22 - La mort de Gros Louis
La bataille fait rage. Philippe entend des cris partout. C’est la cohue la plus invraisemblable. Il ne sait pas comment il a fait, mais il est toujours sur son cheval. Difficile de penser à quoi que ce soit avec toute cette agitation, ces épées et batons qui s'efforcent de le désarçonner, de le désarmer, de le tuer. Pour la première fois de son existence, c'est sa survie qui est en jeu. La guerre n'est plus un amusement, c'est devenu une réalité et celle-ci est loin de la version idéalisée qu'il en avait. Non, il n'est pas un preux chevalier sur son fier destrier qui achève ses ennemis sans pitié et sans difficultés. La réalité est plus brouillonne, les combats sont plus égaux, pas de noblesse, tous les coups bas sont permis.
Devant lui, deux hommes attrapent les rênes de son cheval et ils essaient de le déstabiliser pour le faire tomber. Aymeric qui passe à côté embroche un des deux, avant de poursuivre sa course vers un autre ennemi qui a eu le malheur de se retourner. Philippe voit son assaillant mourir sous ses yeux, du sang gicle sur son cheval. Il n'a pas le temps de ressentir le choc de cette mort que le deuxième homme, toujours accroché aux rênes, sort un couteau. Il s’appuie à l’étrier et commence à se jeter sur le jeune combattant qui n’a d’autre choix que de lui asséner un coup d’épée.
L’assaillant s’effondre alors. Philippe l’a tué… Il ne peut s’empêcher de se figer et de le regarder mourir, de voir la vie partir peu à peu de ce corps encore si vivant l’instant d’avant. C’est son premier combat… Son premier mort…L'horreur de la guerre le frappe alors. Mettre fin à une existence, c'est épouvantable. Philippe s'en rend compte et reste ainsi, sur son cheval, son épée ensanglantée à la main, comme si le temps s'était arrêté. Il ne voit plus rien que les yeux vitreux du corps étendu aux pieds de son étalon.
Il ne sort de sa torpeur que lorsqu'un grand cri de joie retentit ! Le groupe d’Aymeric est victorieux… Le chevalier qui menait la révolte a jeté les armes et se rend. Philippe le voit qui s’agenouille devant le Seigneur venu rétablir l’ordre sur son domaine.
« Messire, pitié… Nous nous soumettons à vous et votre bienveillance… Je demande la vie sauve pour moi et pour mes hommes… »
Aymeric lève la main pour que les combats s’arrêtent. A quelques instants près, l’assaillant de Philippe aurait été sauvé. Philippe s’en veut de l’avoir tué, mais aurait-il pu faire autrement ? C’était lui ou celui qui l'a attaqué. Il observe Aymeric qui rassemble les hommes. Les révoltés viennent chacun leur tour déposer leurs armes entre leur chevalier toujours agenouillé et Aymeric, triomphant sur son cheval. Une fois que tout le monde est rassemblé, Aymeric reprend la parole :
« Chevalier Boiron, je sais être magnanime. Vos hommes auront la vie sauve s’ils jurent de ne plus jamais se révolter et s’ils me jurent fidélité. Je veux aussi que ceux qui ont un fils en âge de travailler l’envoient sur mon domaine pour qu’il vienne participer aux travaux dans mes champs. Leurs garçons seront certes des otages, mais ils seront reçus comme des invités. Rien ne leur manquera. Sauf la vie si leurs parents venaient à me trahir à nouveau ! »
« Je pense que c’est une bonne proposition pour eux Seigneur Aymeric. »
« Quant à vous, Chevalier, je vous fais prisonnier. Nous déciderons ce soir en présence de l’Eglise de votre sort. Vous êtes un parjure, un traitre, un félon. Vous ne méritez que la mort… »
Philippe voit le chevalier blanchir sous les propos d’Aymeric. Il jette un œil désespéré vers les armes à proximité, peut-être dans l’espoir de s’en saisir et de mourir honorablement au combat, mais les hommes d’Aymeric l’en empêchent et se saisissent de lui, l’entrainant vivement avec eux. Aymeric s’adresse aux paysans :
« Vous, récupérez les corps de vos amis Donnez vos noms à mes hommes. Je repars dans deux jours. Envoyez-moi chacun un de vos fils. »
Philippe descend de son cheval quand les paysans viennent récupérer la dépouille de l’homme qu’il a tué. Il les entend discuter :
« Oh, c’est le Gros Louis… Je lui avais dit de ne pas se joindre à nous… »
« Oui, tu imagines, avec sa femme enceinte. Et ses deux filles ! Les pauvres, elles vont faire quoi maintenant ? »
« Ben, il va falloir qu’on les aide au village. Et puis, la Marie, elle va bien se remarier. Même avec trois gamins, ça reste un joli bout de femme ! »
« Ouais, faut espérer qu’elle devienne pas une fille de joie. Quel idiot ce Gros Louis ! Se faire tuer pour rien… »
Philippe est traumatisé par ce qu’il vient d’entendre. Le choc se lit sur son visage. C’était son premier combat… Il a envie que ce soit le dernier… La mort est devenue réelle pour lui.
Quand Aymeric se rapproche de lui, Philippe a eu le temps de se remettre un peu de ces émotions et c’est un visage neutre qu’il présente au seigneur.
« Ça va, Philippe ? Tu te souviendras de ton premier combat, je pense… »
« Ça va, Messire Aymeric. Je suis le fils de mon père. Un soldat dans l’âme. La mort ne me fait rien. »
Aymeric le regarde, cherchant à savoir si ce que dit le jeune homme est véridique ou pas. Satisfait de son inspection, il sourit.
« Parfait alors ! Nous allons pouvoir nous préparer pour la prochaine campagne ! »
« Une prochaine campagne, Messire Aymeric ? On ne rentre pas au château ? »
« Non, non, pas tout de suite. On est partis pour au moins 3 mois ! On a des choses à régler un peu partout. Je dois faire le tour de mon domaine et leur montrer que leur seigneur est là, qu’il les connait, qu’il les défend, qu’il les dirige. »
Philippe est impressionné. Il ne se rendait pas compte de ce que cela impliquait d’être le Seigneur d’autant de terres. Son grand-père peut faire le tour de son domaine dans la journée…
« Allez, viens, Philippe ! Ce soir, on fête notre victoire au village ! »
Philippe regarde Aymeric lancer son cheval au galop. Le Seigneur passe à côté de la petite troupe qui ramène les cadavres au village sans même un regard. Philippe, lui, ne peut s’empêcher de repenser à Gros Louis… Il ne peut se sortir de la tête l’impression qu’il a mis en danger toute une famille. Les mots du Père Grégoire lors d’une de ses leçons lui reviennent alors en tête : « Il n’y a pas de mauvais acte devant Dieu. Lorsqu’un acte est mauvais, Dieu jugera des intentions… Et des réparations… On a tous le droit à l’erreur. On n’a pas le droit de s’y maintenir. »

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