24 - La victoire a un goût amer
La fête bat son plein. Un groupe de ménestrels du village jouent des airs joyeux. La taverne est animée et bruyante. Des rires fusent un peu partout. Les chevaliers d’Aymeric sont tous en train de célébrer la victoire avec leur Seigneur qui est parmi eux et n’est pas le dernier à lever son verre et à profiter des femmes présentes. Philippe regarde tout ça de manière détachée. Il est toujours sous le choc de sa journée et n’a pas vraiment le cœur à faire la fête… Il repasse dans sa tête les événements du jour, et surtout deux visions qui sont en boucle dans son cerveau : la vie qui quitte le corps de Gros Louis et les propos des autres villageois sur la veuve enceinte et ses deux enfants.
Philippe est interpellé par un de ses camarades de guerre qui lui crie d'arrêter d'être triste et de s'amuser. Le jeune homme ne répond pas mais regarde avec dégout Aymeric attirer une servante sur ses genoux. Il voit ses mains se glisser sous le jupon et la pauvre femme accepter ses caresses sans résistance. Aymeric l’embrasse à pleine bouche. On ne dirait pas qu’il est jeune marié ! Si Catherine savait ça...
Philippe sort de la taverne où ils sont tous réunis pour prendre un peu l’air. Il marche un peu au hasard dans le village en essayant d’analyser ce qui lui arrive. Il se demande s’il est vraiment fait pour la guerre, si son cœur est trop sensible pour ça, ou bien si c’est la situation particulière qui le rend si mal. L’injustice et la bêtise de la mort de cet homme… A quelques minutes près, il avait la vie sauve... Mais à quelques secondes près, c'est Philippe qui y passait ! Est-ce donc ça être chevalier ? Avoir sa vie qui ne tient qu'à un fil ? Commettre l'irréparable pour éviter que l'inéluctable ne se passe ? Philippe sent une rage folle en lui. Il a envie de tout casser face à la bêtise de cette mort inutile. Il n'a jamais été comme ça et se demande ce qui lui arrive.
Philippe aimerait tellement que Charles soit avec lui pour en discuter. Charles est toujours de bon conseil et lui saurait trouver les mots justes pour le rassurer, lui expliquer, le conforter. Au delà des mots, ils pourraient communiquer à deux. Quel idiot il a été de se séparer en aussi mauvais termes avec son ami ! Quel imbécile il fait d'avoir essayé d'abuser de la femme que son frère de coeur convoitait ! Philippe s'en veut énormément et il se promet, à son retour, d’aller s’excuser et d’essayer d’arranger les choses avec son camarade.
Perdu dans ses pensées, il déambule dans les rues sans but et il se retrouve dans une petite ruelle du village. Il entend des voix. Curieux, il s’approche discrètement. Il voit que les villageois sont en train de faire une veillée pour leurs morts du jour. Ils sont dans la prière, dans la retenue. Quelques pleurs discrets... De longs silences... Quel contraste avec ce qu’il se passe en taverne ! Ces hommes, qui n’ont fait que suivre leur chevalier, ne sont pas responsables de ce qui leur arrive. C’est leur chevalier qu’il faut punir ! Eux et leurs familles ne méritent pas de devoir pleurer leurs morts à la lumière des étoiles. Mais avoir cette simple idée, n'est-ce pas remettre en cause la guerre elle-même ? Philippe n'en peut plus de toutes ces pensées qui se bousculent dans son esprit encore tourmenté par la mort qu'il a causée.
Poussé par son instinct et une force irrépressible, Philippe s’avance et vient au centre de la petite place, sous le regard surpris des personnes présentes. Il voit du coin de l'oeil quelques dames qui se réfugient derrière leurs maris ou leurs frères. Mais on le laisse s’avancer, personne ne lui dit de partir. Personne n'ose lui interdire l'accès. Il s’installe à côté des dépouilles, s'agenouille, dépose son épée au sol et se recueille respectueusement. Il repense à ce que le Père Grégoire lui a appris sur le deuil. Sur le respect dû aux morts. Et il leur adresse une prière silencieuse…
A vous soldats qui n'étaient que paysans
A vous guerriers qui n'étaient que des va-nu-pieds
J'adresse cette simple prière aux mourants
Et je vous demande de bien vouloir m'excuser
A vous qui êtes morts au combat
A vous qui n'avez pas mérité ce triste sort
Je vous souhaite d'arriver sans peine dans l'au-delà
J'espère que vous saurez revivre et revenir de la mort.
Une femme l’apostrophe tout à coup, dans le silence de la place :
« Comment oses-tu venir ici ! Comment oses-tu te présenter devant celui que tu as tué ! Devant la famille qu’il laisse !!! Pars d’ici ! Respecte au moins notre deuil ! »
Philippe se retourne et voit une femme d’environ trente ans. Elle est enceinte. Et elle est dévastée par le chagrin. Elle est en pleurs… Et elle le montre du doigt. Un doigt accusateur. Elle le fusille du regard. Philippe se sent nu et sans défense face à cette furie qui l’accuse à juste titre.
« Que fais-tu ici ? Pars ! Vite ! Je ne veux pas te voir ! Tu as détruit ma famille ! »
Quelques hommes présents se joignent à elle et commencent à se montrer menaçants envers Philippe qui se redresse, les yeux pleins de larmes. En voyant ces larmes, la femme s’arrête net, interloquée. Choquée par ce qu’elle voit. Elle se rend compte qu’elle a affaire à un gamin à peine sorti de l’enfance. Elle est encore plus abasourdie quand elle voit le jeune guerrier pleurer et se mettre à genoux devant elle. Tout le monde sur la place le regarde faire…
« Madame… Je ne sais que dire… »
Philippe étouffe un sanglot et essaie de se reprendre.
La femme le regarde, puis, son instinct maternel reprenant le dessus, elle ne peut s’empêcher de s’approcher de lui et de le prendre dans ses bras, pleurant avec lui la mort de son mari. Philippe en est ému jusqu’au plus profond de son cœur. Dans un cri qui vient de ce cœur qui saigne d’avoir causé tant de peines, Philippe lui lance :
« Madame, même si je ne peux pas vous rendre votre mari, je vous donne ma parole de chevalier que je ne vous abandonnerai pas à votre triste sort ! »
Elle le regarde sans vraiment comprendre. Personne ne saisit d'ailleurs ce que le jeune seigneur a dans la tête. Son discours est celui d'un illuminé qui dit des inepties. .. Tout le monde a l'impression que le chagrin lui a fait perdre la raison. Malgré sa tristesse, la femme le prend en pitié et lui dit d'une voix douce :
« Ne dis pas de bêtises ! Tu ne peux rien faire pour moi… Pars ! Quitte cet endroit et n'y reviens jamais ! Ne deviens jamais un chevalier et va faire la paix plutôt que de continuer à assassiner tes adversaires ! »
Et sans un mot de plus, elle se retourne et s'éloigne, digne et fière, vers chez elle. Philippe la regarde partir, impuissant à faire quoi que ce soit… Son esprit est déchiré par la culpabilité qu'il ressent. Son âme est dévastée par le malheur qu'il a engendré.

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