26 - La proposition de Philippe

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Alors que la veuve du paysan qu’il a tué disparait au coin de la rue, Philippe sent une vague de désespoir le saisir à nouveau. Il a tué un homme… La guerre prend toute sa dure réalité car ce n’est pas qu’un ennemi. C’est Gros Louis qu’il a tué : un mari. Un père. Un ami.

Et dire que s’il avait retenu son coup, s’il n’avait pas frappé pour tuer mais simplement pour blesser, cet homme serait encore là. Philippe se prend la tête dans les mains et essaie de penser à autre chose. Il se dit qu’il devrait rejoindre la fête où Aymeric est surement en train de se faire plaisir avec une jeune femme du coin. Il se dit aussi que ça lui permettrait de boire toute la soirée et d’oublier tous ses soucis, tous ses problèmes de conscience.

Mais tout à coup, il se souvient d’une journée au monastère. Une journée qu’il a passée avec Charles. Ils avaient trouvé ce jour-là dans le jardin un oiseau blessé, attrapé surement par un chat. Charles s’était penché sur l’oiseau pour voir s’ils pouvaient encore le sauver, s’ils pouvaient encore l’aider. Mais les blessures étaient trop importantes. Philippe avait alors pris l’oiseau et l’avait déposé sur un lit de feuilles pour lui faciliter son départ vers l'au-delà. Ils avaient alors vu un nid qui avait aussi l’air d’avoir été attaqué au vu de son état. Mais dans le nid, il restait deux oisillons. Déjà grands, mais pas encore en capacité de voler. Charles avait alors dit à Philippe :

« Il faut qu’on aide ces oiseaux ! Cela compensera la mort de leur mère si on arrive à les faire vivre ! »

Et c’est ce qu’ils avaient fait, pendant près de 2 semaines, jusqu’au jour où ils avaient trouvé le nid vide, les oisillons envolés vers leur nouvelle vie.

Philippe retrouve de l’énergie à l’idée de ce qu’il avait pu accomplir avec Charles. Il sait aussi que sans Charles, il aurait abandonné les oisillons à leur propre sort… Comme il est en train de le faire avec la femme de Gros Louis. Mais si Charles était là, il lui dirait de se battre, de ne pas se résigner !

Mû par une volonté issue de ce souvenir, Philippe se relève alors et se met à courir dans la direction où est partie Marie, la veuve qui a rejeté son aide. Il tourne au coin de la rue et s’arrête pour essayer de voir où elle est allée. Il tend l’oreille et n’entend rien… Ne voit rien. Il se demande où elle a pu disparaitre quand il voit une petite fille de 7 ou 8 ans en train de jouer avec quelques cailloux taillés dans la rue. Il s’approche d’elle et lui demande :

« Bonjour petite. Tu saurais me dire où est la maison de Gros Louis ? »

La petite le regarde innocemment.

« Oui, bien sûr. C’est la maison de mon papa. Mais il est mort… Maman dit qu’il a été bête de nous laisser et de mourir comme ça. Moi, je pense que s’il l’a fait, c’est qu’il n’avait pas vraiment le choix. Sinon, il ne nous aurait jamais abandonnées. Tu le connaissais mon papa ? »

« Oui, je l’ai connu. Un brave homme qui n’avait peur de rien. »

Philippe invente un peu, mais il essaie aussi d’en savoir plus pour voir ce qu’il pourrait faire pour leur venir en aide.

« Ta maman a dit autre chose sur la mort de ton père ? »

« Non, pas grand-chose. A part de ne pas nous inquiéter. Qu’elle allait trouver une solution. Mais elle pleure depuis l’annonce de la mort de papa. Tu penses qu’il va rentrer ce soir pour la consoler ? »

Philippe ne peut s’empêcher d’être ému devant tant d’innocence, tant de naïveté…

« Non, ma petite, ton père ne va pas rentrer ce soir… Ni demain… Il ne rentrera plus… »

Avant que la petite ait pu lui répondre, une voix féminine crie depuis la maison :

« Jeanne, avec qui tu parles ? Rentre à la maison ! »

La petite Jeanne se lève, fait un petit salut de la main, et entre dans la courée de la maison. Philippe se permet de la suivre.

