que tu restes avec moi. On va t’installer au monastère local, vu que tu as l’air d’aimer ça. Et je donnerai un message aux gardes pour qu’ils te laissent l’accès à tout le château ! »
Au moment où Charles se précipite pour aller prévenir le Père Grégoire, il entend Gabriel discuter avec une servante :
« Dame Catherine souhaite me voir ? Dis-lui de se bouger un peu les fesses, de ne pas faire sa princesse, et de venir me retrouver ici pour dire au revoir à son père ! »
21 - La Princesse et le Rouquin
Catherine voit revenir Rose, sans l'intendant.
« Eh bien, Rose, où est ce fameux Gabriel ? »
« Il est occupé, Madame… Il a demandé à ce que vous le rejoigniez dehors, dans la cour. Il a dit que ça vous permettrait de dire au revoir à votre père… »
Catherine regarde Rose et plisse un peu les yeux.
« Que me caches-tu, Rose ? Je sens que tu ne me dis pas tout… »
Rose rougit et balbutie un peu…
« Parle donc ! Je ne vais pas me fâcher ! »
Rose prend son courage à deux mains et se décide à être honnête avec sa maitresse :
« Eh bien, il vous demande de ne pas faire votre princesse et de vous bouger les fesses… »
Catherine éclate de rire ! Elle sent que l'entente va être difficile avec l'intendant si c'est comme ça qu'il la voit. Néanmoins, même si ses propos étaient déplacés, il a raison et elle demande à Rose de l’accompagner pour aller dire au revoir à son père et surtout à Charles qu’elle risque de ne pas revoir avant un petit moment.
Quand elle arrive, elle voit que tout est presque prêt. Le premier qui vient à sa rencontre est son père. Il a le sourire aux lèvres.
« Bonjour Catherine, je suis fier de toi. Grâce à ton sacrifice, c’est beaucoup de vies qui ont été épargnées. Dieu te le rendra et moi, je te remercie. »
Dans un élan d’affection assez inhabituel pour lui, il la prend dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues. Catherine se demande ce qui provoque une telle joie chez lui, jusqu’à ce qu’elle le voie rejoindre une jeune servante qu’il embrasse devant tout le monde… Elle sait au moins avec qui son père a passé la nuit.
Ensuite, alors qu’elle allait saluer le Père Grégoire et le frère Martin, elle se fait apostropher par un grand roux qu’elle ne connait pas et qui surplombe la scène sur les marches du château. Ses cheveux sont assez longs et en bataille.
« Allez, princesse, ne leur faites pas perdre de temps à ces braves gens ! Ils ont de la route à faire ! »
Catherine le toise du regard.
« Gabriel, je suppose… Eh bien sachez que m’appeler Princesse n’est pas le meilleur moyen de me faire obéir !! »
Gabriel éclate de rire.
« Dame Catherine, il va vous falloir vous y habituer ! Je crois que je vais adorer vous appeler Princesse ! Et qui sait, je saurais peut-être vous faire obéir quand même ! »
Sur ces paroles, sous le regard courroucé et offusqué de Catherine, c’est Charles qui arrive avec toutes ses affaires. Catherine le rattrape alors qu'il manque de tomber.
« Eh bien, Charles, que fais-tu avec tout ça ? »
« Gabriel m’a dit que je pouvais rester ici pour apprendre la musique ! Je vais m’installer dans le monastère ! »
Catherine est surprise de cette décision prise sans qu'on la consulte, mais retrouve toutefois tout de suite le sourire à l'idée qu’elle ne va pas être séparée de son fils.
« Et ce n’est pas tout, Princesse, il va aussi apprendre le métier d’intendant avec moi ! »
Catherine, malgré le sobriquet dont il l'affuble, ne peut s’empêcher de continuer à sourire. Il lui vient une idée qui va l'aider à affronter les prochains jours, prochaines semaines peut-être où son mari sera absent.
« Eh bien, puisque tu vas apprendre la musique et que je me retrouve seule, je te propose, Charles, de venir me rejoindre en fin d’après-midi chaque jour. J’aimerais assister à la leçon de musique. Et toi, et notre intendant trouvère, vous pourrez participer au souper avec moi et me montrer comment vous avez avancé dans vos leçons. Qu’en pensez-vous Gabriel ? »
Gabriel la regarde intensément.
« Je n’ai jamais été invité à la table du Seigneur, mais si ça vous plait, Princesse, ce sera avec plaisir ! »
« Eh bien, voilà, c’est décidé ! Et cessez donc de m'appeler Princesse ! »
Catherine salue ensuite le Père Grégoire qui a l’air ravi pour sa nièce et Charles.
« Portez-vous bien, Catherine. Je préviendrai Sylvie pour Charles… Mais il va falloir que vous veniez nous rendre visite rapidement pour que notre jeune prodige puisse voir sa mère… »
La jeune femme tique un peu en entendant son oncle utiliser le mot de "mère", mais rassure le moine.
« Ne vous inquiétez-pas. Dès que je pourrai, je viendrai vous voir au Monastère ! Bonne route ! »
Charles se positionne ensuite entre les bras de Catherine pour regarder la petite troupe partir. Le chevalier Armand leur fait un signe de la main avant de lancer le mouvement de départ.

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