30 - Les révélations de Léa
Charles passe la matinée dans sa chambre au Monastère à travailler des morceaux sur sa guiterne. Mais contrairement à son habitude, il n’arrive pas à se concentrer et à laisser la Lumière le guider. Il multiplie les erreurs de notes, les accords un peu dissonnants. Il pense à son rendez-vous de ce soir, avec Léa et il se demande ce qu’ils vont faire ensemble, pourquoi elle souhaite lui parler… Peut-être que la dissonance de sa musique vient de la perturbation que cette jolie jeune femme met dans sa vie ? Il pensait être amoureux de Margot, mais Léa le trouble aussi...
Il s'arrête de jouer, en se disant qu'il n'arrivera à rien aujourd'hui avec la musique. Son coeur est trop troublé. Son esprit n'arrive pas à se fixer sur une des deux femmes... Enfin, si. Il sait que Margot est son âme soeur, il le sent. Mais son corps d'adolescent, lui, se sent attiré par la lavandière. Que c'est dur de ne pas savoir se décider !
Il va chercher un livre dans la bibliothèque et essaie de passer le temps en le lisant, afin de calmer toutes les pensées qui virevoltent dans sa tête, telles des notes qui se seraient échappées de la portée où un compositeur les aurait enfermées.
L'ouvrage est fascinant, rempli de dessins montrant des instruments de musique aussi différents qu’intéressants. Il y découvre tout un monde de musique transcrit par des moines profanes. Que d'instruments à découvrir ! Que de plaisirs à partager ! Les enluminures et les annotations déposées par les moines copistes sont magnifiques. Des couleurs chatoyantes, des détails qui permettent à son imagination de recréer les dessins dans sa tête.
Comme à son habitude, il se perd dans ses lectures, oubliant le temps qui passe... Quand les cloches sonnent l’heure des vêpres, il sort brusquement de sa rêverie et de ses lectures. Il ajuste ses vêtements et essaie de les défroisser un peu avant de se précipiter en courant vers l’entrée du Monastère.
Charles y retrouve Léa qui l'attend déjà. Elle lui sourit quand elle le voit arriver. Ce sourire illumine son visage mais elle redevient vite sérieuse, comme si elle avait envie de lui parler, sans savoir comment. Serait-elle aussi intimidée que lui par leur rencontre ?
« Bonsoir Léa. Désolé, je suis un peu en retard... »
Léa fait un petit geste de la main.
« Ce n'est pas grave. Mais il faut vraiment qu'on parle... Viens avec moi ! »
Charles la suit, curieux de voir ce que la jeune lavandière lui veut. Elle l'entraîne vers le lavoir où elle sait qu'ils ne seront pas dérangés, vu l'heure tardive. Seule l'eau de la rivière qui coule se fait entendre. Charles remarque aussi le chant des oiseaux qui l'accompagne. Il a l'impression d'assister à une symphonie mise en œuvre par la Nature pour qui la Lumière semble n'avoir aucun secret.
Léa s'installe sur le petit banc de pierre qui borde le cours d'eau. Elle lui fait signe de s'installer à ses côtés et la proximité ainsi créée trouble au plus haut point le jeune homme.
« Ici, on sera bien. Ne parlons pas trop fort et le bruit de l'eau couvrira nos paroles s'il y a des oreilles indiscrètes... »
« Mais pourquoi tant de secret ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »
Charles ne comprend pas. Il n'a pas l'impression que les intentions de la lavandière soient très romantiques... Il lui semblerait plutôt qu'elle cherche à se soulager, qu'elle a des faits terribles à lui avouer. Elle en tremble même un peu !
« Il se passe des choses au château... Et il faut que quelqu'un intervienne sinon on court à la catastrophe ! »
« Mais comment peux-tu être au courant ? »
Charles lui saisit les mains pour l'encourager à continuer, la rassurer dans ce qu'elle s'apprête à dévoiler.
« Quand je vais chercher le linge au château, j'écoute ce qui se dit. Et puis, mon amoureux qui travaille là-bas dans les cuisines me raconte aussi certaines choses... »
Charles sent un petit pincement au cœur en entendant ça. Lui qui s'attendait à un rendez-vous amoureux s'est vraiment trompé sur toute la ligne ! L'heure est plus grave qu'il ne croyait !
« Qu'est-ce qu'il se passe alors ? Dis-moi ! »
Il la presse de répondre à ses questions en lui serrant les mains encore plus fort.