La veuve se met alors en colère et tend vers lui un doigt accusateur :

« Comment ? C’est encore toi ? Tu veux me tourmenter jusqu’à quand, encore ? »

« Je ne veux pas vous tourmenter. Je veux vous aider ! Vraiment. S’il vous plait, laissez-moi réparer l’injustice que j’ai commise tout à l’heure. Je ne voulais pas la mort de votre mari. Je ne voulais que me défendre ! »

Marie doit sentir un élan de sincérité dans les propos du jeune homme car elle arrête ce qu’elle est en train de faire pour le regarder, le dévisager.

« Et comment comptes-tu nous aider ? Tu sais faire revivre les morts ? Tu vas venir remplacer mon mari pour ne pas que nous mourrions de faim ? »

« Ici, je ne peux pas faire grand-chose. Je suis loin de chez moi. Mais si vous le voulez, je vous emmène au domaine de mon grand-père dont je vais hériter à sa mort. Et là-bas, je peux vous promettre que l’on s’occupera de tout pour que vous ne manquiez de rien ! »

L’idée lui est venue d’un coup. Lumineuse. Jeanne profite du silence pour venir dans les bras de sa mère qui ne dit plus rien et qui continue à dévisager le jeune homme.

« Comment puis-je faire confiance à quelqu’un comme toi, après ce que tu as fait ? Tu es la cause de tous nos malheurs. Sans toi, je serais heureuse avec mon Louis. »

« Après ce que j’ai fait, je suis obligé de me mettre à votre service. »

Il est interrompu.

« Maman, il faut dire oui à sa proposition ! Sinon, ici, qu’est-ce qui nous attend maintenant que papa est mort ? »

Philippe voit apparaitre derrière Jeanne et sa mère une jeune femme de son âge environ. Brune comme sa mère et sa sœur. Plutôt jolie, un peu menue. Sûrement la première fille de Gros Louis…

« Hermine, ne dis pas de bêtise ! C’est lui dont je t’ai parlé. Lui qui est responsable de notre malheur ! Lui qui est venu me narguer sur la place. »

« Oui, j’ai bien compris cela, maman, mais c’est aussi lui qui veut se racheter, lui qui nous donne une chance. Lui qui peut nous redonner l’espoir. »

« Mais, qu’est-ce qu’on va devenir là-bas s’il ne tient pas ses promesses ? »

« Je les tiendrai ! » intervient Philippe.

Hermine continue :

« Qu’est-ce qu’on va devenir ici de toute façon ? »

Elle se tourne vers lui et le regarde de ses grands yeux bleus clairs.

« Messire, j’ai bien compris que vous n’aviez pas tué mon père pour le plaisir, mais le fait est qu'il n'est plus là pour nous. »

« Oui, c’était lui ou moi… Et je pense que vous auriez préféré que ce soit moi qui me fasse tuer ! »

« Là, n’est pas la question. Dans toutes les guerres, il y a des morts inutiles… »

Elle continue à le dévisager pour essayer de percer ses secrets et se rassurer quant à ses intentions :

« Est-ce qu’on peut avoir votre parole de chevalier que jusqu’à la mort de ma mère, vous nous aiderez ? Surtout la petite Jeanne qui ne mérite pas une vie difficile juste à cause de la mort de notre père. »

« Je ne suis pas encore chevalier. Et si je quitte Aymeric pour vous accompagner chez moi, je ne le serai peut-être jamais… Mais vous avez ma parole que je m’occuperai de vous jusqu’au décès de votre mère et au-delà s’il le faut ! »

La jeune femme se tourne vers sa mère qui observe la scène, en pleurs.

« Maman, dis oui ! Nous n’avons pas d’autre choix/ »

La veuve prend alors son courage à deux mains. Pour ses enfants, elle se décide à faire confiance au meurtrier de son mari. A contrecoeur, elle répond enfin après un long silence :

« C’est vrai, nous n’avons pas le choix. Demain, on enterre mon Louis. Nous pourrons donc partir après la cérémonie. »

Elle se retourne pour pleurer, bientôt rejointe par ses deux filles qui l'entourent. Philippe les abandonne comme ça chez elles pour partir dans la nuit. Dans les ténèbres de son désespoir, une petite lueur s'est allumée.

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