23 - Un musicien qui fait du bruit
Deux jours après le départ des troupes d'Aymeric et de Renaud, Charles se réveille dans la petite chambre qui lui a été mise à disposition au sein du Monastère où Gabriel lui a dit de s’installer. Il entend le bruit d'une mésange par la fenêtre. Il adore ces petits moments où il est seul, loin du monde, avec la musique de la nature comme compagne. Il regarde l'oiseau s'envoler et il s'imagine qu'il est parti vers Margot. Il n'arrête pas de penser à elle. Il espère qu'elle aussi entendra le joli chant du volatile et que cela lui permettra d'oublier ce qu'il s'est passé avec Philippe...
Charles se lève et fait ses ablutions dans le petit bassin en cuivre laissé à cette intention. Il découvre doucement sa nouvelle vie qui est similaire en bien des points à ce qu'il a connu mais qui le surprend néanmoins. Le Monastère est en effet différent de celui du Père Grégoire car ici, les frères n’ont pas fait vœu de silence. Il sent même que Gabriel ne l’a pas placé là par hasard car il se rend vite compte que la musique a toute sa place au sein du monastère. Au lever du jour, la messe est accompagnée de chants sacrés. Le matin, les moines peuvent se former à la maitrise du chant et de la musique. Charles a demandé à y participer et les moines ont accepté.
Ce matin-là, il se rend donc à son premier cours. Il y retrouve une dizaine de moines venus assister à la leçon. Un autre moine plus âgé s’installe devant. Charles écoute avec attention tout ce qu’il explique. Il sent que ça se rapproche de son expérience avec la Lumière, mais que ce n’en est qu’une version fade et un peu terne… Il trouve cependant intéressant de comprendre un peu la mécanique qui se cache derrière la Lumière et les deux heures de leçon passent très vite.
Le Professeur se rend vite compte que le jeune homme qui vient de les rejoindre est différent. A la fin du cours, il lui demande de jouer pour les autres un petit morceau avec sa flute. Charles leur fait une petite interprétation improvisée sur l’air de la mésange entendu le matin-même à la fenêtre. Les moines sont sous le charme.
Après le cours, le Professeur demande à Charles de le suivre. Il l’emmène dans une salle de stockage. Il y a plein de choses partout. Mais le Professeur sait où il va et il sort une petite valise d’un coffre un peu à l’écart.
« Je pense que cela va t’intéresser… »
« Qu’est-ce que c’est ? »
« C’est une guiterne. Un instrument de musique que nous a laissé un de nos frères malheureusement retourné au Seigneur trop rapidement. »
« Une guiterne ? C’est quoi ? »
« Je ne pourrai pas trop te dire, je n’ai vu cet instrument joué qu’une seule fois. Je vais te montrer ce dont je me souviens, ce sera à toi de l’apprivoiser si ça t’intéresse. »
Le Professeur sort alors un instrument un peu en forme d’amphore, avec des cordes, de couleur brune. Il le glisse sous son bras et positionne sa main gauche sur le haut de l’instrument, à l’endroit le plus fin, où il y a des petits bouts de bois qui dépassent et où les cordes se rapprochent. Il pose l’autre main sur les cordes au-dessus d’un trou. Il se met à les gratter, faisant un bruit pas très agréable.
« Bon, tu as compris l’idée. Je te laisse voir ce que tu peux en faire. Si tu arrives à en jouer, l’instrument est à toi. Personne n’en fera rien ici de toute façon. »
« A moi ? Vraiment ? »
« Oui, bien sûr ! Que veux-tu que nous fassions de ça ? Si tu n’y arrives pas, demande à Gabriel de te montrer, je suis sûr qu’il a déjà dû en voir. C’est lui qui m’a donné le nom de cet instrument. »
« Merci beaucoup !!! »
Charles remet l’instrument dans sa boite et sort avec pour aller l’essayer. Il lui faut trouver un coin un peu tranquille où il pourra s’entrainer. Il suit le ruisseau et s’installe dans une clairière un peu à l’écart. Il ressort l’instrument et le regarde, l’étudie avant d’essayer d’y toucher pour en comprendre le fonctionnement. Il se dit que ça n’a pas l’air difficile. Il fait tourner les petits morceaux de bois et comprend que ça tend plus ou moins les cordes, les rendant par-là plus ou moins aigues. Mais comment savoir à quel niveau il faut les tendre ? Il essaie différentes combinaisons, faisant plus du bruit que de la musique.
Tout à coup, il entend un rire clair et cristallin. Il lève la tête et voit une jeune fille blonde qui doit avoir environ son âge. Elle porte un gros panier de linge et elle le regarde, le sourire aux lèvres. Charles admire le décolleté bien profond de sa robe blanche, mais il se reprend vite car l'image de Margot vient s'imposer à son esprit.
« Tu en fais du bruit, dis donc, et c’est pas très joli ! »
Charles la regarde encore, un peu fâché et lui répond un peu brusquement :
« Tu n’as qu’à essayer toi si tu penses que c’est facile ! On m’a donné cet instrument tout à l’heure, mais on ne m’a pas expliqué comment en jouer ! Il faut bien que j’apprenne ! Et je pensais être tranquille ici ! »
Elle lui sourit à nouveau en grand.
« Oh ! Tu es musicien ? On n’est pas loin du lavoir, le bruit m’a attirée. »
« Je ne sais pas si je suis musicien vu que ce que je joue, c’est du "bruit" »
« Ne te fâche donc pas ! Tu m’as amusée et tu m’intrigues ! Que fait donc un musicien près de la rivière ? Tu devrais être au château ! »
« Ben, justement, pour aller au château, il faut savoir jouer ! Et pour l’instant, je ne fais que du ‘bruit’ ! »
« Oh la la !!! Tu vas m’en vouloir longtemps ? Je ne savais pas que c’était ta première fois avec cet instrument ! Et si on repartait sur de meilleures bases ? »
Elle lui décoche un sourire radieux et innocent et rajoute comme si elle venait d’arriver :
« Bonjour joli musicien ! Je suis Léa. Je suis lavandière ! Ravie de te rencontrer ! »
Charles rit devant la jeune ingénue. Il entre dans son jeu.
« Moi, c’est Charles et je suis un musicien qui fait du bruit ! »
Et les deux éclatent de rire ensemble.
« Tu vas venir souvent t’entrainer ici ? Je pourrai écouter ? C’est ennuyeux souvent de laver le linge de tout le monde. »
« Tu veux m’écouter m’entrainer ? Vraiment ? »
« Oui, ce serait vraiment gentil si tu me laissais profiter un peu de ton "bruit" oups de ta musique ! »
Charles sourit et apprécie l'humour de la jeune femme. Elle est charmante même si elle est très différente de Margot.
« Si tu veux, je ne peux pas t’en empêcher… Mais j’ai vraiment du travail à faire pour maitriser cet instrument. »
« Ca ne me dérange pas du tout, c'est même intéressant de voir comment tu vas progresser ! Merci d'accepter ! »
Ils continuent ainsi à discuter et Charles apprend qu’elle s’occupe principalement du linge du château. Lorsqu’elle lui dit qu’il est l’heure pour elle de repartir, il lui propose de l’aider à porter son panier de linge, et c’est en le transportant tous les deux qu’ils rentrent ensemble au village.

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