« Dame Catherine est en danger; il faut que tu la préviennes... »
« En danger ? Mais qui oserait s'en prendre à elle ? »
Léa regarde autour d'elle pour s'assurer que personne ne les épie.
« Son mariage avec Aymeric a perturbé les plans d'autres familles qui voulaient récupérer le château et les terres de notre Seigneur. Là, s'il venait à mourir demain, ton ami Philippe pourrait prétendre à tout ! Il n'y a pas d'héritier. Et ça pourrait être à nouveau la guerre. Personne ne veut mourir pour une stupide guerre de succession ! On a besoin de toi... »
Charles ne comprend pas encore quel pourrait être son rôle dans cette histoire de succession... Même s'il commence à en deviner les enjeux, il se demande ce qu'il pourrait faire à son niveau. Il attend donc en silence que Léa continue à lui expliquer. Elle semble être en train de chercher ses mots, de rassembler ses pensées... Les oiseaux ne se font plus entendre. La nuit est en train de tomber et seul le bruit de la rivière résonne dans le silence du crépuscule. L'eau coule telle la destinée, inexorablement toujours en avant...
Léa se lance :
« Gabriel... Il n'est pas aussi honnête qu'il n'y paraît... »
« Que vient faire Gabriel dans cette histoire ? » répond vivement le jeune musicien.
« Ne t'énerve pas, Charles... Je sais que ce que je vais te dire n'est pas agréable à entendre, mais écoute-moi jusqu'au bout, s'il te plaît... »
« D'accord, je veux bien encore t'écouter un peu... »
Charles s'est éloigné de la jeune femme, comme s'il voulait éviter qu'elle le salisse de ses révélations.
« Gabriel a l'intention de séduire Dame Catherine, de la compromettre afin que le Seigneur Aymeric la répudie. Ou pire, qu'il la fasse passer au bûcher ! Il joue un jeu dangereux, car il pourrait en mourir aussi, mais il s'en moque... »
« Mais, comment...? »
« Mon amoureux l'a surpris en train de parler à un messager qui n'était pas d'ici. Gabriel est prêt à tout pour faire tomber Dame Catherine... »
« Je ne peux pas y croire !! La Lumière est en lui ! Il ne peut pas être méchant ! »
Charles sent néanmoins le doute s'installer. Il ne sait pas si tous les Messagers de la Lumière sont foncièrement des personnes bonnes. Si Melvin était là, il pourrait lui demander. Mais il est seul face à la situation... Et son instinct aussi lui dit que Gabriel n’est pas malfaisant. Mais son intuition lui disait aussi qu'il allait s'agir d'un rendez-vous galant avec Léa ! Comment lui faire confiance ?
« Que veux-tu que je fasse alors ? »
« Il faut éviter que Dame Catherine ne soit compromise. Il faut la prévenir de la fourberie de Gabriel. Toi seul as accès au château. Toi seul, tu peux trouver les éléments qui prouvent que Gabriel n'est pas celui qu'il prétend être. Nous avons vraiment besoin de toi ! »
« C'est qui ce 'nous' dont tu parles ? »
« Tous les habitants d'ici. On ne veut pas de nouvelle guerre ! Mourir pour rien... Aide-nous ! Essaie d'en savoir plus et tu verras que tout ce que je t'ai dit est vrai ! »
Charles la regarde et décerne chez elle une profonde sincérité. Et une grande peur aussi. Il sent qu'elle croit à ce qu'elle dit... Mais est-ce la vérité ?
« Je ne te promets rien, Léa. Juste que je vais essayer d'en savoir plus. Et si ce que tu dis est vrai, j'essaierai de faire le nécessaire pour éviter le pire… »
Léa le remercie alors en lui déposant un petit bisou sur la joue.
« Merci Charles ! Il faut que tu réussisses. Je ne veux pas perdre mon amoureux dans les batailles qui surviendraient si tu échoues. Je ne supporterais pas d'élever mon bébé toute seule... »
En la voyant se toucher le ventre, Charles comprend alors pourquoi elle tient tant à ce qu'il réussisse.
Il rentre seul au monastère. Perdu dans ses pensées, il essaie de trouver un moyen de résoudre la situation dans laquelle Catherine se trouve. Et il s'efforce aussi de faire taire la petite voix au fond de lui qui lui parle et lui dit que Gabriel ne peut faire partie de ce complot…

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